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LA CHARÏTÉ ET LE CRÉDIT

L'action religieuse est la plus puissante qui puisse être exercée pour le perfectionnement des individus comme pour celui des sociétés.

Le principe moral constitue la partie la plus essentielle de cette action ; le dogme et le culte n'en sont que les parties accessoires.

Le dogme est la raison et le symbole de la morale religieuse ; le culte en est l'expression, la manifestation extérieure ; il est la communion des fidèles avec Dieu, leur union dans un même sentiment, dans une même pensée; il est l'enseignement vivant, grave ou animé; il est enfin la fête simple ou brillante, rehaussée, dans les pompes du catholicisme, par l'éclat des beaux-arts.

Le dogme et le culte peuvent varier à l'infini ; la morale seule est une, elle domine toutes les variétés du dogme comme les expressions les plus diverses du culte ; c'est elle qui donne à l'individu comme aux sociétés leur règle de conduite.

Ainsi, Jésus, qui venait changer le dogme et le culte

du peuple juif, en adoptait la morale, la considérait comme la loi suprême et déclarait qu'il entendait l'accomplir et non la changer (1).

« Tous les hommes sont frères ; aime ton prochain comme toi-même.

» Toute la loi et les Prophètes, disait-il, sont dans ces deux préceptes. »

Les successeurs du Christ ne se sont attachés qu'au perfectionnement de la morale individuelle, abstraction faite de la société dont ils repoussaient la constitution. Sous ce rapport, comme nous l'avons dit, leur action a été double : d'une part, ils ont agi sur les grands de la terre, en frappant leur imagination par l'espérance des jouissances célestes ou par la crainte des peines éternelles ; d'autre part, ils ont agi sur les faibles, sur les opprimés, qui formaient la classe la plus nombreuse, par la promesse d'une vie meilleure au delà de ce monde.

La terre n'était présentée à ces derniers que comme une vallée de larmes, où ils étaient, il est vrai, en proie à toutes les injustices, où le spectacle des inégalités les plus arbitraires et les plus choquantes s'.ofïrait à leurs regards ; ils s'efforcèrent de les en détacher spirituellement, en la leur présentant comme une voie douloureuse inévitable à franchir pour parvenir à la Cité de Dieu, où régnerait l'égalité la plus parfaite et où ils jouiraient, à l'exclusion des riches, d'une béatitude éternelle.

(1) « De môme, dit l'abbé Gratry, le christianisme n'est pas venu détruire le fruit humain de la pensée philosophique, mais le mûrir. »

(J)e la connaissance de Dieu, ch. iv.)

Le riche, selon l'Évangile, aurait plus de peine à entrer dans le royaume des cieux qu'un câble à passer par le trou d'une aiguille.

Cette théorie du renoncement, du détachement de ce monde, peut-elle subsister, alors que la loi civile ne reconnaît plus que des hommes égaux en droits et dont toutes les virtualités peuvent se faire jour malgré les obstacles si nombreux encore qui s'opposent à leur expansion?

Un philosophe chrétien de l'école des Montalembert et des Lacordaire, M. de Falloux, justement imbu de l'esprit moderne, n'a-t-il pas eu raison d'élever la voix pour protester contre la tendance réactionnaire de l'Église, contre sa répulsion vis-à-vis de l'état de choses actuel, produit de la Révolution française ?

La Révolution française peut être jugée aujourd'hui avec d'autant plus d'impartialité qu'un intervalle bientôt séculaire a affaibli l'horreur de ses excès.

Pourquoi ne pas reconnaître ce qu'on lui doit? n'estelle pas venue réaliser politiquement les sentiments chrétiens de la fraternité humaine, et n'a-t-elle pas préparé ainsi le règne de Dieu sur la terre ?

« Mon royaume n'est pas maintenant de ce monde » , a dit Jésus.

Le mot le plus significatif de cette déclaration, qu'un pieux fanatisme a tenté d'effacer, une exégèse éclairée permet de le rétablir.

Non, Jésus n'a pas frappé le monde d'un anathème étemel, il ne l'a condamné que dans le temps, et il n'a fait qu'ajourner l'avènement de son règne. ^

L'Église, qui a constamment pratiqué la charité sous toutes ses formes, pourrait-elle hésiter à entrer dans la voie que nous lui ouvrons ? pourrait-elle se refuser à refouler définitivement la misère, à faire participer les classes les plus nombreuses et les plus pauvres aux jouissances qui sont aujourd'hui le partage de quelques privilégiés, d'une minorité infime dans l'espèce humaine ?

Mais est-il possible réellement de rendre les hommes meilleurs, plus éclairés, plus heureux ; d'organiser à cet effet la société sur des bases telles, que chacun puisse aspirer naturellement au libre développement de ses facultés, à leur emploi et à la jouissance, après la vie active, des fruits de son travail ?

Est-il possible d'accroître la puissance de l'homme sur la nature et d'utiliser l'ensemble des forces sociales, de telle sorte que la masse des richesses produites puisse être augmentée dans des proportions assez considérables pour suffire largement à tous les besoins?

Est-il possible enfin que la distribution de ces richesses soit réglée par la justice, et qu'elles se répandent dans toutes les parties du corps social comme un sang bienfaisant qui en vivifie les membres, pour les faire concourir avec plus d'énergie et de force vers un butcommun ?

Nous n'hésitons pas à répondre que cette œuvre doit s'accomplir ; elle est digne surtout de tenter l'ambition de l'Église et de son chef actuel ; mais, pour la réaliser, il faudrait que, sans négliger l'enseignement de la morale individuelle, l'Église s'appliquât à développer les grandes notions de la morale sociale, qu'elle cessât de considérer

comme profanes la science et l'industrie, et qu'elle les dirigeât d'une main ferme vers l'amélioration du sort du plus grand nombre.

Les économistes modernes n'ont envisagé la formation des richesses qu'au point de vue du bon marché des produits, au moyen de la réduction des salaires ; ils ne se sont pas préoccupés de la distribution vicieuse des richesses ; ils ne se sont pas inquiétés des souffrances de ceux qui les créent.

Indifférence funeste qui anéantit les effets de l'économie recherchée, limite la production en restreiguant la con* sommation dans un cercle étroit, et met ainsi le sort de l'industrie à la merci de toutes les crises.

Méconnaissant le plan providentiel qui préside au développement des sociétés, et dominés par la même pensée qu'Aristote à l'égard de l'esclavage, ils ont fait, de la condition misérable des ouvriers, une loi naturelle, une loi fatale.

Ils ont ainsi cherché à démontrer dans des théories impies : d'une part, comme Malthus, que l'accroissement de la population au delà des subsistances ne pouvait être réprimé que par les fléaux de la guerre, des maladies, delà famine, et par la contrainte morale du prolétaire; d'autre part, comme Ricardo, que les terres les plus fertiles étant prises par les premiers occupants, la mise en culture des plus mauvaises devait avoir inévitablement pour résultat d'augmenter la rente du propriétaire oisif et d'empirer de plus en plus la condition des fermiers et des travailleurs.

Leur fausse science n'est en résumé que la systématisation de la misère.

Tout autre devrait être le point de vue du clergé ; sa préoccupation naturelle serait celle du bien-être des masses, qui est la raison d'être comme le but de tout travail dans les sociétés.

Ne voit-on pas l'extension en quelque sorte illimitée que recevrait la production de l'accroissement de la consommation générale, la sécurité qu'acquerrait l'industrie du jour où elle s'appuierait sur la large base de la satisfaction des besoins des masses, ne voit-on pas la réduction que subiraient les prix de revient par l'effet de l'extrême diminution des frais généraux?

L'industrie se trouverait ainsi constituée sur des bases inébranlables.

La société, comme l'ont démontré de grands philosophes du siècle dernier, doit être considérée comme un être soumis aux mêmes développements que l'individu, avec cette différence que la société ne meurt pas et qu'elle ne fait que se transformer dans le passage d'une époque organique ép uisée à une époque supérieure.

La société ne traverse-t-elle pas les âges en se perfectionnant sans cesse, enrichie par chaque génération de nouveaux trésors dus à l'art, à la science et à l'industrie, et n'en répand-elle pas nécessairement le bienfait sur tous ses membres, sur cette série d'êtres qui, formant une chaîne infinie, viennent successivement prendre place dans son sein?

De quelque beau langage que Rousseau environne et pare ses sophismes, nous nous demandons, après avoir relu son Discours su?" V inégalité des conditions, dans

lequel il glorifie l'état sauvage, ce que serait l'homme en dehors de la société !

Locke, Price, Priestley, Turgot, et surtout Gondorcet, dans son Esquisse des progrès de l'esprit Immain, ont indiqué les lois du développement du corps social, et ont entrevu les grands effets que l'on doit attendre de la perfectibilité humaine.

D'accord avec ces philosophes, avec ces hommes illustres, le pape actuel n'a pas hésité à reconnaître les merveilleux résultats de cette perfectibilité (i).

L'économie politique doit être considérée comme la physiologie du corps social, comme ayant pour objet d'indiquer le fonctionnement régulier de ses organes et l'amélioration possible de ce fonctionnement.

Mais les hommes voués à l'étude de cette science se sont confinés dans l'étroite contemplation du présent ; ils n'ont pas vu les heureuses modifications que la société était appelée à recevoir par la force même des choses.

Ils ont fait de l'anatomie descriptive et non de la physiologie.

L'être vivant dans son fonctionnement régulier a échappé à leurs observations.

Smith, le premier des économistes de l'école moderne, n'a compris la division du travail que dans son acception la plus restreinte. Il Ta décrite, comme l'on sait, dans la fabrication d'une épingle, à laquelle concouraient, de son temps, un grand nombre d'ouvriers dont l'intelli-

(1) Voir dans l'appendice la Lettre pastorale sur l'Église et la Civilisation.

gence devait s'obscurcir et disparaître devant la répétition incessante d'une infime fonction.

C'est sur cette donnée d'une division de travail abrutissante qu'est basé tout son système.

Le mode barbare de fabrication qu'il a décrit a disparu de nos jours devant les progrès de la mécanique animée par la puissance de la vapeur.

Au lieu des milliers d'épingles fabriquées à l'aide d'une vingtaine d'ouvriers, un seul homme, aidé d'une machine, en fabrique aujourd'hui des millions, et son intelligence se trouve relevée par l'importance de la tâche qui lui est confiée.

Bien autrement élevée est l'idée que nous nous faisons de la division du travail.

Cette division doit surtout s'entendre de celle des fonctions dans la société, de la préparation et du classement des individus suivant leurs aptitudes, et c'est seulement par l'application générale et gratuite d'un vaste système d'éducation et d'instruction à tous les degrés, que l'on peut arriver à reconnaître ces aptitudes et à obtenir ainsi la meilleure division des fonctions et leur direction vers un but commun.

L'éducation et l'instruction sont donc la base fondamentale de tout perfectionnement social.

Sans doute les grands résultats obtenus dans l'industrie; la découverte de la vapeur, comme celle de tous les métiers et engins mécaniques, sont dus aux progrès des sciences, mais le hasard et l'inspiration individuelle peuvent en revendiquer une grande partie.

Que ne devrait-on pas attendre d'une société organisée

pour le progrès, d'une société dans laquelle toutes les intelligences, façonnées, assouplies par l'éducation, recevraient, à divers degrés, les notions de toutes les sciences?

Nous disons à divers degrés, parce que l'inégalité des intelligences et des aptitudes est, heureusement, la condition de l'espèce humaine; sans cette inégalité, il n'y aurait pas de division de travail, la société ne serait pas possible.

Mais comment pourvoir aux frais de cette instruction répandue à flots, comme nous le voudrions; comment, sans tomber dans le communisme, procurer régulièrement du travail à cette masse d'individus ainsi préparés par l'éducation, comment, enfin, assurer d'une manière certaine le repos de leurs vieux jours?

Parmi les forces qui constituent la puissance des sociétés modernes, il en est une dont on n'a pas suffisamment mesuré l'étendue, et dont l'application est encore à son enfance : c'est le crédit.

Le crédit, qu'on nous pardonne cette comparaison triviale, est à la charité dans le même rapport que la vapeur à l'eau tiède.

La charité peut bien déterminer les riches à employer une partie de leur superflu au soulagement des pauvres ; mais ce superflu, insuffisant pour remédier à toutes les souffrances, est absolument impuissant à faire disparaître la pauvreté.

Ce n'est pas seulement au superflu, mais au fond même de la richesse qu'il faut demander les ressources nécessaires à l'amélioration de la condition sociale.

L homme a été doué d'une puissance productive supé-

rieure à ses besoins, et l'excédant qu'il obtient est la base, le principe de tout progrès ; il permet de pourvoir à la culture des arts, à celle des sciences et à l'entretien des dépenses publiques, il fournit au crédit les plus amples moyens d'exercer son action dans l'intérêt du développement de l'industrie.

Par le crédit convenablement dirigé, tout l'excédant annuel des frais de production, tout ce qui constitue ce que désignent les économistes par l'accumulation des capitaux, toutes les richesses acquises, toutes les forces mécaniques comme celles de l'esprit humain, pourraient concourir au développement de l'instruction publique, à la commandite du travail pris dans son acception la plus large et à l'organisation de la retraite.

Aujourd'hui, la direction des capitaux disponibles au delà de l'entretien des travailleurs, est abandonnée au hasard des placements arbitraires, dans le choix desquels les hommes chargés de cette importante fonction ne consultent généralement que leur intérêt personnel, leurintérêt immédiat.

L'emploi moral ou immoral de ces capitaux leur importe peu; ils ne s'attachent qu'à l'intérêt plus ou moins usuraire qui y est affecté, aux bénéfices qu'ils en retirent.

C'est ainsi que des milliards ont été s'engloutir en Turquie pour fournir à ce pays les moyens de résister aux sages conseils des grandes puissances, et d'affronter les hasards d'une guerre qui a été désastreuse pour tous les intérêts européens. ^C'est ainsi qu'ont été alimentées avec le produit de

nos épargnes les listes civiles de ces satrapes de la Turquie, de l'Egypte, de la Tunisie et du Maroc; que leurs harems ont été repeuplés et que leurs malheureux sujets se sont trouvés en proie aux abus et aux avanies de toutes sortes.

C'est dans de pareils gouffres que tant de fortunes ont été s'abîmer.

Comment en un plomb -vil l'or pur s'est-il changé !

Si honorables que soient personnellement les . auteurs de ces emprunts, ils n'en sont pas moins responsables devant Dieu des indignes traitements auxquels sont soumis, jusqu'à épuisement, des millions d'êtres humains réduits à un état plus dur que celui de l'esclavage antique, pour servir aux besoins des folles dettes contractées par leurs maîtres.

Qu'on relise, entre autres documents instructifs, le rapport de M. Gave sur les moyens employés en Egypte pour la perception abusive des impôts, et l'on verra qu'il n'y a rien d'exagéré dans le tableau que nous venons de tracer.

Ombres généreuses de Wilberforce et de Gobden, qu'eussiez-vous dit, de votre vivant, de ces opérations financières basées sur l'exploitation de l'homme par l'homme !

Nous ne parlerons que pour mémoire des emprunts destinés à pourvoir aux dépenses de l'état militaire des diverses nations de l'Europe ou à l'insuffisance des budgets des républiques de l'Amérique centrale, telles que le Pérou et le Honduras.

Une seule entreprise de haute civilisation a heureusement absorbé, dans ces trente dernières années, sous de puissantes initiatives, une partie notable des épargnes de l'Europe : c'est celle des chemins de fer.

Qu'on juge par les immenses résultats obtenus à l'aide de ce travail, de ce qu'on aurait pu faire si les capitaux qui ont alimenté les divers emprunts étrangers avaient été consacrés au développement de l'instruction natioaale et à celui de notre industrie!

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