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LES TROIS PHASES ÉCONOMIQUES

Nous avons dit que la morale chrétienne, pour remplir la haute mission qui appartient à l'élément religieux dans le développement de la société moderne, doit élargir son principe et son but. De la fraternité humaine qui, jusques à présent, a été sa loi fondamentale et s'est traduite essentiellement par un admirable élan de charité, il importe qu'elle arrive aujourd'hui à la solidarité universelle qui se traduira par un vaste système de prévoyance sociale où toutes les institutions seront dirigées vers l'accroissement du bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.

Cette nouvelle formule n'est, d'ailleurs, qu'une application du principe chrétien à l'état social actuel. La morale de la charité et la morale de la prévoyance sont ï'une et l'autre les filles légitimes de la fraternité. La première a suffi dans la période antérieure ; la seconde peut seule satisfaire aux besoins des temps nouveaux.

Le monde a passé déjà par deux évolutions considérables qui ont caractérisé la civilisation païenne et la

civilisation chrétienne. Une troisième commence aujourd'hui, aussi vaste, aussi radicale que celles qui l'ont précédée. A chacune de ces transformations ont dû correspondre des doctrines d'économie sociale en rapport avec l'état politique, matériel et moral de la société.

Le paganisme divisait l'humanité en deux races distinctes : les maîtres et les. esclaves. La philosophie ellemême professait qu'il existait deux natures : l'une libre, créée pour dominer, l'autre servile, créée pour obéir (1). Toute la société antique a été basée sur l'asservissement et l'exploitation du genre humain dans l'intérêt du petit nombre, et cela paraissait juste et naturel aux yeux de tous les philosophes, même d'Aristote, le plus grand de tous.

En l'absence de l'idée de fraternité introduite dans le monde par le christianisme, la servitude était une nécessité fatale, une condition inévitable de l'existence de cette société; car, comme le disait Aristote, les navettes

(1) Ainsi disait Aristote : « Quand on est inférieur à ses semblables autant » que le corps l'est à l'âme, la brute, à l'homme, et c'est la condition de » tous ceux chez qui l'empioi des forces corporelles est le seul et le meilleur » parti à tirer de leur être, on est esclave par nature. Pour ces hommes-là » ainsi qué pour les autres êtres dont nous venons de parler, le mieux est

» de se soumettre à l'autorité du maître; ,

L'utilité des animaux privés et celle des esclaves sont à

» peu près les mêmes : les uns comme les autres nous aident, par le secours » de leurs forces corporelles, à satisfaire les besoins de l'existence. La nature » même le veut, puisqu'elle fait les corps des hommes libres différents de » ceux des esclaves, donnant a ceux-ci la vigueur nécessaire dans les gros » ouvrages de la société, rendant au contraire ceux-là incapables de courber » leur droite stature à ces rudes labeurs, et les destinant seulement aux » fonctions de la vie civile, qui se partage pour eux entre les occupations de » la guerre et celles de la paix. »

» Quoi qu'il en soit, il est évident que les uns sont naturellement libres » et les autres naturellement esclaves, et que, pour ces derniers, l'es- » clavage est utile autant qu'il est juste. » {'Politique d 'Aristote, p. 16.)

ne pouvant tisser toutes seules, on devait asservir au travail des machines humaines. On les condamnait à produire les objets nécessaires pour les plaisirs, les caprices" et les besoins des oisifs, et à façonner les engins de destruction nécessaires aux hommes de guerre (1).

Mais, si le maître avait droit de vie et de mort sur l'esclave considéré comme une chose dont il pouvait user et abuser à son gré, celui-ci, du moins, n'avait pas le souci de son existence matérielle ; c'était un instrument de production que l'on soignait comme on soigne les bêtes de somme, en vue d'en obtenir tous les services et d'en retirer tous les avantages possibles.

Le christianisme est venu détruire cette monstrueuse dualité de l'espèce humaine, en déclarant inique et contraire à la loi de Dieu l'asservissement de l'homme par l'homme. Ce travail d'émancipation a exigé 1,800 ans d'efforts ; il est à peine terminé aujourd'hui. Dans l'intervalle, la religion a cherché à améliorer les divers états de servitude par lesquels les peuples ont passé. Elle a

(1) Parmi les instruments, les uns sont inanimés, les autres vivants ; par exemple, pour le patron du navire, le gouvernail est un instrument sans vie, et le matelot qui veille à la proue un instrument vivant, l'ouvrier, sans les arts, étant considéré comme un véritable instrument. D'après le même principe, on peut dire que la propriété n'est qu'un instrument de l'existence, la richesse une multiplicité d'instruments et l'esclave une propriété vivante; seulement, en tant qu'instrument, l'ouvrier est le premier de tous. Si chaque instrument pouvait, en effet, sur un ordre reçu ou môme deviné, travailler de lui-même comme les statues de Dédale ou les trépieds de Vulcain, « qui se rendaient seuls, dit le poète, aux réunions des dieux », si les navettes tissaient toutes seules, ? i Tarchet jouait tout seul de -la cithare, les entrepreneurs se passeraient d'ouvriers et les maîtres d'esclaves. Les instruments proprement dits sont donc des instruments de production ; la propriété, au contraire, est simplement d'usage. Ainsi la navette produit quelque chose de plus que l'usage qu'on en fait; mais un vêtement, un lit, ne donnent que cet usage même. (Politique d'Aristote, p. 120

généreusement pris' en main la cause de l'esclave et Ta protégé contre le pouvoir absolu qui l'opprimait. A côté des leçons de charité et de résignation, elle a placé un principe fécond et d'un effet décisif dans un avenir plus ou moins éloigné, savoir : l'entière égalité du maître et de l'esclave dans l'Église et sous le jugement de Dieu. Elle a dit à l'esclave : « Tu es l'affranchi du Seigneur (1). » Elle a dit aux possesseurs d'esclaves : « Votre maître et le leur est au ciel, qui n'a point égard à la condition des personnes (2). »

Dans tout le cours du moyen âge, l'Église a organisé, avec la sollicitude la plus touchante, tout un système de bienfaisance et d'assistance destiné à atténuer les maux qui naissent de l'inégalité des conditions et de la mauvaise distribution des richesses. Puis, ne pouvant faire plus dans une société où le droit païen du plus fort régnait encore sans réserve , elle a prêché la résignation aux pauvres et aux malheureux ; elle a fait consister la sain, teté dans le détachement et le mépris des biens d'icibas (3) ; elle a fait de la pauvreté une vertu ; elle a dit aux pauvres : « Ayez patience, vous êtes, avec votre pauvreté, en bonne compagnie : Notre Seigneur, la sainte Vierge, sa mère, les apôtres, tant de saints et de saintes ont été pauvres » (4). Enfin, •lie a cherché aies relever et à les consoler en leur disant que le bonheur

(1) Saint Paul, Cor., VII, 22.

(2) Sph., VI. 8, 9.

(3) « La voie la meilleure et la plus sûre pour parvenir à la sainteté est » de fuir tout ce que le monde estime et recherche.»

(Saint Ignace de Loyola.)

(4) Saint François de Sales.

n'était pas de ce monde, mais qu'il leur serait donné dans le royaume des cieux, où les derniers d'ici-bas seront les premiers et d'où seront exclus les riches et les puissants de la terre.

Elle n'a pas cherché à détruire les causes mêmes de la misère, la croyant inhérente à l'organisation des sociétés; elle ne s'est occupée que d'en atténuer les effets.

Telle a été l'économie chrétienne pendant dix-huit siècles ; telle on la retrouve de nos jours, s' épuisant en combinaisons charitables pour soulager l'humanité souffrante et montrant au delà du tombeau la Cité céleste comme réparation et récompense des misères terrestres.

Cependant l'œuvre sociale du christianisme s'est accomplie.

L'esclavage a disparu. La Révolution française a complété la pensée libératrice de l'Évangile, en détruisant, dans la nuit du 4 août, la féodalité et le servage, et en rétablissant, par la Déclaration des droits de l'homme, l'unité du genre humain.

A côté de l'œuvre morale du christianisme, la science et l'industrie ont complété l'œuvre d'affranchissement des classes laborieuses; les navettes tissent aujourd'hui toutes seules/ et les statues de Dédale ou les trépieds de Vulcain pourraient , selon l'image d' Aristote , se rendre seuls aux réunions des dieux, sur les ailes de la vapeur. Mais les conquêtes politiques de 89, comme celles de la mécanique, n'ont pas sensiblement amélioré les conditions d'existence des masses. Il n'y a plue deux

espèces dans l'acception brutale du mot, mais il y a des patrons et des ouvriers, des riches et des pauvres.

Le travail, tel qu'il est organisé, est encore une sorte de servage. L'ouvrier libre, réduit à ses seules forces et à ses seules ressources, est quelquefois plus malheureux que l'ancien esclave.

Dans cette situation nouvelle, l'économie sociale ne saurait plus être ce qu'elle était dans les deux périodes antérieures. La sollicitude du maître pour l'esclave pouvait suffire dans le monde païen ; la charité chrétienne pouvait suffire dans le monde féodal; mais, avec la liberté et l'égalité, c'est à la sollicitude de la société pour tous ses membres et à la prévoyance générale qu'il faut demander la protection et le bien-être de ceux qui travaillent et qui souffrent. L'inégalité des conditions ne peut plus être atténuée ni redressée par la bienfaisance seule j elle ne peut l'être que par un ensemble d'institutions organiques de nature à restreindre de plus en plus la misère et à élargir indéfiniment le champ de l'activité humaine.

Un grand maître caractérise ainsi l'évolution qui doit s'accomplir.

« Toute éducation sociale a ' commencé par la direc- » tion violente imposée aux faibles par les forts. La so- » ciété humaine a commencé par la lutte, elle finira par » l'association universelle. »

Le principe même de l'activité humaine doit se transformer.

Le paganisme divinisait la matière et faisait d'un sensualisme effréné la loi suprême de la vie des peuples et des individus.

Par une réaction violente en sens contraire, le christianisme est tombé dans un mysticisme excessif. Considérant le corps comme la seule cause de toutes les chutes, de tous les vices et de tous les maux de ce monde, il a proclamé que la perfection et la vertu supérieure ne peuvent consister que dans le détachement absolu des biens d'ici-bas.

Cette lutte de l'esprit et du corps n'est pas dans la nature. La mission de la nouvelle économie sociale est d'y mettre un terme. Le corps est d'origine divine autant que l'esprit. L'homme ne vit pas seulement pour l'éternité et pour l'infini; il vit dans le temps et dans l'espace. Si le royaume de Dieu est hors de ce monde, il est aussi dans ce monde, et c'est ce que l'Évangile a enseigné, en disant que la volonté de Dieu doit se faire sur la terre comme dans le ciel.

Il faut que notre siècle consacre enfin ces grandes vérités, qu'il donne à toutes les manifestations de la matière le même développement qu'à toutes les manifestations de l'intelligence, et les fasse concourir sans cesse au progrès et au bien-être de toutes les classes.

Il y a dans la société assez de forces humaines et de forces mécaniques , il y a dans la nature assez de forces physiques pour refouler efficacement la misère, si l'on sait en tirer tout le parti dont elles sont susceptibles.

Il ne faut, pour cela, que mieux veiller à l'éducation et à l'instruction de la jeunesse, mieux organiser le travail de l'âge mûr, et assurer à l'ouvrier le repos de la vieillesse par la généralisation du système de la retraite.

Le problème est immense dans ses conséquences sociales, mais il est simple dans ses termes.

Tout le monde vit aujourd'hui sur les produits encore maigres de l'industrie ; mais la masse vit fort mal, par suite d'une organisation défectueuse qui ne permet pas d'utiliser, dans l'intérêt du plus grand nombre, les éléments dont on peut disposer.

Eh bien ! c'est à l'application et au développement de ces forces inactives que l'économie sociale moderne doit travailler sans relâche. C'est là qu'elle doit chercher de nouveaux moyens de procurer à tout homme, par un judicieux emploi de son activité, la satisfaction de ses besoins proportionnellement à sa nature et à ses facultés. Mais, pour y parvenir, il est indispensable qu'un grand principe moral anime et vivifie tous les efforts, et ce principe est celui que nous avons formulé en ces termes : « Toutes les institutions religieuses, politiques et écono- » miques doivent tendre à l'amélioration du sort du plus » grand nombre. »

Cette entreprise est au plus haut degré, une œuvre religieuse ; car elle a pour but de combattre victorieusement le paupérisme et de moraliser les hommes en les rendant plus heureux. Aussi est-ce à l'Église que nous avons surtout fait appel pour prendre en mains cette sainte cause, au succès de laquelle se lient la paix, l'avenir et le bonheur du genre humain.

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