LE RÈGNE DE DIEU SUR LA TERRE
En vain, quelques catholiques fervents protestent-ils contre l'existence du mot maintenant, dans la phrase célèbre du Christ réduite arbitrairement à ces termes : Mon royaume n'est pas de ce monde (1).
La légitimité de cette restitution ne saurait être contestée et nous sommes obligé, pour l'établir, d'entrer dans des développements que justifie l'importance de la question.
Ce mot a été conservé dans les traductions protestantes de la Bible, et il se trouve dans toutes celles qui ont été faites à l'usage de l'Église catholique, avec approbation de l'épiscopat ou de la Sorbonne, depuis 1437 jusqu'en 1667.
Nous ne voulons pas rechercher sous quelle influence janséniste ou gallicane, ainsi que la date l'indiquerait, il en a été retranché depuis cette époque; il nous suffit
(1) Evangile de saint Jean, chapitre XVIII, verset 56.
d'avoir constaté cette suppression dont la gravité n'échappera à personne.
c Des paroles de Jésus-Christ, il n'en est aucune qu'on ait plus détournée de son vrai sens, dit M. de Lamennais. On en a conclu que le royaume de Jésus-Christ n'était pas de la terre, et c'était conclure que la justice et la charité n'étaient pas de la terre, ne seraient jamais de la terre, et qu'ainsi la terre devait être à jamais livrée au mal et aux puissances du mal; c'était proclamer au nom de Dieu le règne de l'enfer.
»... Que la doctrine de Jésus soit toute différente de cette abominable doctrine, qui pourrait en douter? Et, en effet, elle est si claire qu'on se demande avec étonnement comment on a pu la dénaturer à ce point, comment même on a pu l'obscurcir à ce point. Jésus se déclare roi, mais en même temps il déclare que son royaume n'est pas de ce monde. Or, qu'est-ce qùe le monde dans la pensée et le langage de Jésus-Christ? Le monde, il ne cesse de le répéter, en instruisant ses disciples et le peuple, c'est l'assemblée des enfants de Satan, des hommes d'iniquité, c'est la société des hommes corrompus à laquelle il venait en substituer une autre, fondée sur des maximes entièrement opposées.
» C'est pourquoi, après avoir dit : Mon royaume n'est pas de ce monde, il ajoute : Mon royaume n'est pas maintenant d'ici. S'il ne devait jamais être d'ici, l'humanité sans espérance n'aurait aucun but ici-bas, irrévocablement destinée à y porter le poids d'une effroyable
malédiction. Tous les liens seraient brisés, puisque chacun devrait se séparer le plus tôt possible de cette société condamnée, et travailler à part, loin de sa funeste influence, à se sauver individuellement; d'où, sous une apparence de sainteté, sous de trompeurs dehors de vertu, un égoïsme monstrueux, une quiétude inerte dans la complète solitude de l'âme, dans la fuite et l'oubli de tout ce qui n'est pas soi. Non, Dieu n'a pas sacré le Mauvais roi de la terre; elle lui sera enlevée, et à son règne succédera le règne de Jésus (1). »
Le rétablissement du mot maintenant, dans les paroles de Jésus, doit être considéré, par le monde catholique, comme une véritable révélation, comme l'indication de la voie nouvelle dans laquelle, il doit entrer, aujourd'hui que les temps prévus sont arrivés.
Il est temps que l'Eglise cesse de gémir, tantôt sur Luther et Calvin qui lui enlèvent ses enfants de l'Allemagne et de la Suisse, sur Henri VIII qui lui prend ceux d'Angleterre ou sur le gallicanisme qui lui gâte ceux de France ; tantôt sur l'Amérique anglaise qui a créé un nouveau monde hérétique, ou sur la Russie qui lai ravit ses Polonais, ou bien enfin sur les défenseurs du nouvel ordre établi en France qui lui contestent ses droits à l'enseignement et lui refusent même toute participation à la collation des grades.
Elle se trouve aujourd'hui acculée dans ses derniers
(1) Lamennais, les Évangiles,
retranchements, forcée de prendre un parti. Elle est contrainte, par la marche des événements qui se précipitent de nos jours avec une vitesse accélérée, d'abdiquer toute influence sur les affaires d'ici-bas, en tournant exclusivement ses regards vers le ciel ; ou de les reporter aussi vers la terre et de se rapprocher de ce monde laïque dont elle ne saurait méconnaître l'état d'avancement dans toutes les voies de la civilisation.
Mais, pour s'en rapprocher efficacement, elle doit bien se garder d'imiter l'œuvre tortueuse de l'institution des Jésuites ; il faut qu'elle s'assimile franchement tous les progrès accomplis, qu'elle prenne en main la direction des travaux scientifiques et industriels devenus désormais œuvres saintes devant Dieu ; qu'elle se rende ainsi capable d'établir un lien encyclopédique entre les sciences aujourd'hui isolées, de régulariser l'industrie livrée en ce moment à une concurrence aveugle et effrénée, et d'en réunir toutes les branches, à l'aide du crédit, en un faisceau harmonieux.
* En se rapprochant de ce monde, en s'y mêlant, comme tout l'y invite, elle le vivifierait et le réchaufferait par l'ardeur de sa foi ; elle referait une société nouvelle à la place de cette agglomération d'individus hostiles les uns aux autres, au milieu de laquelle nous vivons dans la confusion de tous les principes.
Elle imposerait, enfin, son arbitrage pacifique aux nations si profondément divisées et perpétuellement en guerre depuis la fin du xve siècle, époque où commence la déchéance politique de la papauté.
Chose remarquable et digne des plus graves médita-
tions, c'est à cette époque que correspond l'organisation des armées permanentes, dont l'entretien, si lourd, si accablant, est un des plus grands obstacles à l'amélioration morale et matérielle de la société européenne.
Loin de nous la pensée de faire de l'opportunisme; loin de nous l'idée de subordonner à la convenance de l'Eglise la réalisation des idées de justice éternelle, dont nous avons entrepris l'exposition. Ces idées sont à l'abri du caprice des hommes et au-dessus de l'esprit de retardement.
Mais nous apprécions le concours que le clergé, comme les âmes et les volontés dont il dispose, pourrait apporter au triomphe de ces idées, et nous ne saurions le négliger sans manquer aux sentiments de conciliation et de fraternité qui doivent nous animer, sans imiter l'intolérance reprochée à l'Église, à l'égard de ceux qui ne partagent pas ses convictions.
Nous tentons d'ailleurs ici l'œuvre charitable par excellence, et le monde chrétien ne saurait y rester étranger.
Sans une sanction religieuse, il n'est pas de progrès durable, d'amélioration vraiment efficace.
La religion, selon son étymologie [religarè), ne reliet-elle pas, en effet, les hommes à Dieu et à la nature? ne les relie-t-elle pas étroitement entre eux? ne doit-elle pas s'occuper dès lors de tous les actes de la vie pour les faire concourir au bonheur commun (1)?
(1) La Religion, quod ligat, est « ce qui rattache le fini à l'infini, » suivant saint Augustin, ou « ce qui relie et unit ensemble les hommes, » suivant Fénelon.
L'Église, adoptant les idées de l'ancien Testament, a pu errer sur les origines de l'homme comme sur le mécanisme de l'univers, elle a pu se tromper sur la position et sur le mouvement respectif des astres dépendant du système solaire ; mais la connaissance de ce mécanisme n'est pas un fait de révélation ; elle est le résultat de l'observation et du calcul, et il n'est plus permis au clergé de contester les découvertes de Copernic , de Keppler, de Galilée et de Newton.
Christophe Colomb, convaincu de la rotondité de la terre et offrant un monde pour un Vaisseau, obtenant d'Isabelle la Catholique les moyens de réaliser sa découverte, n'a-t-il pas achevé de renverser la tradition biblique ?
Il en est tout autrement de la morale, de cette science divine. De son application dépend le bonheur de l'humanité, et l'Église ne peut reculer aujourd'hui dans la voie sacrée qui s'ouvre devant elle.
Après le sacrifice de la rédemption, le dogme du péché originel perd toute son importance aux yeux du chrétien ; que nous importent les regrets, les souvenirs d'un âge d'or que la tradition place dans le passé, si ces regrets, ces souvenirs ne sont que l'expression du désir, l'espoir d'un avenir meilleur ?
L'âge heureux n'est pas celui de l'enfant au sein de sa mère, ignorant du bien et du mal; il n'est pas non plus celui de l'enfance des sociétés dont les notions morales sont dans l'état le plus confus, sinon le plus barbare ; il est plutôt, à nos yeux, le partage de l'homme en
pleine possession de ses facultés, de l'humanité ayant conscience des progrès qu'elle fait incessamment vers le bien, car le mal et le bien n'ont rien d'absolu, ils n'ont qu'un caractère relatif dans l'œuvre indéfinie de la perfectibilité. .
Le paradis perdu est aujourd'hui à retrouver sur la terre destinée à être transformée, par l'effort des siècles, en un véritable jardin, en un Éden, du sein duquel les hommes reconnaissants pourront, dans un élan d'amour, reporter leur regards vers les cieux qui, suivant les paroles enflammées du poète-roi , du prophète couronné, racontent la gloire de Dieu.
L'âge d'or ne doit plus consister dans l'ignorance du bien et du mal : il est dans le perfectionnement de' l'ordre social ; nos pères ne l'ont pas connu. Nos enfants en jouiront comme d'une récompense due au travail des générations successives dont ils seront les représentants, la personnification, « la suite des hommes devant » être considérée , suivant la belle image de Pascal , )> comme un même homme qui subsiste toujours, et qui » apprend continuellement » ; nous en jouissons d'avance nous-mêmes comme d'un avenir certain réservé à l'espèce dont nous faisons partie et dans laquelle nous nous perpétuons.
« Vas avec confiance, dit Lamennais (1), et sans dou- » ter jamais! dans ce long voyage où se succèdent les » générations, près de t'endormir à la fin du jour, tu » diras : Enfants, Dieu m'arrête ici! Le désert aride
d) Lamennais, Discussions critiques.
» commence à verdir. Demain, vous suivrez voire pèle- » rinage sous un ciel plus doux, à travers des contrées » plus belles. »
Pour accomplir cette destinée, attachons-nous au nouveau principe de morale, qui n'est que la transformation du principe ancien, et que nous voudrions voir adopter par chacun de nous avec la même foi qui animait les Juifs dans la croyance à l'unité de Dieu (1) ce grand principe, sur lequel était basée leur constitution religieuse et politique, ils en portaient la déclaration dans leurs vêtements (2), ils la plaçaient au-dessus des portes de leurs demeures comme au frontispice de leurs monuments (3), ils la répétaient à leur lit de mort.
Le nouveau principe de morale que nous recommandons à l'adoption du monde chrétien est contenu dans les paroles suivantes :
Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but V amélioration du sort moral, intellectuel et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.
La loi et les prophètes modernes sont tout entiers dans ce précepte nouveau.
Rien de ce qui nous touche et nous intéresse ne saurait y échapper.
D'après cette déclaration, on comprend mieux la réponse que nous faisions à notre vieil ami, M. Emile de Girardin, lorsque, croyant nous embarrasser, il nous demandait de nous expliquer catégoriquement sur notre
La schleman, déclaration de l'unité de Dieu.
(2) Les tephilim et le tsit-lsit.
(3) La mezouza, tuyau de roseau dans lequel est renfermée la schleman.
Credo politique et de dire si nous étions légitimistes, bonapartistes ou républicains.
Nous lui répondions, dans la sincérité de notre âme, que nous étions dévoué d'avance à tout gouvernement qui réaliserait le mieux le programme posé plus haut.
M. de Maistre, dont l'Église catholique ne récusera pas l'autorité, s'exprimait à peu près dans les mêmes termes lorsqu'il disait dans sa correspondance :
« Je vote pour les meilleurs gouvernements, ç'est-à- » dire pour ceux qui donnent le plus grand bonheur » possible au plus grand nombre d'hommes possible. •»
Il n'y a là, ce qui doit convenir à l'impartialité papale, aucune préférence pour une forme déterminée de gouvernement.
Dans un programme politique que nous avons publié en 1876 (1), après avoir posé la question des pauvres et des riches, paraphrasant la phrase célèbre de M. Thiers: « La République sera conservatrice ou elle ne sera pas » , nous ajoutions : La République sera organisatrice ou elle ne sera pas.
Le moment est venu de nous expliquer sur ce que nous entendons par cette organisation, et sur les moyens que nous proposons pour faire disparaître de nos sociétés la lèpre de la misère qui les ronge.
Mais, nous devons jeter d'abord un coup d'œil général sur la réorganisation de l'état politique de l'Europe, et sur l'influence que pourrait exercer la papauté pour apaiser les différends qui divisent ses divers Etats et les unir dans un but commun.
(1) Voir la Liberté du 20 juin 1876
RÉORGANISATION PACIFIQUE DE i/EUROPE
Avant d'examiner sur quelles bases l'Eglise devrait s'attacher à fonder l'œuvre d'économie sociale destinée à améliorer le sort de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse, il est indispensable de résumer ce que nous avons dit de l'action de la papauté dans le monde, et d'indiquer l'influence qu'elle pourrait avoir pour la réorganisation pacifique de l'Europe.
Dans les chapitres qui précèdent nous avons montré historiquement que la papauté et le clergé catholique avaient rempli, depuis l'invasion des Barbares et pendant tout le moyen âge, une puissante mission civilisatrice ; qu'ils avaient fondé une morale générale et une morale individuelle ; que cette morale générale avait eu pour effet d'établir un lien entre les nations, entre tous les représentants du pouvoir temporel qui était alors celui de la force ; qu'ils avaient ainsi diminué les guerres et établi la trêve de Dieu. Ils ont fait plus encore, puisque dans l'œuvre des croisades, ils ont réuni toutes les forces de l'Europe pour les diriger vers une action commune qui
était alors une grande pensée morale : la glorification de l'homme-Dieu venu pour apporter à la terre dos paroles d'amour et de paix.
Nous avons montré également, en ce qui concerne la morale individuelle, qu'ils avaient appliqué et fait prévaloir les principes constitutifs de la famille et de la société ; qu'ils n'avaient cessé de revendiquer les droits du plus grand nombre réduit à l'état de servitude, et qu'en adoucissant successivement les divers états de cette servitude, ils étaient parvenus à émanciper la classe des travailleurs et à rendre à l'homme sa liberté et sa dignité.
C'est à l'action, toute puissante alors, de la papauté et du clergé, qu'est due la supériorité des peuples européens sur tous les autres peuples du monde dans le moyen âge pendant cette période, dont les philosophes critiques ont méconnu l'importance, dans l'ardeur de la guerre qu'ils avaient déclarée à la papauté.
Au xive siècle, l'édifice spirituel de l'Europe était définitivement construit, la puissance pontificale était arrivée à son apogée. Depuis ce moment, elle n'a cessé de décroître dans l'enivrement du pouvoir temporel et des jouissances mondaines dont il était la source.
Le clergé s'était laissé dépasser par les laïques dans L'étude des sciences, dans la culture des beaux-arts comme dans la direction des travaux agricoles et industriels. Il avait peu à peu cessé d'être le corps le plus moral, le plus savant et le plus utile ; dès lors le gouvernement des nations et de la société devait lui échapper. A son autorité toute morale succédèrent les abus de la force et de la persécution, et les excès de l'Inquisition.
On sait les tristes sujets qui donnèrent naissance à la révolution de Luther ; la vente scandaleuse des indulgences, poussée à ce point, que le pape Léon X, qui sortait d'une famille saturée des jouissances matérielles de ce monde et qui ne se souvenait que trop de cette origine, Léon X, avait affecté à la toilette de sa sœur une portion notable du produit de la vente des indulgences.
Nous avons montré les suites funestes de ces déviations du pouvoir spirituel et de ce déplorable oubli de la mission que lui avait assignée le Fondateur du christianisme ; nous avons constaté le divorce qui s'est produit entre le clergé et la société et qui persiste depuis plus de trois siècles. Par suite, nous avons va les nations privées de direction, marchant à la dérive , la guerre allumée entre elles comme dans leur sein, la guerre partout et toujours,
Toute société, régulièrement constituée, doit avoir à sa tête un pouvoir spirituel ; mais il ne peut s'y maintenir qu'à la condition d'être composé des hommes les plus considérables , dignes, par leur moralité, leurs lumières et leur expérience , du plus haut degré de considération et d'autorité,
Il en est de même des pouvoirs temporels, et les changements si fréquents de nos gouvernements devraient être un avertissement "salutaire pour ceux qui oseraient prendre, sans programme et sans but, la direction suprême de la nation.
Les vues historiques du passage suivant, dues à la plume prophétique d'un grand philosophe du commen-
cernent de ce siècle, caractériseront mieux que nous ne pourrions le faire cette situation précaire et périlleuse de la société européenne, depuis l'époque de sa désorganisation survenue vers la fin du quinzième siècle :
« Des considérations particulières, des coalitions t opposées d'intérêts i ejetteront l'Europe dans ce triste état de guerre dont on a vainement essayé de la tirer.
» Voilà ce que l'événement prouvera mieux encore ; voilà ce que ni le bon esprit, ni la sagesse, ni le désir de la paix ne peuvent faire éviter. Assemblez congrès sur congrès, multipliez les traités, les conventions, les accommodements, tont ce que vous ferez n'aboutira qu'à la guerre. Vous ne la détruirez point, vous pourrez tout au plus la faire changer de lieu.
» Et cependant le peu de succès de ces sortes de moyens n'éclaire personne sur leur impuissance. Il y a en politique une routine dont on n'ose pas s'écarter, bien que l'expérience nous crie de loin qu'il faut changer de méthode. On s'en prend à la force du mal plutôt qu'à la faiblesse des remèdes, et Ton continue de s'égorger sans savoir quand finira le carnage, sans espérance de le voir finir.
» L'Europe est dans un état violent, tous le savent, tous le disent; mais cet état, quel est-il? d'où vient-il? a-t-il toujours duré? est-il possible qu'il cesse? Ces questions sont encore sans réponse.
» Il en est des liens politiques comme des liens sociaux : c'est par des moyens semblables que doit s'assurer la solidité des uns et des autres. A toute réunion de peuple comme à toute réunion d'hommes, il faut des institutions
communes, il faut une organisation ; hors de là tout se décide par la force.
» Vouloir que l'Europe soit en paix par des traités et des congrès, c'est vouloir qu'un corps social subsislepar des conventions et des accords. Des deux côtés, il faut une force coactive qui unisse les volontés, concerte les mouvements, rende les intérêts communs et les engagements solides.
» Nous affectons un mépris superbe pour les siècles qu'on appelle le moyen âge ; nous n'y voyons qu'un temps de barbarie stupide, d'ignorance grossière, de superstitions dégoûtantes, et nous ne faisons pas attention que c'est le seul temps où le système politique de l'Europe ait été fondé sur sa véritable base, sur une organisation générale.
» A peine la révolution de Luther eut-elle fait tomber le pouvoir politique du clergé, que Charles-Quint conçut ce projet de domination universelle, que tentèrent après lui Philippe II, Louis XIV, Napoléon et le peuple anglais, et des guerres de religion s'élevèrent, qui furent terminées par la guerre de Trente Ans, la plus longue de toutes les guerres.
» Malgré tant d'exemples si frappants, le préjugé a été tel que les plus grands talents n'ont pu lutter contre lui. Tous ne font dater que du xvi° siècle le système politique de l'Europe. Tous ont regardé le traité de Westphalie comme le vrai fondement de ce système.
» Et pourtant il suffisait d'examiner ce qui s'est passé depuis ce temps pour sentir que l'équilibre des puissances est la combinaison la plus fausse qui puisse être faite,
puisque la paix en était le but et qu'elle n'a produit que des guerres, et quelles guerres!
» Deux hommes seuls ont vu le mal et ont approché du remède : Ce furent Henri IV et l'abbé de Saint-Pierre. Mais l'un mourut avant d'avoir achevé son dessein, qui fut oublié après lui ; l'autre, pour avoir promis plus qu'il ne pouvait donner, fut traité de visionnaire.
y> Certes, ce n'est pas une vision que l'idée de lier tous les peuples européens par une institution politique, puisque pendant six siècles, un pareil ordre de choses a existé, et que pendant six siècles, les guerres furent plus rares et moins terribles.
» C'est à cela que se réduit le projet de l'abbé de Saint-Pierre, dépouillé de cet appareil gigantesque qui l'a rendu ridicule ; c'est par un gouvernement confédératif commun à toutes les nations de l'Europe qu'il avait espéré d'y faire régner son impraticable paix perpétuelle.
» Cette combinaison, chimérique dans ses résultats, imparfaite même et vicieuse par sa nature, est pourtant la conception la plus forte qui ait été produite depuis le xvc siècle. C'est qu'on n'arrive au bien que par de longs essais et des tentatives souvent infructueuses, et que rarement celui qui conçoit le premier une idée juste sait lui donner la netteté et la précision qu'elle acquiert toujours par le temps.
» Le premier effet de la constitution de l'abbé de Saint- Pierre, en supposant qu'elle fût possible, était de perpétuer en Europe l'ordre de choses existant au moment où elle eût été établie. Dès lors, les restes de la féodalité qui subsistaient encore, devenaient indestructibles. Bien
plus, elle favorisait l'abus du pouvoir en rendant la puissance des souverains plus redoutable aux peuples, et en ôtantà ceux-ci toute ressource contre la tyrannie.
» En un mot, cette organisation prétendue ne devait être autre chose qu'une garantie réciproque entre les princes de conserver le pouvoir arbitraire.
» On a fait usage du levier sans savoir expliquer ce que c'est qu'un levier ; il y a eu des organisations nationales, des organisations politiques, avant qu'on sût ce que c'était qu'organisation. En politique, comme dans toute espèce de science, on a fait ce qu'il fallait faire avant de savoir pourquoi il fallait le faire, et lorsque, après la pratique, sont venues les théories, ce qu'on a pensé a souvent été au-dessous de ce qu'on avait exécuté par hasard.
» C'est ce qui est arrivé dans cette occasion. L'organisation de l'Europe, telle qu'elle était au xive siècle, est infiniment supérieure au projet de l'abbé de Saint-Pierre.
» Toute organisation politique, ainsi que toute organisation sociale, a ses principes fondamentaux, qui sont son essence, et sans lesquels elle ne peut ni subsister ni produire les effets qu'on attend d'elle.
» Ces principes, sur lesquels l'organisation papale était fondée, ont été méconnus de l'abbé de Saint-Pierre ; on peut les réduire à quatre :
)> 1° Toute organisation politique instituée pour lier ensemble plusieurs peuples, en conservant à chacun son indépendance nationale , doit être systématiquement homogène, c'est-à-dire que toutes les institutions doivent y être des conséquences d'une conception unique, et, par
conséquent, le gouvernement, à tous ses degrés, doit avoir une forme semblable.
2° Le gouvernement général doit être entièrement indépendant des gouvernements nationaux.
» 3° Ceux qui composent le gouvernement général doivent être portés par leur position à avoir des vues générales, à s'occuper spécialement des intérêts généraux.
» 4° Ils doivent être forts d'une puissance qui réside en eux, et qui ne doive rien à aucune force étrangère. Cette puissance est l'opinion publique. »
Ce qui précède n'indique-t-il pas qu'il y a, pour la papauté, une place à remplir, place dont le vide est immense et qui, convenablement occupée, aurait pour effet de rendre la paix à l'Europe? Qui, mieux que le souverain pontife, pourrait exercer un arbitrage salutaire entre les nations qui s'entre-dévorent, qui consument ainsi dans des luttes fratricides le bien-être, l'or, le sang le plus pur de leurs enfants ?
Le pape Alexandre III, qu'on ne saurait citer pour sa moralité individuelle, a cependant prévenu des guerres sanglantes. C'est lui qui, usant de sa toute-puissance, traça sur le globe une ligne de démarcation dans le ebamp des découvertes auxquelles se livraient les Espagnols et les Portugais à la suite des Christophe Colomb, des Vasco de Gama et de tous ces grands explorateurs, qui méritent d'être rangés parmi les bienfaiteurs de l'humanité.
N'y aurait-il pas, pour la papauté, une mission analogue à remplir aujourd'hui? Mais il faudrait, pour cela, que le chef de la chrétienté oubliât les rancunes nées de la perte d'une principauté dont la place est si petite dans le
monde ; il faudrait que, renouant le fil de la morale générale, rompu malheureusement depuis tant de siècles, il assumât le rôle d'arbitre ou du moins de conseiller désintéressé entre les puissances qui se disputent la prépondérance politique. Les événements auxquels nous assistons à cette heure ne lui donneraient-ils pas l'occasion d'établir une ligne de démarcation, sur le territoire asiatique, entre l'Angleterre et la Russie et, sur le territoire européen, entre l'Allemagne et l'Autriche, entre l'Allemagne et la France, entre l'Autriche et l'Italie!
N'y aurait-il pas là quelque chose de grand, de sublime, bien plus digne de satisfaire l'ambition d'un grand pape que de se confiner dans le Vatican comme dans un tombeau, et de s'épuiser en regrets stériles sur la perte d'un pouvoir temporel dont la jouissance abusive est le véritable secret de la décadence de la papauté.
Dans cette nouvelle mission, il n'y aurait plus de place pour la Société de Jésus, vouée à des intrigues temporelles, et dont le but est de replonger les peuples dans l'ignorance et la servitude pour mieux assurer sa domination.
Qui pourrait calculer les effets grandioses de l'intervention pacifique de la papauté et du clergé dont elle dispose, dans les affaires générales de l'Europe, dans le désarmement qu'elle amènerait, dans la coordination des travaux scientifiques des diverses nations européennes, dans le règlement des relations industrielles entre les peuples, c'est-à-dire dans le développement et l'expansion, au moyen du libre échange, des facultés productives propres à chacun d'eux , de telle sorte qu'au
marché national viendrait s'ajouter le marché du monde entier pour le bonheur de l'humanité?
Voilà ce que pourrait faire l'Église pour la réorganisation de la société européenne.
La Sainte- Alliance, fondée en 1815, sous l'influence d'une grande pensée religieuse, a procuré à l'Europe quarante années de paix et de prospérité. Si le chef de la chrétienté se mettait résolument à la tête d'un mouvement général de pacification, le rêve de l'abbé de Saint- Pierre serait peut-être près de se réaliser.
Nous allons voir, dans le chapitre suivant, comment l'Église devrait agir sur la réorganisation intérieure des sociétés, en favorisant l'application du principe nouveau (le morale individuelle et sociale que nous avons défini dans nos précédentes observations.
En centralisant les intérêts politiques, scientifiques et industriels de l'Europe, la papauté ferait faire un grand pas à l'idée de la société des nations.
M. de Maistre, dont les éclairs prophétiques méritent une respectueuse attention, demandait pourquoi les nations n'avaient pu s'élever à l'état social comme les particuliers? comment l'Europe n'avait jamais rien tenté dans ce genre? comment Dieu, qui est l'auteur de la société des individus, avait permis que l'homme, sa créature chérie, qui a reçu le caractère divin de la perfectibilité, n'eût pas essayé de s'élever jusqu'à la société des nations?
Ce que nous disons de la société des nations, dont la réalisation mettrait fin aux guerres sanglantes, aux luttes fratricides de l'industrie , s'applique également à la société des individus.