I . S dit o tukoi honneur? Ett Franssuski chimère
exemple , a rivée , dit-on , entre l’empereur d’Autriche et le tzar; on peut apprécier à sa juste valeur ce service magnanime dont les Russes font tant de bruit, et qu’ après tout la trahison de Georgey, provoquée par eux, a plutôt transformé en opprobre à leur front qu’en triomphe et en mérite à leurs armes. Qui pourrait dire l’excès d’irritation qui gronde dans les rangs de l’armée autrichienne ? Certes, dans le cas d’une lutte sérieuse, le descendant des Habsbourg hésiterait-il à se repopulariser aux yeux de sa nation par ce moyen audacieux dont le prince Swarzenberg proclamait lui-même la légitimité, et qu’il appelait, nous le savons, la suprême ingratitude?
J’ai parlé de publicistes allemands. Il en est un qui, dans ces dernières années, mit au jour un écrit qu’on dirait inspiré par les circonstances actuelles. Cet écrit a pour titre : La question d’Orient , c’est-à-dire la question russe. Tl fit sensation en Prusse et en Autriche ; le Danemark et la Suède le traduisirent dans leur langue. Quant à la Russie, il va sans dire qu’elle le consigna à ses frontières. Je crois utile d’en réveiller le souvenir. Les don- | nées qu’il renferme sur les sentiments intimes de la Prusse et de l’Autriche à l’égard de la Russie serviront à nous édifier sur l’attitude probable de ces deux puissances dans le mouvement européen qui se prépare.
Notre publiciste commence par rappeler les (ails qui indiquent clairement quel est, dans la question f l’Orient, le but réel de la Russie.
« On sait, dit-il, qu’il se trouve quelque part un tableau où l’impératrice de Russie, Catherine II, est représentée debout, triomphante, un pied sur Pétersbourg, l’autre sur Constantinople. Sous le vaste baldaquin formé par son manteau, tous les souverains de l’Europe, y compris le pape, sont réunis, osant à peine lever un regard timide et abattu.
« Lorsque la puissante tzarine fit son voyage de Crimée, Potemkin lui fit élever un arc de triomphe avec cette inscription : Cest ici la rovte de Constantinople. En 1828, quand le tzar Nicolas vint aussi dans ces contrées, allocutions et réponses furent également conçues dans ce sens.
« En 1833, la Russie déclara d’une voix haute et hère qu’elle ne tolérerait dans ses relations avec la Porte aucune influence étrangère. Si plus tard, et notamment dans les affaires de Servie, elle a toléré cette influence, c’est dans le sens le plus strict du mot . toléré.
« Les prélats de l’Église grecque enseignent dans les chaires que Dieu n’a fait que deux choses mauvaises, Rome et Mahomet, mais qu’il a donné mission d’exterminer ces deux fléaux et d’établir le monde dans la perfection à l’orthodoxe empereur de Moscovie.
C’est en effet l’idée chérie des Russes : ils se
regardent, ils se donnent officiellement comme le
peuple choisi des temps modernes, appelé à fonder un nouvel empire d’orthodoxie, de piété et de mœurs patriarcales. Cette monarchie nouvelle est prêchée dans les langues les plus diverses. On voit jusqu’à des apôtres anglais, français, allemands, voire même des apostats polonais, se lever et annoncer les splendeurs du nouveau royaume. Une chose remarquable surtout, c’est cette affectation toujours plus empressée à se servir de l’expression Romain d’ Orient, pour signifier sans doute que, par la puissance de sa foi orthodoxe, la Russie est l’héritière présomptive et légitime de l’empire byzantin.»
L’auteur caractérise ensuite l’ambition effrénée de la Russie et sa tendance à un envahissement sans limites.
« Ce n’est pas seulement la piété et la simplicité de leurs mœurs que les Russes invoquent pour justifier leurs prétentions à la monarchie universelle. Le général Weljaminoff disait aux Tcherkesses : « Ne savez-vous pas que, si le ciel menaçait de tom- « ber, la Russie pourrait le soutenir de ses baion- « nettes ! » Il ne paraît pas cependant que les Tcherkesses aient été pénétrés d’un fort grand respect pour les baïonnettes russes; mais les diplomates de l’Europe ne sont rien moins que des Tcherkesses, comme on sait.
« Le tzar Nicolas, dans sa réponse à la députation du conseil d’État de Varsovie, s’exprima ainsi :
« Au milieu des troubles qui agitent l’Europe , en « face de doctrines qui ébranlent l’édifice de la so- « ciété , la Russie seule est restée forte et sans at- « teinte. Croyez-moi , c est un vrai bonheur d’appar - « tenir à ce pays et de jouir de sa protection. » Ces paroles ne s’adressaient point seulement aux infortunés Varsoviens ; leur action devait se répandre au loin et dépasser les frontières. Certes, elles n’ont été que trop efficaces. C’est là pour la Russie comme une formule magique dont elle se sert pour retenir les États voisins dans le cercle de son influence ; influence si puissante qu’elle réussit à contre-balancer les inquiétudes que doivent naturellement inspirer ses menées subversives parmi les peuples d’origine slave.
« On pourrait citer encore bien d’autres paroles, bien d’autres manifestations non moins significatives sur les projets ambitieux de la Russie et ses moyens d’exécution. Dans les derniers temps, l’orgueil moscovite est monté à une telle hauteur de confiance et de témérité , que , tout fidèle qu’il est encore, comme toujours il a élé, à son génie astucieux et intrigant, il jette néanmoins son masque hypocrite et affiche sans crainte à la clarté du soleil son espoir et ses prétentions pour le présent et pour l’avenir. On le voit même prendre le sceptre
et proclamer sa volonté de maître. Mais qu’est-il besoin de témoignage quand retentit la voix éclatante des faits ? Oui , c’est un fait que la Russie, depuis l’époque où Pierre, que l’on appelle le Grand, s’est introduit dans le cercle des puissances européennes, aspire à la suprématie. Elle ne se contente pas de l’honneur, assez peu mérité par elle, de siéger au conseil des maîtres de la terre, elle veut encore donner des lois à ces maîtres, elle veut en donner à un hémisphère , elle veut en donner au monde.
« Cette idée de domination universelle qui s’élève si souvent au sein des hordes barbares de l’Orient; cette rage qui ne s’agite que dans le sang et les tempêtes , semble être ancrée dans l’esprit des Russes ainsi qu’une idée fixe , et diriger depuis un siècle et demi , toutes les manœuvres de leur politique.
« Les mêmes motifs qui jadis précipitèrent sur l’Europe le fléau des barbares, travaillent aujourd’hui les peuples de Moscovie.
« C’est l’irrésistible nécessité de donner enfin l’essor à une force trop longtemps comprimée par le despotisme; c’est l’envie d’aller jouer aussi le maître au dehors, puisque la maison n’offre que les chaînes et la honte de la servitude ; c’est le désir de mener bonne vie au milieu de possessions et de jouissances étrangères à la barbarie indigène; c’est
le dédain, la haine envieuse d’une civilisation qu’on ne peut ni comprendre ni atteindre, et que pai conséquent l’on voudrait détruire pour faire disparaître un contraste humiliant. Tous ces motifs agissent, ou du moins peuvent aisément être mis en jeu, soit de dessein formé, soit par le pur elfet du j hasard.
« Mais tout cela devient mille fois plus dangereux encore par les ressources multiples et les moyens raffinés que la barbarie orientale a maintenant à sa disposition. Au moyen âge, les barbares agissaient sans plan conçu d’avance et diplomatiquement préparé; ils se ruaient avec une frénésie aveugle et grossière; ils éclataient, ils se dissipaient comme l’orage. Aujourd’hui, la barbarie d’Orient s’érige en système. La sauvage puissance des hordes est appuyée , dirigée par un art appris à notre école et des ressources à nous empruntées. La corruption la plus variée, les amorces de la religion et de la nationalité , les ruses d’une artificieuse diplomatie sont les puissants soldats qu’elle a placés à son front. Aujourd’hui, la barbarie orientale 11e nous menace point comme un orage qui rafraîchit, mais comme une vapeur pestilentielle qui étourdit, qui énerve , qui infecte , qui , à moins qu’elle ne soit bientôt arrêtée par un cordon de tous les peuples civilisés, peut avoir une influence si fatale, que la barbarie envahissante n’aura plus qu’à en-
terrer des morts, recueillir des héritages, et jeter quelques secours de grâce aux veuves , aux orphelins, aux bonnes âmes épuisées, anéanties.
'< Que nous regardions comme vérité ou comme liction que Pierre ait laissé à ses successeurs un plan de gouvernement mûrement médité et revêtu de toute la force d’une loi de famille, il est toujours certain que les tzars et les tzarines russes poursuivent un seul et même but , et ils le poursuivent avec une persévérance, avec un acharnement, avec un enchaînement combiné de ruse, d’audace, de violence, dont on chercherait en vain un autre exemple dans toute l’histoire moderne.
« Pierre, qui ne mérite son surnom qu’admise la vérité du principe : In magnis voluisse sat est ; Pierre qu’on appelle le Grand, parce que, dans tout ce qui regarde les puissants de la terre, on est porté, je ne dirai pas par une indulgence outrée, mais par une déplorable servilité , à voir dans la fin la justification , la consécration des moyens; et parce qu’en appréciant les grands changements eux-mêmes, ébloui par le côté extérieur et brillant, on considère un succès conquis avec peine, un succès éphémère, comme une création solide, durable, fondée sur la nature.... Pierre n’est que le créateur à la serre chaude , le créateur par improvisation, le créateur au gobelet et à l’escamotage de ce nouvel empire universel qui a poussé en une
nuit comme un champignon, et qui s’efforce d’étendre de plus en plus sur le monde sa tète noire et vénéneuse.
« Voilà donc la belle création qui a fait de Pierre, aux yeux de tant d’admirateurs passés et présents , le flambeau de la Russie , la lumière du monde.... le philosophe couronné , l’apôtre de l’humanité , le Dieu fait tzar. Mais qu’on juge l’œuvre , et qu’on dise si le culte voué à l’ouvrier n’est pas un scandale, un sacrilège.
« Non-seulement Pierre n’a pas créé de civilisation russe , mais il en a gâté , il en a étouffé le germe ; le monstre informe auquel il a donné naissance se traîne avec une inquiète maladresse et une malveillance jalouse à la remorque du progrès de l’Europe , dont il entrave et suspend la marche. Il pèse comme un cauchemar pénible et suffocant sur la poitrine du monde.
« Pierre était par les dons de sa nature et de son éducation tellement au-dessus de son peuple qu’il rougissait de ses sujets. Mais en même temps il élait si profondément Russe, qu’il croyait à sa volonté d’autocrate la force de combler l’abîme. Il s’était créé par sa magique puissance de tyran une résidence superbe au sein des marais de la Néwa, où il s’était imaginé que par ce seul mot, le tzar le veut , au besoin renforcé du knout, il pourrait aussi effacer la distance qui séparait l’état
social des Russes de la civilisation du monde. Il avait appris à construire un navire en remontant aux notions premières de l’art, mais il voulait faire jaillir de son cerveau, complet et tout formé, un - État civilisé.
« Toute l’activité impatiente de Pierre avait pour but bien moins le progrès de l’humanité que la satisfaction de son orgueil et de son ambition. Dans son intention profonde, ce n’est pas une nation russe , vraiment , foncièrement civilisée qu’il voulait créer, mais un empire russe magnifique, splendide. Il ne régnait pas pour civiliser, il civilisait pour régner, pour régner avec plus d’éclat et d’intluence. Aussi la civilisation qu’il propagea ne fut rien autre chose qu’une organisation matérielle, qu’une parure extérieure.
« Telle est encore la civilisation russe d’aujourd’hui.
« Aujourd’hui, comme du temps de Pierre, la politique russe n’a pour ressort que l’ambition effrénée de dominer , pour but que l’éclat de la forme, l’influence d’apparat.
« Dès sa première jeunesse, Pierre eut l’àme remplie des plus séduisantes images de la gloire et de la puissance des monarques européens. L’ampition lui fut inoculée. Il crut qu’il avait droit, qu’il était appelé, lui aussi, à jouer un rôle de grandeur ; et l’on vit le jeune homme s’élancer
vers la conquête qu’il avait rêvée, et, le sceptre (les tzars à la main, commander à toutes les magnificences qu’il avait vues dans l’Europe de venir faire cortège autour de son trône.
« Mais Pierre n’avait ni assez de grandeur d’âme ni assez de lumière pour se contenter de la vocation de celui qui sème. Il voulait recueillir les fruits et en savourer toute la jouissance. Ignorant des besoins et de la dignité naturelle d’un peuple , il se livrait dans sa confiance superbe à tout l’enivrement du pouvoir; il croyait à la magie du fiai , et comptait par là rendre possible l’impossible lui-même. C’est ainsi qu’il fit peser sur son peuple cette civilisation cruelle, tyrannique, plus semblable à une cliasse aux bêtes fauves qu’à l’éducation de créatures humaines. Le monde, il est vrai, y applaudit; le spectacle était si nouveau, si étrange! D’ailleurs quelque avantage passager en résultait. Mais la raison, le sentiment Font toujours réprouvée; et puis elle n’était vraiment possible que chez un pareil peuple.
« Le Puisse gisait engourdi dans l’enfance et dans la barbarie. Pierre voulut d’un seul coup en faire un homme instruit , un homme mûr. Pour atteindre ce but , il étendit sur la couche orthopédique l’enfant débile et lui fit tirer les membres ; des échasses furent soudées à ses pieds ; sa tête fut munie d’une machine à croyances et à paroles, fonc-
tionnant au gré du tzar, qui réunissait dans sa personne la puissance d’un Cubo à la sainteté d’un Dairi K Quant au cœur, avec tous ses vieux et rudes sentiments russes , il dut palpiter sous l’impulsion des ukases impériaux. Enfin, lorsque cet être nouveau fut affublé de toutes les livrées , de tous les uniformes imaginables ; lorsqu’il fut bien et dûment instruit, à l’aide du bâton, dans la science de la guerre pour parades et pour campagnes , alors le grand empereur se réjouit, et l’univers se réjouit avec lui. On se félicita de voir se lever un nouvel astre de la civilisation; un astre qui, comme l’étoile polaire , ne devait plus jamais se coucher.
« Et pourtant la création de Pierre fut dès son origine et est maintenant encore une création malheureuse, une création fatale pour la Russie, pour l’Europe , pour le monde.
« Si les Russes, suivant l’expression souvent répétée de Pierre lui-même, n’étaient que des ours barbus , on ne peut guère lui accorder d’autre mérite que celui d’avoir rasé ces ours, et de les avoir cruellement forcés de danser au son du fifre européen. Mais ce n’est pas là ce qui ennoblit un ours , c’est là seulement ce qui le rend ridicule et digne de pitié. Le jugement le plus indulgent que l’on puisse porter, c’est que Pierre a implanté dans ses
\ . On sait qu’au Japon il y a deux empereurs : l’empereur temporel, le Cubo; l’empereur spirituel, le Dairi.
domaines une culture absolument étrangère , à laquelle les Russes ne prennent part que comme des manœuvres ou tout au plus comme d’ignorants imitateurs. Et c’est ainsi que le germe d’une civilisation nationale, si toutefois il se trouvait chez les Russes, a été corrompu et presque entièrement étouffé.
Il n’en est sorti que ce mélange et ce plâtrage de civilisation étrangère et de barbarie indigène qui se trahit à chaque pas aux yeux de l’observateur, et qui tout à la fois attriste et fait rire. »
Qu’on se rappelle que c’est un Allemand qui parle ; il n’est ici que l’écho de tous ceux de sa nation qui, pouvant parler en connaissance de cause, le font selon leur conscience. Certes, si telle est l’idée que les Prussiens et les Autrichiens se font de l’état intérieur des Russes , ils doivent, ce semble, eux qui se vantent, et à juste titre , d’une civilisation si profonde et si nationale , s’étonner bien fort d’avoir à donner la main à de pareils alliés.
A quoi tiennent donc, malgré tant d’éléments qui les combattent , l’ambition toujours active , les progrès toujours croissants de la Russie ? Écoutons
encore notre auteur.
« Les causes en sont claires et naturelles. Mais la Russie n’a pas grandi par l’essor de son peuple. Ceci est évident. L’empire russe est devenu grand ; le peuple russe , non. C’est encore à peu près le même peuple que Pierre Ier traitait en valet. Il n’é-
tait et il n’est encore qu’un instrument matériel dans les mains du gouvernement. Toujours passif , s’il s’est réveillé quelquefois et mis en faction , ce n’a été que pour opposer une résistance malheureuse. La despotique énergie de quelques-uns de ses maîtres, la politique astucieuse de tous, le bonheur des hasards , l’infatigable ardeur à les mettre à profit, la mésintelligence et le désarroi des États européens, voilà les causes de l’élévation de la Russie.
« Il faut encore y joindre une considération importante ; c’est que, jusque vers les derniers temps, l’Europe n’avait jamais regardé l’essor de la puissance russe comme une calamité menaçante ; elle
y applaudissait au contraire , elle la vantait comme une heureuse et utile victoire de la civilisation. La Hollande et l’Angleterre s’efforcèrent à l’envi d’aider le tzar à se créer une marine. L’Allemagne s’empressa d’ouvrir à l’empire slave tous les trésors de sa nature et de son intelligence. On croyait de bonne foi avoir fait une conquête à l’humanité. De son côté, la Russie se retrancha pendant quelque temps dans une réserve si modeste , qu’on eût pu croire qu’elle voulait rester à jamais l’élève reconnaissante de l’Europe civilisée. Aussi vit-on les plus grands poètes glorifier dans leurs vers ce nom de izars, dont l’éloge aujourd’hui n’est plus qu’un symbole de servilisme et de vénalité.
« Tant de succès ont poussé la Russie dans une rage d’ambition exagérée ; elle a levé fièrement la tète , elle a jeté de côté les humbles prétentions que seules lui permettaient son passé et son développement historique. Les grandes puissances civilisées l’avaient généreusement élevée jusqu’à elles ; pour prix d’un pareil bienfait, elle chercha à les fouler aux pieds. A peine initiée aux principes élémentaires de la civilisation européenne, elle se crut de force à juger cette civilisation ellemême et à lui faire la loi. Parce que , sans aucun droit de sa part, elle avait obtenu de magnifiques honneurs, elle s’imagina , dans son ambition inquiète et jalouse , ne pouvoir jamais être assez honorée ; et, comme l’étendue de ses domaines est, à ses yeux, le premier titre à la considération qu’elle réclame , elle tend toutes ses forces vers la conquête, et allonge sans cesse autour d’elle son bras ravisseur et insatiable.
« Et pourtant la Russie est secrètement tourmentée par la conscience qu’elle a de sa position contre nature, et par conséquent de sa faiblesse radicale. Mais elle trouve dans ce sentiment même un motif plus intime de multiplier ses empiétements.
« La Russie cherche sans cesse le trouble au dehors pour conserver le repos au dedans. Elle vit dans une tension , dans une surexcitation conli-
nuelles. Elle combat sans relâche, ou du moins elle se montre, comme toujours, occupée à combattre.
« Elle réussit ainsi à entretenir une triple illusion.
« D’abord, illusion à elle-même.
« La Russie sent bien sa propre faiblesse, mais elle s’efforce d’en dissimuler les causes.
« Or ces causes, les voici :
« Son pouvoir public fondé sur l’oppression ;
« L’hostilité sourde et pleine d’amertume de la plupart de ses sujets ;
« Point d’harmonie, point d’intelligence entre le gouvernement ‘et le peuple ;
« Les exemples nombreux d’heureuses révolutions de caserne et de palais ;
« Le caractère du peuple déformé, vicié;
La mort de tout enthousiasme généreux, de tous les sentiments élevés du citoyen ;
« Le machinisme sans vie de l’État tout entier ;
« L’incommensurable étendue du territoire ;
« Les exactions des hauts fonctionnaires, la corruption, la vénalité des employés subalternes ;
« En un mot l’autocratie violente et toutes les nécessités fatales de son arbitraire.
« Mais le gouvernement russe se fait illusion , il croit qu’il n’est pas assez fort parce qu’il lui manque telle ou telle frontière. Et voilà pourquoi il est
liS
toujours en course, chassant, traquant les conquêtes.
Il veut tout absorber autour de lui, et il ne songe pas que, formée de tant d’éléments divers, la Russie finira tôt ou tard par se dissoudre, et par s’a elle-même dans une épouvantable ruine.
« La Russie, par les combats extérieurs, cl encore à faire illusion à scs peuples.
« Il faut se donner l’apparence d’être forcé d’iso-j 1er ses regards de l’état intérieur de l’empire , par la nécessité où l’on est sans cesse de lutter contre des dangers extérieurs, et de régler les affaires de l’univers. Il faut, par cette fiction superbe de la prétendue situation du monde, chatouiller l’ambition du peuple russe, augmenter du moins son respect ou , pour parler plus franchement , sa crainte du gouvernement. La gloire des succès diplomatiques et des conquêtes limitrophes, le miroitage d’un avenir splendide et dominateur, servent merveilleusement dans l’intention de l’État à récompenser le peuple des dures privations et des lourdes chargea du présent; toujours est-il quelles l’étourdissent eti, l’empêchent d’arriver à un sentiment trop clair e(j trop positif de son actuelle misère. j,
« La Russie veut enfin, par sa violente invasion! du monde , s’imposer aux grandes puissances. ,
« Elle se mêle à tout, elle signale à chaque instant quelque nouvelle offense ; elle gronde , elle menace de toutes parts, pour faire croire qu’elle s<>
sent très-forte et que nul pouvoir de la terre ne lui est redoutable. Ce mouvement militaire, dans lequel elle s’agite sans cesse, n’a d’autre but que de persuader qu’à chaque heure de sa vie elle est prête à envahir, et que, si le monde conserve sa paix, il en doit l’hommage à sa grandeur d’âme et à sa générosité toute chrétienne. Elle fait parade en toute occasion de l’omnipotence de son autocratie , pour l’offrir aux puissances absolues comme modèle el comme appui, et se montre aux libéraux comme i épouvantail.
« De la triple illusion à laquelle la Russie travaille , cette dernière , il faut le dire , est celle où pf brille surtout le succès de ses manœuvres.
« Sous ce manteau fascinateur, la Russie s’avance , tantôt avec ruse , tantôt avec audace , vers le but que son ambition et ses frayeurs lui ont ll| marqué. Elle ne peut rester où elle est. Il faut qu’elle ose tout, parce qu’à cette audace est attachée la possibilité apparente d’un succès; tandis que rester dans son présent, c’est sa décadence certaine, sa ruine rapide, son extinction finale et sans retour. La Russie le sent, et c’est dans ce sentiment pénible qu’elle s’efforce, qu’elle s’empresse, m quiète et tremblante, de fondre violemment en un tout les éléments discords de son empire, et de briser les portes du monde qui lui sont encore fer- Hfinées. Elle veut fonder un empire universel, uni-
que, un empire qui surpasse en puissance tous ceux qu’a célébrés l’histoire.
« Cette marche sans mystère vers la suprématie, quel que soit l’État qui ose l’entreprendre, menace essentiellement tous les autres États. Entreprise par la Russie , son danger offre un caractère plus formidable.
« La fondation de la puissance russe a été violente et illégitime; la fondation de la puissance russe n’a point été un triomphe de l’humanité. Donc cette puissance sera toujours, dans les phases de son développement, en collision avec le droit des peuples et avec la civilisation universelle.
« La Russie ne peut pas se développer dans la sphère du droit des gens européen, ainsi qu’ont fait les autres peuples , sans se contredire , sans se nier elle-même. Opposée dans sa constitution propre à l’état politique et civilisé de l’Europe , elle ne peut que former un empire purement asiatique, et cet empire, dans sa pensée à elle, doit non-seulement partager la domination en Europe, mais encore y imposer la sienne.
« Tel est, en effet, le grand but vers lequel tendent depuis longtemps tous les efforts de la Russie. Seulement elle a détrompé trop tôt les enthousiastes cosmopolites, dont l’imagination abusée se berçait de la chimère que la Russie serait à jamais une conquête intellectuelle de la civilisation européenne,
et en particulier de la civilisation allemande. La hussie n emprunte de la civilisation européenne que ce qu’il lui en faut pour faire plus habilement obstacle à cette même civilisation. Elle se roidit contre l’Europe, et cette roideur a déjà pris envers l’Allemagne un caractère décidément hostile. La Russie cherche à utiliser les antipathies nationales et religieuses contre l’Europe; elle s’en sert pour rallier ses peuples, et, par suite, elle s’efforce d’étouffer les sympathies politiques et intellectuelles qui, peut-être, se sont éveillées dans leur sein, ou qui, du moins, pourraient facilement s’y éveiller. Elle veut séparer à jamais l’orient de l’occident de l’Europe, et, pour cela, susciter entre eux une éternelle hostilité.
« Ainsi donc, conclut l’auteur allemand, la Russie, par le seul développement de sa puissance, se pose en état d’hostilité contre l’Europe. Elle trouble, elle arrête, par le seul fait de son existence, le progrès de sa civilisation sous tous les rapports, et en particulier sous le rapport politique. De plus, elle se met en opposition directe et flagrante en Asie avec l’Angleterre, et en Europe avec les deux , grandes puissances germaniques. Nous passerons ici
■ sous silence les efforts et les intrigues de la Russie
■ en Perse, dans l’Afghanistan, dans la Chine et
■ dans l’Inde. Il nous suffit de remarquer qu’elle a , conçu le plan gigantesque de fonder un empire
dont la prédominance embrasserait les deux parties du monde , qu’elle veut d’un pied fouler l’Europe et de l’autre l’Asie. Nous n’examinerons ici que ce qui intéresse immédiatement l’Europe et principa¬
lement l’Allemagne. »
Ici, l’écrit que je cite signale avec énergie les efforts machiavéliques qu’a faits et que fait encore chaque jour la Russie pour étouffer jusqu’au dernier germe de la nationalité polonaise et pour russifie/ % contre la foi des traités , les provinces allemandes de la Baltique. L’auteur fait ressortir ensuite les conséquences politiques de cette action délétère , relativement à la Prusse et à l’ Autriche. Que le lecteur redouble ici d’attention , c’est de l’actualité.
« La Livonie et l’Esthonie n’ont passé à la Russie par la capitulation de Riga, en 1710, et par la paix de Nystadt, en 1723, que sous la condition expresse du maintien de la foi luthérienne et des institutions allemandes. La Courlande, il est vrai, trahie par sa noblesse, qu’une haine profonde contre les bourgeois avait aveuglée, s’est livrée sans conditions à la Russie en 1795 ; mais Catherine II s’engagea volontairement, elle et ses successeurs, à maintenir aussi dans ce pays les institutions germaniques. Eh bien, aujourd’hui on travaille sans ménagement et sans pudeur à l’encontre de tous
ces engagements.
« Ces provinces allemandes sont couvertes d’employés russes, les prêtres russes y pullulent. S’il s’y révèle quelques talents, toutes les séductions sont mises en jeu pour les gagner à la Russie. Le code russe lui-même, le swod, y est à peu près introduit. Les enfants qui ne comprennent pas le russe sont exclus des collèges. L’université de Dorpart, spécialement fondée par Alexandre pour le maintien et la propagation de la science allemande, ne peut recevoir dans son sein, depuis 1842, l’étudiant qui -ne sait pas le russe. D’ailleurs le ministre des cultes nomme les professeurs sans aucun égard pour le droit d’élection des facultés; et quant aux moyens employés pour imprimer à l’ esprit de l’université le type russe, toute l’Allemagne les connaît.
« Si la Russie peut continuer quelque temps encore sans obstacle ce système de propagande, ces domaines de la Raltique, antique et glorieux théâtre du civisme allemand, seront bientôt perdus à jamais pour le renom germanique.
« Mais le malheur ne se bornerait pas à cet événement dçjà si triste, qu’ici un peuple allemand, là le peuple polonais fussent métamorphosés en Russes. Le changement fait, ces contrées, qu’on a considérées jusqu’ici comme un rempart contre la Russie, n’offriraient plus qu’une large brèche. El c’est alors que la Russie, libre de tout obstacle, s’a-
vancerait jusqu’au cœur de l’Allemagne. Dès maintenant son voisinage nous fait peine; mais, une fois établie clans ces contrées comme sur son sol natal, l’inconvénient de ces frontières limitrophes grandirait à l’infini.
« La première puissance qui serait atteinte, c’est la Prusse, qui a à protéger de ce côté des frontières vastes et découvertes. Maintenant même, malgré sa condescendance si grande, elle est ouvertement traitée en ennemie. Qu’adviendrait-il donc si elle avait jamais derrière elle la vraie Russie en personne?... Sans doute il pourrait arriver alors que la Prusse devînt ce qu’un bel esprit français appelait dernièrement dans un discours politique un avant-poste russe. Mais ce ne serait pas là son plus grand danger.
« On sait que la Russie ferait très-volontiers de la Baltique une mer russe; que sa capitale lui semble beaucoup trop rapprochée de la frontière allemande. On sait encore que les Russes, lorsqu’ils pénétrèrent dans le royaume de Prusse après la retraite des Français, publièrent des proclamations où ils vantaient au peuple la félicité russe et l’exhortaient à se faire adopter parmi les entants du tzar. A la paix de Tilsitt, Napoléon dit à Alexandre : « Prenez pour vous la Finlande si « elle vous convient, je ne m’y oppose point; » et, à l’époque du congrès d’Erfurt, la Baltique était sur
le point de devenir presque entièrement russe; la Suède devait disparaître de la carte et être partagée entre le Danemark et la Russie. Si jamais la Russie en personne s’avançait jusqu’aux portes de l* Allemagne, une pareille tentative de partage relativement à la Prusse pourrait être mise en question entre la France et la Russie : « Prenez « les frontières du Rhin qui vous conviennent si « bien, je prendrai en compensation les pays bai- « gnés par la Baltique , sur lesquels j’ai d’ailleurs « un droit national, vu qu’autrefois ils furent sla- « ves. >»
« L’Autriche n’est pas moins mise en danger que la Prusse par une complète assimilation de la Pologne à la Russie. La Pologne une fois purement russe , la Russie serait en contact immédiat avec ses sujets autrichiens appelés dernièrement encore compatriotes dans un document émané du ministère des cultes moscovite, et loués à outrance de ce que malgré leur longue séparation ils étaient restés fidèles au nom et au caractère russes. C’est contre l’Autriche que la Russie tourne principalement les haines politiques et religieuses, pour l’occuper, l’inquiéter et par là l’empêcher de s’opposer d’une manière forte et décidée à ses entreprises en Turquie. »
Voici maintenant la question d’Orient. Nous allons voir, à la manière dont elle est appréciée en
Allemagne, si la Russie peut compter si fort pour la réalisation de ses ambitieux projets sur le silence de la Prusse et le concours de F Autriche.
« Constantinople est le but le plus élevé de l’ambition russe. La Russie veut surtout se produire comme empire grec. De même que les Allemands , pour leur malheur, ont eu pendant des siècles l’ambition de perpétuer l’empire romain d’Occident, de même les Slaves semblent vouloir faire dans l’avenir pour l’empire d’Orient. Par cette idée, la Russie s’acquiert de puissantes sympathies, en flattant en même temps l’orgueil national et religieux et en faisant entrevoir au monde grec, si longtemps dans l’esclavage, le jour du salut et de la vengeance. 11 faut bien avouer aussi que la Russie, si elle veut fonder un empire vraiment universel, doit se rendre maîtresse de Constantinople, car autrement la porte du commerce du monde lui reste fermée.
« Or, la Russie travaille dans ce but depuis Pierre Iev avec la persévérance et la logique la plus étonnante. Voici quelle est à peu près sa marche :
« Pendant assez longtemps elle lit tout son possible pour affaiblir la Turquie et la mettre sur le penchant de sa chute. Elle profita dans cette vue de la délivrance de la Grèce; et, bien qu’elle n’ait pas réussi à organiser l’Hellade à la façon de la Moldavie et de la Valacliie , et à la soumettre à un
hospodar dépendant de l’arbitraire russe, elle n’a cependant nullement abandonné ses espérances et ses menées de ce côté. Quand elle en fut venue par ce chemin à un tel point qu’il fallut enfin l’arrêter, elle changea tout à coup sa politique, se mit en avant comme protectrice de la Turquie, et sut même faire jouer en cette occasion le ‘principe de la légitimité , au moyen duquel elle ferme la bouche particulièrement à l’honnête Autriche.
« Le motif de cette sollicitude de la Russie pour le maintien de la Sublime-Porte était facile à concevoir. La Russie voulait gagner du temps. Elle savait que, dans l’état où se trouvaient alors les affaires européennes , elle ne pouvait exécuter le coup depuis longtemps monté; elle savait aussi que, plus les affaires d’Europe restent longtemps sans solution , plus elles s’embrouillent nécessairement.
« En attendant, la Russie s’est occupée sans relâche à étendre dans la Turquie son influence morale , qu’on nous pardonne l’expression! On l’a vue toujours sur pied , alerte et vigilante. Se mêlant à tout par ses conseils ou par ses ordres, elle
n’a pas épargné les flatteries non plus que les petits présents ni les menaces Elle savait avec le plus heureux succès éliminer les influences étrangères , et se montrer elle-même toujours officieuse. Écartant par la ruse toute intervention étrangère , elle
réussit à habituer la Turquie, aussi bien que le reste du monde , à ce qu’elle seule fût appelée et autorisée à donner le mot dans l’empire turc ; l’histoire enseigne par plus d’un exemple combien de telles habitudes ont d’importance au moment décisif.
« L’Autriche, qui, pendant longtemps apparaissait aux populations chrétiennes de la Turquie comme une protectrice naturelle , a perdu leurs sympathies. Et certes il devait en arriver ainsi. L’Autriche souffre sur sa longue ligne de frontières méridionales , dans des contrées sur lesquelles elle seide a droit, si jamais quelqu’un a eu un droit fondé sur la nature des choses et sur une ancienne possession; elle souffre, dis-je, le ton de maître et le bon plaisir de la Russie , ce qui , vu la position particulière de la Russie, ne peut être qu’extrêmement dangereux pour la domination allemande. Elle souffre les molestations faites à sa navigation du Danube. Elle s’expose au danger de voir lier la principale veine de sa vie commerciale. Par là, l’Autriche a laissé se répandre sur elle l’opinion quelle se sent faible et qu’elle craint la Russie. A cette opinion s’en joint une autre qui soulève la haine des peuples , savoir l’opinion que l’Autriche ne veut pas briser avec la Russie , pour maintenir avec son aide le principe de l’absolutisme ; qu’elle agit de concert avec la Russie , afin que les chrétiens de la Turquie ne puissent pas s’affranchir
eux-mêmes et se donner des institutions libérales. Cette opinion est surtout répandue dans la Grèce ; et, à vrai dire, ce n’est pas sans fondement. Ainsi favorisée, et profitant avec non moins d’habileté que d’énergie de toutes les circonstances, la Russie parvint à exercer sur la Turquie une domination diplomatique reconnue, avouée.
« Cette seule position , prise par la puissance moscovite, est déjà pour l’Autriche extrêmement menaçante. Mais la Russie, sous bien des rapports encore, dirige son action hostile particulièrement contre l’Autriche, parce que c’est particulièrement l’Autriche qui lui fait obstacle. Pour ébranler à l’intérieur cet empire autrichien , pour lequel on a généralement plus de respect qu’on n’en avoue , la Russie cherche à exciter toutes les antipathies nationales et religieuses. Seize millions de Slaves vivent en Autriche , et plus de quatre millions font entrer le nom du tzar dans leurs prières publiques, en qualité de leur chef spirituel. La Russie envoie en Autriche de l’argent et des livres; et dans toutes les provinces de l’empire allemand rôdent des émissaires russes , dont la principale mission est de rendre le gouvernement allemand odieux aux Slaves autrichiens. Si leurs efforts n’ont abouti jusqu’à présent à rien de remarquable, ils ont au moins semé çà et là des germes très-funestes; et le gouvernement autrichien aurait bien des raisons
.de porter un regard plus attentif et plus sévère sur les intrigues moscovites. Il n’est pas jusqu’en Bohême où la Russie n’ait fait quelques conquêtes. De la Bohême partent très-souvent pour la Russie , non -seulement des dédicaces , mais encore des dénonciations.
« Les menées hostiles de la Russie ne s’arrêtent pas à l’Autriche; elles se font sentir jusqu’en Allemagne; oui, la Russie est en chemin de jouer en Allemagne le même rôle que la France y a joué si longtemps pour notre malheur et notre honte1.
« Le plus rude châtiment de nos divisions, c’est que la Russie ait pris de l’influence sur les affaires de l’empire germanique. Quelque chose d’encore plus outrageant pour nous que la domination française, c’est que nous ayons l’air d’avoir été affranchis de cette domination par la Russie ; c’est que la Russie se soit posée et se pose encore en sauveur de l’Allemagne ; c’est que les Cosaques aient dû nous apparaître comme les apôtres de la liberté, et que la Russie ait osé prendre notre régénération en tutelle. Depuis ce temps, la Russie affecte un ton si préceptorat et si hautain avec l’Allemagne, qu’il n’est point de bon Allemand qui, de honte et de colère, n’en verse des larmes de sang.
I . On doit se rappeler que l’auteur de l’écrit d’où est tiré cet extrait, est Allemand.
« Il est démontré qu’un grand nombre de mesures rétrogrades, prises en Allemagne, doivent être attribuées à l’influence russe. La Russie souffle sans cesse à l’oreille des gouvernements allemands des avis contre les progrès de la civilisation. Elle atteint par là un double but : premièrement, elle porte un coup au principe libéral; secondement, elle excite le mécontentement des peuples allemands , et rend ainsi leurs gouvernements moins sûrs et plus faibles, par conséquent de plus en plus accessibles à son influence : en outre , elle travaille sans relâche à rendre de jour en jour plus difficile et presque impossible une union intime et coudante entre les deux grandes puissances allemandes. Elle fait sans cesse remarquer à la Prusse sa position défavorable; elle lui suggère qu’en raison de la jalousie de l’Autriche et de l’antipathie des
petits Etals allemands elle n’a aucune base solide en Allemagne, et doit par conséquent et nécessairement s’appuyer sur la Russie. En môme temps, elle dénonce à l’Autriche l’esprit d’envahissement de la Prusse, et ses tendances forcément libérales. Et, tandis qu’elle cherche à maintenir ainsi les deux porte-glaives de l’Allemagne en continuelle dissension, elle s’efforce en même temps d’inspirer de la défiance aux petits États allemands contre l’Autriche et la Prusse , et de les remplir d’inquiétude pour leur indépendance.
« Elle ne sait pas moins habilement travailler les peuples que les gouvernements. Par des prodigalités sans mesure, elle s’achète partout des voix louangeuses, et le reproche que l’Angleterre nous faisait un jour, que le comte de Nesselrode avait une grande bourse toujours ouverte et penchée du côté de l’Allemagne, n’est malheureusement que trop fondé. A l’intérieur et à l’extérieur , ce sont des Allemands surtout qui travaillent pour la Russie. Des Allemands, à l’intérieur, tâchent de meubler la tête du colosse russe , et des Allemands, au dehors, sont encore de préférence les apôtres de sa grandeur et de sa gloire.
« On exalte avant tout l’inébranlable solidité du trône des tzars. Qui bâtit sur ce fondement bâtit sur le roc. La Russie commence, sous ce rapport, à remplacer l’Autriche et à se montrer à son tour au monde comme l’Empire d’éternelle durée. Puis, on spécule principalement sur l’honnête reconnaissance des Allemands, et on leur répète sans cesse que l’Allemagne n’a été sauvée que par l’héroïsme et la générosité des Russes. Mais il faut enfin s’expliquer franchement à cet égard. Ce que la Russie a fait, elle ne l’a fait que pour son propre salut et sa propre sûreté, et elle avait en cela suffisamment à faire. Elle a, par suite, occasionné et avancé la délivrance de l’Allemagne, mais elle ne l’a point faite. Il n’est pas vrai de dire qu’avec la chute
la Russie toute espérance eût été perdue pour l’ Allemagne. On peut, au contraire, fort bien avancer que Napoléon , s’il avait conquis la Russie , n’en serait tombé que plus vite et plus certainement, puisqu’il aurait par là renversé l’équilibre de sa puissance, et qu’il eût été tout à fait impossible de maintenir un tel empire. L’Allemagne ne doit rien à la Russie, car ce que l’Allemagne eut alors de secours misses en compte, par le cours naturel d’une guerre où l’on combattait ensemble, la Russie se l’est fait littéralement payer.
« En outre , pour surmonter et dissiper les répugnances qu’inspire la barbarie russe, on communique incessamment au monde les rapports les plus brillants sur les progrès des Russes, et c’est à cela surtout que des plumes allemandes s’emploient. 11 y a des Allemands à la solde qui exaltent les essais de la littérature russe aussi haut qu’on faisait autrefois des fruits mûrs de la littérature française.
H. Kœnig lui-même s’est oublié dernièrement au point d’avancer que Pouschkin est à la fois Goethe et Byron. Dans des descriptions ressassées et purement imaginaires, le peuple russe est vanté comme le modèle de tous les peuples. On fouille dans le passé le plus obscur, et l’on s’efforce d’apprendre au inonde que les Slaves en général , et les Russes en particulier, à une époque où d’autres peuples, et nommément les Allemands , étaient encore bar-
bares, avaient déjà une haute civilisation; qu'ils possédaient d’excellentes institutions politiques , et qu’ils n’avaient été arrêtés dans leur développement social que par l’oppression violente des Germains. Mais maintenant le jour des représailles est arrivé. L’avenir de l’Europe appartient aux Slaves. Ils sont appelés, en qualité du peuple le plus moral, le plus religieux et le plus vaillant , à régénérer le monde.
« Toutes ces extravagances, évidemment débitées dans un esprit hostile à l’Allemagne, passent sans obstacle par la censure allemande, et c’est bien fait. Mais ce qui est mal, et en même temps fort imprudent , c’est qu’on entrave la réfutation , c’est que les gouvernements allemands se croient obligés d’observer envers la Russie des égards d’une si excessive tendresse, disons le mot, d’une telle pusillanimité. Par bonheur, la puissance de la publicité est quelque chose d’invincible, d’impossible à enchaîner ; et, quelque soin qu’on mette à l’empêcher, le vent n’en arrive pas moins aux oreilles de la nation. »
Écoutons maintenant ces conclusions :
« La Prusse, nous le disons avec un profond regret, la Prusse, malgré les plus amères expériences, ne serait-elle pas encore sortie de la malheureuse persuasion qu’elle doit s’appuyer sur la Russie? La Prusse ne s’apercevrait-elle pas enfin que cette alliance russe n’est qu’une véritable
chaîne, que son appui naturel est en Allemagne, qu’avant tout elle est appelée à être allemande et à n’ètre qu’allemande, qu’elle fera en Allemagne des conquêtes intellectuelles, et peut-être même matérielles, si elle marche résolument en avant et rapproche les espérances de l’Allemagne de leur accomplissement? Mais non, si tous les signes ne sont pas trompeurs, la Prusse tourne déjà vers l’Orient un regard plus ferme et plus fier. En tout cas, les sentiments profondément anti-russes du peuple prussien épargneraient toujours à la Prusse la honte et le malheur.
<« De son côté, l’Autriche, qui est surtout en cause dans la question russe, a toujours, sauf à de rares et courtes époques d’exception, reconnu le danger du voisinage de la Russie. La noble Marie- Thérèse signait de la sorte une lettre adressée à Catherine II : De ma très-chère sœur, la plus fidèle amie, mais de mon consentement jamais la voisine, Marie - Thérèse. Et ce fut en effet contre la volonté de cette sage et généreuse princesse que, par le partage de la Pologne, la Russie devint la voisine immédiate de l’Autriche. Cette faute, cette inconséquence de Joseph, prince d’ailleurs si éclairé et si généreux, a été cruellement expiée par Joseph lui-même et par l’Autriche. Néanmoins on en a 1 commis d’autres et de plus funestes encore. Il est bien connu que Metternich était un adversaire dé-
cidé et persévérant de la Russie. En 1814, il disait à Hardenberg : « On aurait pu tout obtenir de la « Russie , si la Prusse avait agi d’intelligence avec « F Autriche et l’Angleterre. La postérité ne pardon- « nera pas aux puissances d’avoir négligé cette oc- « casion de faire rentrer la Russie dans des limites « raisonnables. « En 1829, Metternieh se donna beaucoup de peine pour soulever les grandes puissances contre le progrès des Russes en Turquie ; mais tous ses efforts échouèrent contre la propension de la France et de la Prusse pour la Russie. La conséquence en fut la paix d’Andrinople , qui acheva ce qui avait été préparé à la paix de Kainardji, en 1774, c’est-à-dire qui lit de l’empire ottoman un pupille de la Russie. Mais la faute de l’Autriche consiste en ce que, par ces sympathies étrangères pour la Russie, elle se laisse arrêter dans ses justes antipathies contre elle; en ce qu’elle ne s’appuie pas franchement sur la bonté de sa cause et sur l’opinion des peuples , ce qu’elle pourrait très-bien faire en s’entendant avec l’Angleterre, » j’ajouterai avec la France.
« Pourquoi P Autriche agit-elle ainsi? Pourquoi n’entre-t-elle pas franchement dans cette alliance ? C’est ce que le monde s’est demandé et se demande encore chaque jour.
« En effet, on ne saurait attribuer cette conduite à la crainte de la Russie. L’immense étendue du
territoire de la Russie ne peut en imposer à celui qui a vu les choses de près. C’est précisément cette immensité de ses domaines qui fait, non pas sa force, mais sa faiblesse. La Russie en impose au
monde plus par un brillant déploiement de troupes
que par des exploits redoutables. Toute son histoire n’offre pas un seul exemple d’élan héroïque de la part de ses peuples, et d’ailleurs un tel élan ne peut guère se rencontrer dans une nation qui ne se compose en très-grande inajorité que de serfs, d’esclaves. La Russie a, sous ce rapport, beaucoup de ressemblance avec la Chine ; elle est, comme celle-ci, un État mené par des mandarins, dans l’ordre militaire et dans l’ordre spirituel. Le soldat russe remplit le service de la guerre comme une autre corvée seigneuriale , sans y prendre un intérêt d’âme, sans être animé par l'honneur, tout au plus aiguillonné par l’amour du butin. La Russie a langui deux cent vingt-quatre ans dans l’ignominieuse servitude des Mongols, qui furent chassés de l’Allemagne après deux batailles. La Russie vainquit Charles XII bien moins par ses forces et son habileté que par la fougue insensée de son adversaire. La Russie ne battit les Turcs et les Perses que lorsqu’il n’y avait plus de gloire à battre ces hordes énervées. La Russie s’est surtout acquis un renom par sa lutte contre les Français. Mais qu’a-t-elle fait dans cette lutte ? Elle se ht
battre et rebattre, s’enfuit, attira l’ennemi dans sa capitale abandonnée, la lui embrasa sur la tète..., puis elle égorgea , dans une poursuite sans gloire , les héros à demi morts de faim et de froid. Cela peut sans doute avoir été très-avantageux , mais grand, mais héroïque.... non : ce fut barbare, ce fut bien vraiment scythe. La Russie n’aurait pas non plus abattu la Pologne, malgré ses divisions, ses pitoyables armes et sa déplorable absence de tout conseil, si.... Elle a éprouvé un honteux levers à Chiwa. Elle ne peut avoir raison d’une poignée de Tcherkesses. Sur ses registres , la Russie compte sans doute plus d’un million de soldats, mais en réalité elle n’en a encore dans aucune guerre mis plus de deux cent mille sur pied ; et dans la dernière guerre polonaise, où cependant sa gloire et ses intérêts étaient tellement compromis, elle ne put, malgré tous ses efforts, lever que cent trente mille hommes. C’est à faire rire de pitié, quand on dit que l’Autriche a cédé en Servie parce que la Russie avait rassemblé dans ses provinces méridionales une armée de cinquante mille hommes. L’Autriche en a continuellement autant, prêts à combattre au premier ordre, seulement sur ses frontières militaires; dans une levée générale, elle pourrait, de ces seules frontières militaires, mettre en campagne, sous le plus bref délai, deux cent mille hommes.
« La Russie, comme nous l’avons déjà dit plus d’une fois, est aussi, dans ses affaires intérieures, sans sécurité et sans véritable force. Presque tous ses pays de frontières ont été violemment asservis. La majorité de sa population consiste en serfs , dans lesquels il ne faut supposer aucune espèce de patriotisme. La haute noblesse murmure contre un gouvernement qui la soumet au pouvoir oppresseur d’employés privilégiés. Le mécontentement règne dans toutes les provinces : le tzar est partout et nest nulle part ; le ciel est trop haut et le tzar est trop loin, sont des proverbes généralement répandus, soupirs de plainte d’un peuple qui , absolument privé de toute publicité , est livré à l’arbitraire écrasant des employés militaires et civils. Les bruits des fréquentes conjurations des soldats ne sont certainement pas sans fondement. Les nombreuses désertions sont prouvées. Enfin, ce qui caractérise le mieux l’état intérieur de la Russie, c’est que, dans les dix années écoulées de 1825 à 1835, cent vingt mille individus ont été envoyés en Sibérie.
« Si ce n’est pas la crainte qui arrête à l’égard de la Russie, qu’est-ce donc qui empêche les puissances intéressées de s’élever avec vigueur contre ses usurpations?
« Une des causes de cette funeste négligence, c’est le défaut d’union, la défiance mutuelle, qui,
à la honte de notre siècle et de notre civilisation, rend toujours nécessaire que les puissances chrétiennes continuent d’être vis-à-vis l’une de l’autre comme campées, prèles à chaque instant à se tailler réciproquement en pièces. Une autre cause, c’est ce manque de résolution forte et généreuse, qui est en général la maladie de notre génération, et particulièrement de celle qui régit présentement les destinées de l’Europe civilisée. Partout régnent le principe commode du diplomate français : Les affaires qu'on ne fait pas sont celles qui se font le mieux ; — la confiance funeste : Tant que nous vivrons , cela se soutiendra ; — le mot impie : Après nous le déluge !
« C’est surtout maintenant et dans la question russe qu’il est absolument nécessaire d’agir avec promptitude et résolution , non pas par crainte (pie l’Europe succombe plus tard contre la Russie, mais parce que le droit, la prudence, le bien de l’humanité l’exigent. Le danger sans doute croît de jour en jour, et plus on hésite à l’affronter, plus il exigera de sacrifices. Mais le principe asiatique ne régnera jamais sur l’Europe. Les Mongols et les Turcs ont voulu nous l’imposer, et y ont trouvé leur ruine. Les Russes n’y réussiront pas mieux. Il est certain que la Russie , en suivant la route où elle s’est engagée, court à sa perte, et tout ce qu’elle atteindra de cette façon pourrait être tout
au plus quelque tragique dénouaient dans le genre héroïque. Il est absolument impossible que la Russie soit en même temps à Pétersbourg et à Constantinople, à Varsovie et à Moscou. Mais la décision plus ou moins prochaine fera connaître si l’Europe doit plus ou moins souffrir sous la menace suspendue de la Russie.
« Ce n’est donc point par peur de la Russie qu’il faut agir avec célérité et avec énergie, mais pour les motifs suivants :
« 1° Parce que l’état présent d’incertitude et d’appréhension trouble et arrête la marche des affaires, et par là cause un malaise et un mécontentement universels ; parce que la Russie se rit de tout droit et de toute humanité, blesse ainsi le sentiment de justice des peuples et ruine entièrement leur confiance dans les gouvernements établis; parce que la prétendue paix armée use la sève des nations, si bien que les forces leur manqueront quand viendra enfin l’heure du combat.
« 2° Parce qu’en prenant d’avance et spontanément l’initiative , on peut amener les affaires au point nécessaire au salut de l’Europe, tandis que, si on laisse aller les choses comme elles voudront, on sera à la fin dominé par elles.
« 3° Parce qu’il est absolument nécessaire de donner une solution définitive à la question d’Orient , avant qu’éclate en Occident une ca-
tastrophe qui vraisemblablement n’est pas éloignée. »
Ainsi donc nous voilà fixés sur la nature clés sentiments qui animent la Prusse et l’ Autriche à l’égard de la Russie. J’ai dit d’un autre côté quels sont et quels doivent être ceux de la France et de l’Angleterre. Ce que je tiens à bien inculquer, c’est que l’écrit allemand cité par moi n’est point , comme quelques-uns pourraient l’insinuer peutêtre , l’expression d’une opinion isolée ; l’expérience que m’ont donnée des convictions réelles et intimes des Allemands, les voyages répétés que j’ai faits dans leur pays, m’autorisent à affirmer encore que l’auteur de la Question d’Orient , c'est-à-dire la question russe , n’est que l’écho fidèle de toute sa nationalité. Sans doute des circonstances se sont produites qui pourraient faire douter de cet accord général des pays allemands contre la Russie. Mais ce qui est issu du hasard ou provoqué par la violence ne saurait changer la loi essentielle des choses, encore moins étouffer dans l’âme d’un peuple des sentiments qui tiennent à sa nature comme à l’intérêt de son avenir. D’ailleurs, ainsi que les individus , les gouvernements, les nations elles-mêmes , sont sujets à la fascination et à l’erreur. Mais , vient un jour où le voile tombe; alors l’ardeur que l’on met à embrasser la vérité et à la défendre devient d’autant plus vive que la
colère qu’on éprouve de s’ètre laissé tromper est plus grande. La Russie se sera chargée elle-même de dissiper les illusions qu’elle avait créées; ses récentes prétentions sur Constantinople auront démasqué, je l’espère, aux yeux de la Prusse et de l’Autriche, le but odieux vers lequel elle tend. Et dans cette lutte gigantesque , si jamais elle s’engage , elles ne laisseront pas la France et l’Angleterre seules dans le champ clos; pour se sauver elles-mêmes, pour sauver la civilisation menacée, elles se joindront à elles , elles uniront leur bras à leur bras, leur glaive à leur glaive. La Prusse et l’Autriche ne sont-elles pas d’ailleurs, aussi bien que la France et l’Angleterre , signataires des traités qui sènt en cause aujourd’hui? Par quel nouveau pacte de conscience s’interdiraient-elles donc de les défendre? Quoi! on laisserait les Russes prendre Constantinople ! Mais a-t-on calculé la portée de cet immense et sauvage attentat? Généralisons la question et terminons cet écrit que nous adressons à la France, à l’Angleterre , à l’Allemagne , à l’Europe , par ce mouvement si bien senti, si énergiquement exprimé, d’un homme auquel une participation de longues années aux conseils de gouvernement et une étude constante et approfondie des questions internationales donnent une incontestable autorité.
« Constantinople aux mains des Russes! mais
sait-on, grand Dieu! à quels bouleversements, à quelle subversion matérielle, morale et politique tendrait cette intronisation de la barbarie et de la corruption dans la plus belle position géographique de l’univers ? Que ceux qui ne reculent pas devant une pareille idée la supposent un instant réalisée; qu’ils se représentent par la pensée le cortège de l’autocrate arrivant de Saint-Pétersbourg avec son bagage d’ukases pour s’installer à Stamboul à la suite des armées impériales et du knout. — Peuples de l’Europe, vous étiez habitués depuis plus de dix siècles à échanger avec ces riches contrées vos pensées, vos goûts, vos produits.... il faudra, s’il vous plaît , réformer tout cela. La douane des idées, plus sévère, plus acerbe que celle des marchandises , va désormais veiller au Bosphore comme elle veille à Moscou , à Saint-Pétersbourg , à Varsovie ; on ne saurait se garder avec trop de soin de l’esprit et des lumières occidentales. — Vous, Angleterre, vous, France, vous, Allemagne, Belgique, Italie, vous faisiez dans nos domaines orientaux un commerce considérable que les Turcs ave ient la faiblesse de tolérer au grand profit de vos manufactures et de votre navigation. Ce commerce, nous n’en voyons pas la nécessité; la Russie se suffit à elle-même. Elle aurait pu , si elle avait voulu mettre en valeur les immenses ressources de ses terres fertiles, devenir la première puis-
sauce agricole de l’Europe. 11 aurait fallu créer des moyens de communication intérieure , percer des routes, creuser des canaux, attacher les peuples à ses champs par l’intérêt de la propriété, mauvais système qui élève les hommes en les moralisant et les dispose à la séduction des idées modernes. — Nous avons répudié tout cela. Au lieu de développer l'agriculture , nous avons improvisé l’industrie, nous avons créé des manufactures en frappant de prohibition tous les produits manufacturés des autres pays. Sur les bords glacés de la Néwa on n’a guère recueilli de ce système que des fantômes d’usines, des décorations théâtrales plus propres à satisfaire les yeux que les besoins du populaire; mais sous le ciel splendide de l’Orient, nous serons plus heureux. Repliez vos bagages , remportez vos ballots.... Et vous, artistes de tous pays, qui veniez à la suite du commerce, sous la protection des traités et des consuls, chercher sur ces rives hospitalières des jouissances et des inspirations, retirez-vous , la Russie se passera de vos illustrations exotiques ; elle est assez grande pour aspirer elle-même au sceptre des arts. Les arts, à notre voix, vont éclore en serre chaude, comme les manufactures, comme les armes, comme les instruments de destruction, comme ceux de la dominai tion maritime.... Esclaves , qu’on se mette à l’œuvre ! Ce n’est plus à Sébastopol que sont vos
ateliers, c’est à Constantinople! Ce n’est plus dans les eaux tempétueuses de la mer d’Azof que sont vos chantiers , c’est dans le bassin de Marmara. I! vous manquait du bois et du fer, en voilà! Il vous manquait des matelots ; nos fidèles Grecs , nos braves corsaires, nos hardis navigateurs, aujourd’hui nos amis et nos frères en orthodoxie , demain nos sujets, sont à vos ordres! Qu’avec leur concours cinq cents vaisseaux de haut bord soient promptement équipés , montés , amarrés de Boghaz à Bujuckdéré. Puis alors, si l’Europe s’avise de se monrer indocile ou peu respectueuse, nous verrons quels ordres nous aurons à transmettre en même temps aux Dardanelles et dans le Sund ! »
APPENDICES