ORIGINE ET FAMILLE DU PRINCE MENSCHIKOFF
Pour compléter l’idée que j’ai essayé de donner du prince Menschikoff, il me paraît utile de remonter jusqu’à celui de ses ancêtres qui, le premier de la famille, inscrivit son nom dans l’histoire. Il y a d’ailleurs, entre le ministre de Pierre le Grand et le ministre de l’empereur Nicolas, des rapports de sang et de caractère tellement manifestes, que l’élude de l’un paraît merveilleusement propre à initier à l’étude de l’autre; ce serait se priver de précieux éléments d’appréciation que de les séparer.
Si l’on veut en croire un ouvrage héraldique récemment publié en Finlande, Alexandre Danilowitscli Menschikoff descendrait d’une famille noble de Lithuanie , et serait redevable aux éminents services de son père des hautes faveurs dont l’honora Pierre le Grand. Ce récit, qu’aucun document historique ne justifie, aurait-il été inspiré par le prince Menschikoff actuel, arrière-petit-fils du précédent? Je préfère l’attribuer à ses flatteurs. Il me paraît
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impossible qu’un homme de tant d’esprit se soit laissé aller à une telle petitesse. Plus on est illustre dans le monde, moins il convient de se détacher de son berceau; la bassesse qui l’environne ne fait que mieux ressortir l’élévation à laquelle on est parvenu. Pierre le Grand a donné lui-même un bel exemple de cette hauteur de pensée, lorsqu’un valet d’écurie, nommé Charles Skawronsky, ayant été reconnu pour le frère de l’ impératrice Catherine, sa femme, il gourmanda si amèrement celle-ci de ce qu’elle rougissait de sa parenté. « Quel si grand mal y a-t-il à cette aventure? lui dit-il. Eh bien! c’est mon beau-frère; s’il est homme de probité et qu’il ait de l’intelligence , nous en ferons quelque chose. » Le prince Menschikoff aurait-il donc plus d’orgueil que le souverain qui a exalté sa famille? craindrait-il, en avouant son origine , de déshonorer son blason 1 ?
\ . Les armoiries de la famille Mensclnkoff se composent d'un écu écartelé ayant au premier champ d’argent un lion de gueules se dressant vers le dextrc et tenant d'une patte deux bâtons de sable à pommeaux d’or placés en sautoir, désignant le rang de général conféré au chef de la famille ; au second champ d’azur, les armes du grand-duché de Lithuanie : un chevalier armé de toutes pièces, tenant d’une main une épée et de l’autre un bouclier d’or, et monté sur un coursier à housse desinople, pour indiquer que la famille est originaire de cette province ; au troisième champ, également d’azur, un vaisseau d’or à pleines voiles, désignant son rang dans la marine ; au quatrième champ d’or, différents trophées, savoir : un canon sur un affût de gueules, au-dessus duquel une timbale entourée de cinq drapeaux, et au-dessous une py-
Du reste, personne, en Finlande ni ailleurs, n’a été dupe des flatteries de l’armorial. Indépendamment d’une tradition unanime, on peut encore invoquer ici un document historique dont il serait difticile , je crois , de contester l’authenticité. Ce document, qui porte pour titre : Abrégé et anecdotes de la vie du prince Memchikoff et de ses en -
ramide de six boulets de sable, pour rappeler les nombreuses victoires qui lui ont valu la dignité de commandant en chef de la cavalerie.
Un écusson d’or , brochant sur le tout , porte la moitié de l’aigle russe et la moitié de l’aigle romaine, avec la couronne impériale de Russie entre les deux tètes des aigles, qui portent un corselet d’or aux armes de la famille : un cœur de gueules couronné.
L’écu est timbré de cinq heaumes ouverts , dont celui du milieu , qui est le plus grand, est orné d’une couronne de prince surmontée de l’aigle russe et de l’aigle romaine; des quatre autres, qui portent des couronnes de noble, le plus proche à dextre a pour cimier un cœur de gueules couronné, et celui à senestre un lion de gueules. Le premier casque à dextre supporte les armes de la principauté d’Ijersk : un château à trois tours crénelées surmontées de trois drapeaux flottants, dont celui du milieu de gueules et les deux autres d’argent, chargés d’une aigle éployée ; au-dessus se voit une couronne de prince. Le dernier casque à senestre a pour cimier les armes de Carélie et d’Eslhonie : un bras couvert d'un brassard tenant un glaive.
L’écu est entouré de la chaîne de l’ordre de Saint-André, avec les insignes, ornée de quinze pierres précieuses sur lesquelles est écrite en russe la devise : Pour la J'ui et la fidélité ; une lettre sur chaque pierre.
Les supports sont des soldats vêtus à l’allemande, armés de fusils , celui de dextre en habit de sinople et celui de senestre en habit d’azur, veste et haut-de-chausses de gueule et les chapeaux garnis de plumes d’autruche.
Les lambrequins sont de gueules doublés d’hermine, à bandelettes et franges d’or.
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feinta jusqu'en 1794, et que l’éditeur des Mémoires secrets pour servir à V histoire de Russie sous Pierre le Grand et Catherine Ire, M. Tliéopliile Hâtiez, attribue, je ne sais pourquoi, au sieur de Villebois, aide de camp du czar, ce document se trouve à Saint-Pétersbourg , dans la bibliothèque de l’Ermi- (age, parmi les pièces envoyées à Voltaire par ordre de l’impératrice Élisabeth , pour écrire l’histoire de Pierre le Grand; il fait également partie des manuscrits de la bibliothèque du roi à Stockholm. Or voici ce qu’on y lit touchant la famille Menschikoff :
« Le prince Alexandre Menschikoff naquit à Moscou, sans qu’il soit possible de déterminer ‘d’une manière bien précise l’époque de sa naissance. Il ignorait lui-même quel jour et quelle année il était né, et se trouvait à cet égard dans le même cas que tous les gens du commun en Russie. A cette époque, en effet, il n’y avait point de registres de baptême. Le czar Pierre Ier obligea, par une ordonnance, tous les curés des paroisses à tenir des registres de naissance et de décès; auparavant, dans les familles nobles, c’était le père de famille lui— même qui se chargeait de ce soin.
« On présume cependant que Menschikoff est né en 1674. (C’est aussi à la même date que le fait naître la biographie finlandaise citée plus haut.)
« Son père, simple paysan, gagnait sa vie à vendre des petits pâtés sur la place du Kremlin, où il avait
établi nue échoppe. Lorsque Tentant fut arrivé à T âge de treize ou quatorze ans , on l’envoya par les rues débiter des petits pâtés , qu’il offrait aux amateurs sur un éventaire. Il se tenait, la plupart du temps, dans la cour du château, par cette bonne . raison qu’il y trouvait une plus grande consommation de sa marchandise que sur les autres places et carrefours de la ville.
«< Il était, à ce qu’on prétend, assez beau garçon dans sa jeunesse et possédait une humeur enjouée qui le rendait le jouet des strélitz ou soldats de la garde du tzar. Pierre 1er n’était , à cette époque , qu’un enfant du même âge que lui; les espiègleries du petit pâtissier avaient souvent réjoui le jeune prince, qui avait de fréquentes occasions de le voir par les fenêtres de son appartement.
.< Un jour qu’il criait parce qu’un strélitz lui tirait les oreilles un peu plus fort que de coutume, le tzar envoya dire au soldat de cesser ses mauvais traitements contre le petit pâtissier, ordonnant qu’on le fit monter près de lui, dans le but de s’en amuser quelques instants. 11 parut devant le tzar sans se décontenancer le moins du monde, et répondit à ses questions avec une bouffonnerie si spirituelle que le jeune monarque l’incorpora dans ses pages et lui fit revêtir à l’instant les insignes et le costume de son nouvel office.
Menschikoff, ainsi transformé, parut si aimable
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aux yeux du tzar , qu’il l’attacha au service de sa chambre, et vécut désormais avec lui dans l’amitié la plus étroite.
« Ce favori devint tellement inséparable de son souverain qu’il l’accompagnait partout, même au conseil d’État, où il hasardait quelquefois d’émettre son sentiment d’une manière grotesque et comique, certain de complaire à son maître.
« Les ministres eux-mêmes, connaissant jusqu’où allait cet ascendant incroyable, s’en servirent en bien des occasions pour insinuer au prince, naturellement méfiant et obstiné , leurs propres résolutions, ou pour vaincre des répugnances qui, faute de cette ruse , eussent été invincibles.
« Menschikoff, quoique illettré1, était né avec de l’esprit naturel, et beaucoup de goût pour les grandes choses; il possédait surtout le génie de la domination, qui n’est pas donné à tout le monde. A force d’entendre parler gouvernement et raisonner d’affaires politiques, il s’y façonna si bien qu’il
* . Il ne savait ni lire ni écrire ; toutefois il avait appris à signer son nom. Il cachait autant qu'il pouvait son ignorance à cet égard, et affectait, lorsqu’il était en public et en société de gens qui ne le connaissaient pas, de tenir et de lire des papiers. 11 trouva cependant une grande ressource dans son ignorance, lorsque, étant accusé et convaincu, parla production de ses propres ordres signés de sa main, d’avoir détourné à son profit des sommes immenses et d’avoir commis, dans un but d’intérêt personnel, une foule d’exactions, il allégua, pour son principal moyen de défense, que, ne sachant ni lire ni écrire, il ignorait le contenu de ces ordres.
parvint aux plus grands honneurs et aux dignités les plus élevées de l’empire de Russie ; il lut successivement créé knes ou prince de l’empire russien , premier sénateur , feld-maréchal et chevalier de l’ordre de Saint- André.
« La haute idée que le tzar avait conçue de la capacité de Menschikoff, jointe à la confiance qu’il lui inspirait, portèrent ce monarque à le constituer régent de l’empire, aussi souvent que ses affaires et son goût naturel pour les voyages le déterminèrent à s’absenter de ses États.
« Menschikoff profita des avantages de sa position pour acquérir des biens immenses, tant dans son pay s qu’au dehors. 11 possédait une si ‘prodigieuse quantité de terres et de seigneuries dans l’empire de Russie , qu’on y disait communément qu’il pouvait aller depuis Riga, en Livonie, jusqu’à Derbend, en Perse, en couchant toujours dans quelqu’une de ses terres. On comptait dans l’énumération de ses domaines plus de cent cinquante mille familles de paysans ou esclaves, termes synonymes en langue russienne.
« Ce ne fut pas seulement en Russie que Menschikoff acquit des biens et des honneurs. Le crédit qu’il exerçait sur l’esprit de son maître lui en attira de la part de tous les princes d’Allemagne et du Nord.
L’empereur Charles VI le fit prince de l’empire
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romain et lui donna le duché de Kosel, en Silésie. Les rois de Danemark, de Prusse et de Pologne le nommèrent chevalier de leurs ordres1 et attachèrent à ces titres des pensions considérables.
«« 11 faut ajouter encore à toutes ces richesses les présents qu’il avait reçus des uns et des autres, tant en service de vaisselle d’or et d’argent, qu’en bijoux et en pierreries , dans différentes occasions importantes où l’on avait besoin de son ministère auprès du tzar.
« L’empereur finit cependant par ouvrir, les yeux. Il fut aisé de lui démontrer que Menschikoff abusait de son autorité, et que cette autorité même était un danger. Dès lors, Menschikoff eut à trembler, non -seulement pour sa position, mais aussi pour sa vie; et sans le trépas du tzar, qui arriva sur ces entrefaites, il y a gros à parier que le ministre fût descendu dans la tombe avant son souverain.
« L’empereur étant mort sans avoir eu le temps de régler les choses de sa succession, Menschikoff, qui n’avait pas été dépouillé de ses honneurs et dignités , reprit courage et se sentit délivré d’un lourd fardeau. Il se trouvait en qualité de feld-ma-
I . Il avait poussé l’ambition cl la vanité jusqu’à aspirer à l’ordre du Saint-Esprit. 11 fit faire à ce sujet quelques ouvertures à la cour de France; mais, sans dire que cet ordre ne se donnait qu’à des personnes illustres, on se borna à répondre que sademande n’aurait aucune chance d’être accueillie, attendu qu’il fallait, pour faire partie de cet ordre, professer la religion catholique romaine.
léchai à la léte des troupes : il fit cerner la maison dans laquelle les sénateurs délibéraient à qui l’on déférerait la couronne. Puis, étant entré dans cette assemblée, où son rang lui donnait la première place, il contribua, plus par la violence de ses menaces que par la force de ses raisonnements , à faire monter Catherine sur le trône, — Catherine, son ancienne maîtresse , — espérant la dominer et régner sous son nom. Voici, au surplus, le récit des faits tels qu’ils se sont passés :
« Le grand chancelier et les autres sénateurs n’étaient pas de l’avis de Mensehikoff; ils voulaient qu’on mit sur le trône le petit-fils de Pierre Ier; mais, comme iis se voyaient gênés par les menaces de leur contradicteur, qui avait la force en main, ils proposèrent de consulter le peuple qui entourait le palais, attendant la résolution du sénat, et d’ouvrir à cet effet une fenêtre de la salle où l’on était assemblé. Mais Mensehikoff fit aussitôt entrer plusieurs officiers suivis de soldats, qu’il avait postés exprès dans l’antichambre, et répondit avec le plus grand sang-froid qu’il ne faisait pas trop chaud pour ouvrir les fenêtres; qu’au surplus le seul parti qu’il y eût à prendre était de déférer la souveraineté à Catherine et de lui envoyer sur-lechamp une députation pour l’informer de cette résolution; ce qui fut exécuté sans que personne osât témoigner la moindre opposition.
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« L’impératrice, au début, souffrit patiemment cette influence et toléra cette tutelle; mais elle s’en débarrassa peu à peu, témoignant à Menschikoff autant d’éloignement qu’elle lui avait montré de tendresse autrefois. Celui-ci ne tarda point à s’apercevoir de ce changement ; mais il n’était pas homme à se laisser surprendre par les événements. Tout aussitôt il noua, par l’intermédiaire du ministre de l’empereur, des intrigues avec la cour de Vienne. Comme s’il eût prévu la mort prochaine de Catherine, il s’occupa dès lors de lui choisir un successeur, s’engageant à donner la couronne au grand-duc de Moscovie, à la condition qu’il épouserait sa fille.
« A peine Catherine eut-elle fermé les yeux que le petit-fils de Pierre Ier, qui jusqu’à ce jour avait été délaissé et disgracié, fut proclamé empereur sous le nom de Pierre II. Le premier soin de Menschikoff, en habile politique, fut d’exagérer auprès du jeune tzar le service qu’il venait de lui rendre et de lui inspirer de la méfiance contre son peuple et contre la cour ; il lui dit que sa vie courait des dangers; il parla de complots possibles et l’assura que sa personne ne serait en sûreté que s’il remettait entre ses mains fidèles la plus grande autorité possible sous le titre de vicaire-général de l’empire et de généralissime des armées; la patente était toute prête , elle fut aussitôt expé-
(liée. Après quoi, Menschikoff procéda, sans perdre de temps , aux fiançailles de sa fille aînée avec le tzar.
« La cérémonie fut célébrée sans aucune opposition manifeste de la part des sénateurs et autres grands officiers de la couronne. Ils y assistèrent sans oser donner la moindre marque extérieure de mécontentement.
« Pour parvenir à ce Jiut sans coup férir, il avait éloigné de l’administration des affaires et de la cour tous ceux des seigneurs russiens qui n’avaient pas bien dissimulé leurs sentiments d’opposition et de répugnance. Il en relégua plusieurs en Sibérie pour des crimes supposés ; mais , soit qu’il 11e connût pas bien les intentions du prince Dolgorouki et du comte Ostermann, qui, par crainte ou pour gagner du temps, faisaient semblant d’approuver ses desseins , soit qu’il ne les crût pas redoutables, il n’entreprit rien contre eux.
« Il y a quelque apparence de croire qu’il ne les redoutait pas , car il ne leur parlait jamais qu’en maître absolu. Il conservait cet air impérieux avec le tzar; il le gênait dans ses plaisirs, même les plus innocents, et ne lui laissait aucune communication avec les personnes qu’il avait le plus affectionnées.
« En un mot, Menscliikoff gouvernait l’empire russien avec un despotisme mille fois plus tyran-
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nique que n’avait jamais fait aucun prince légitime.
« Il en était arrivé à croire que les mesures et les précautions qu’il avait prises pour affermir sa puissance n’avaient plus rien à redouter de la part des hommes, et il n’était occupé que des préparatifs du mariage de sa fille avec le tzar, lorsqu’il tomba assez dangereusement malade pour faire douter s’il en échapperait. Pendant ce temps - là , ceux à qui il avait confié la conduite de son pupille et futur gendre laissèrent un peu plus de liberté au jeune prince.
« Ils permirent que la princesse Élisabeth et les jeunes princes Dolgorouki vinssent quelquefois le visiter. Comme ils étaient à peu près de son âge, il trouvait naturellement plus de goût dans leur conversation que dans les amusements sérieux que Menschikoff lui procurait.
« La familiarité s’établit peu à peu entre eux, au point que le jeune tzar ne pouvait plus se passer de leur compagnie ; mais à peine Menschikoff fut-il rétabli, qu’il recommença à veiller de près sur la conduite et les accointances de son futur gendre ; il trouva mauvais qu’on eût permis à la princesse Élisabeth de voir si fréquemment ce jeune monarque, et il fit entendre à cette aimable tante qu’une telle assiduité n’était pas dans les convenances, et qu’elle devait borner ses visites aux jours de cérémonie. Quant aux sentiments d’amitié que le tzar
faisait paraître pour le jeune Ivan Dolgorouki, il n’en prit aucun ombrage, ne supposant pas le père assez hardi pour entreprendre quelque aventure, ni le fils assez délié pour inspirer au tzar, naturellement timide, la résolution de s’affranchir de la contrainte dans laquelle on le tenait.
« Menschikoff fut la dupe de sa pénétration en cette circonstance ; car, si le père et le fils n’étaient point de grands esprits aventureux, ils avaient toutes les qualités requises pour bien conduire une intrigue concertée par de plus habiles qu’eux. Le comte Ostermann, aussi hardi qu’éclairé, savait à quoi s’en tenir sur ce sujet. Il n’attendait qu’une occasion propice pour leur inspirer le dessein de perdre Menschikoff, qu’il haïssait sincèrement \ et cette occasion, il crut la trouver dans un voyage que celui-ci lit à Péterhoff avec le tzar, en vue de parties de chasse organisées pour le divertissement du jeune prince.
« Sans perdre de temps, Ostermann alla chez tous les sénateurs et principaux officiers des gardes , pour sonder leurs cœurs ; et, comme il rencontra partout des dispositions conformes aux siennes et une haine violente contre la tyrannie de Mcnschikoff, il leur communiqua son projet et endoctrina
l . U était payé pour ne pas lui témoigner une tendre amitié : à l’issue d’un conseil où il avait contrarié l’avis de Menschikoff, celui-ci le menaça de le faire rouer vif s’il prenait jamais une telle liberté.
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séparément chacun d’eux sur ce qu’il avait à faire, h commença ses instructions aux princes Dolgorouki père et fils, en leur faisant entrevoir que, si l’on pouvait empêcher le mariage prochain du jeune tzar avec la fille de'Menscliikoff, la nation serait charmée de lui voir épouser une princesse Dolgorouki.
« — Il ne s’agit, dit-il , que d’engager le jeune tzar à s’éloigner secrètement de Péterhoff, à l’insu de notre ennemi; le sénat, convoqué à cet effet dans une maison de campagne du grand chancelier Golowine, à deux lieues de Péterhoff, attendra le prince, que nous ramènerons à Saint- Pétersbourg.
« Le jeune Dolgorouki, encouragé par son père, se chargea de la commission de leur amener le tzar. Le succès lui était d’autant plus facile qu’il couchait toutes les nuits dans la chambre de Sa Majesté.
« Aussitôt qu’il supposa tout le monde endormi, il lui fit la proposition de se rhabiller et de sauter par une fenêtre de son appartement, qui était un rez-de-chaussée peu exhaussé. Le tzar, sans balancer, adopta ce projet et s’évada, sans que les gardes, en faction à la porte de sa chambre , s’en aperçussent. Il se sauva par les jardins et gagna Je chemin, où il était attendu par tous les seigneurs et officiers, qui le reconduisirent comme
€n triomphe à Saint-Pétersbourg. Menschikoff, averti trop tard de l’évasion de son pupille, se licita de le suivre j mais ayant trouvé en arrivant toutes les gardes changées et la garnison sous les armes , sans qu’il l’eût ordonné, il courut à son palais pour y prendre conseil de lui-même sur le parti qu’il devait adopter.
« En rentrant , il fut arrêté par un détachement de grenadiers qui environnaient sa maison. Il leur demanda la permission d’aller parler au tzar, mais on lui signifia un ordre de partir dès le lendemain pour sa terre de Rcnnehourg \ avec toute sa famille. Les officiers sous la garde de qui il était le traitèrent ce jour-là avec beaucoup de ménagement ; ils lui dirent qu’il pouvait emporter ses effets les plus précieux, et emmener telle quantité de domestiques qu’il lui plairait. Quoiqu’il se doutât bien que c’était un piège qu’on lui tendait, il sortit en plein jour de Pétersbourg dans ses carrosses les plus magnifiques et avec une suite si considérable, que sa sortie ressemblait plutôt à un cortège d’ambassadeur qu’à celui d’un prisonnier qu’on conduisait en exil.
I . Rennebourg est une terre avec un château magnifique, située entre ' le royaume de Kasan et la province de Viatka. Le prince Menschikoff avait fait fortifier régulièrement ce château et y avait établi une foire où venaient tous les ans, au mois de juin, des Tartares de toutes les hordes , des Persans , des Cosaques et des Russiens , pour y trafiquer des marchandises de leur pays.
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« Lorsqu’il fut arrêté de la part du tzar , il dit à l’officier chargé de cette commission :
« — Je suis bien criminel, je l’avoue, et ce traitement m’est bien dû; mais il ne me vient pas du tzar.
« En traversant les rues de Pétersbourg, il saluai tout le monde à droite et à gauclie, et il apostrophait, au milieu de la foule du peuple, qui était accourue de toutes parts, ceux qu’il connaissait particulièrement, leur disant adieu, de manière à faire connaître qu’il n’avait point l’esprit troublé.
« A peine fut-il à deux lieues de Pétersbourg qu’il trouva un autre détachement de soldats. L’officier qui les commandait lui demanda, de la part du
tzar, les cordons des ordres de Saint- André, de
Saint-Alexandre Newski, de l’Eléphant, de l’Aigle blanc et de l’Aigle noir.
« — Je m’attendais, répondit-il d’un grand sangfroid à cet officier, qu’on me les redemanderait; je les ai placés à cet effet dans un petit coffre que voilà ; vous y trouverez ces marques extérieures de la fausse vanité. Si vous, qui êtes chargé de la mission de m’en dépouiller, venez jamais à en être revêtu , apprenez par mon exemple le peu de cas qu’on en doit faire.
« L’officier, après s’être emparé du petit coffre , lui dit que sa commission ne se bornait pas simplement à lui redemander scs ordres , mais aussi à
renvoyer tous les bagages et domestiques qu’il traînait à sa suite ; on le lit descendre de carrosse , ainsi que sa femme et ses enfants, et monter dans de petits chariots qu’on avait amenés pour les conduire jusqu’à Rennebourg.
« — Faites votre devoir, répondit-il; je suis préparé à tous événements : plus vous m’ôterez de richesses et moins vous me laisserez d’embarras. Avez
seulement soin de dire de ma part à ceux au profit de qui mes dépouilles tourneront que je les trouve beaucoup plus à plaindre que moi.
« Ensuite il descendit de voiture d’un air délibéré et dit :
« — Je suis beaucoup plus à mon aise ici qu’en carrosse.
« On le conduisit, dans ce triste équipage, jusqu’à Rennebourg , en compagnie de sa femme et de ses enfants, placés dans des chariots séparés. Ce n’était que par hasard qu’il les voyait, et on ne lui laissait point de liberté de s’entretenir avec eux toutes les fois qu’il le voulait; mais, quand il en trouvait fortuitement l’occasion, il ne manquait pas de les encourager, par des discours aussi chrétiens qu’héroïques , à soutenir leurs infortunes , dont le poids , leur répétait-il souvent, était plus aisé à supporter que le fardeau de la puissance.
« Quoiqu’il y ait une distance d’environ cent cinquante lieues entre la ville de Moscou , où le tzar
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faisait alors sa résidence , et le château de Rennebourg, où Menschikoff était prisonnier, ses ennemis le croyaient encore trop près du tzar pour n’avoir plus rien à appréhender de ses intrigues. C’est pourquoi ils résolurent de l’envoyer à plus de quinze cents lieues, dans un désert nommé Iakoutsk, à l’extrémité de la Sibérie.
« Il y fut transféré avec sa femme et ses enfants, et huit domestiques qu’on leur laissa pour les servir dans l’exil.
« La princesse Menschikoff, dans le plus grand éclat de sa jeunesse et de sa fortune , s’était toujours rendue recommandable par ses vertus, sa douceur, sa piété et les charités immenses qu’elle avait faites aux pauvres. Elle mourut sur le chemin , entre Rennebourg et Kasan , où elle fut enterrée. Son mari lui tint lieu de prêtre dans son agonie, et témoigna plus de sensibilité à cette perte qu’il n’avait fait h celle de sa liberté et à la privation de tous ses biens et honneurs. Il ne se laissa pourtant pas abattre, et continua sa route, par eau, de Kasan jusqu a Tobolsk, capitale de la Sibérie , où tout le peuple , prévenu de son arrivée, attendait avec impatience cet homme qui, naguère encore, faisait trembler tout l’empire de Russie.
« Au moment où il débarquait sur la rive , deux seigneurs, qu’il avait, au temps de sa puissance,
SUR LE PRINCE MENSCHIkOFF.
relégués à Tobolsk, l’abordèrent et l'accablèrent d’injures. Menscbikoff les reconnut, et, tout en continuant son chemin, il dit à l’un d’eux :
« — Puisque tu n’as pas d’autre vengeance à tirer d’un ennemi que de le charger de paroles outrageantes, donne-toi cette satisfaction; pour moi, je
t’écouterai sans haine comme sans ressentiment; si je t’ai sacrifié à ma politique, c’est que je te savais beaucoup de mérite et de fierté. J’ai vu en toi un obstacle à mes desseins, et je t’ai brisé. Tu en aurais fait autant à ma place. Ce sont là les nécessités de la politique.
« Puis se tournant vers l’autre seigneur :
« — Quant à toi, dit-il, j’ignorais même que tu fusses proscrit, n’ayant aucun motif personnel de t’en vouloir. Si tu as été exilé, c’est par suite de quelque machination secrète, où l’on a abusé de mon nom. Comme je ne te voyais plus, je supposais que tu étais mort ou en voyage; voilà la vérité. Mais si les outrages que tu me prodigues sont un adoucissement à tes maux, continue; je suis loin de m’y opposer.
« Il arriva qu’un troisième exilé, animé du même esprit d’hostilité, perça la foule et ramassa de la boue qu’il jeta au visage du jeune prince Menschikoff et de ses sœurs. Aussitôt Menscbikoff l’apostropha en ces termes :
« — Ton action est infâme et stupide. Si tu as
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quelque vengeance à exercer, exercc-la contre moi, et non contre ces malheureux enfants. Leur père a bien pu être coupable; mais eux, ils sont innocents.
« Dans le court séjour qu’on lui laissa faire à Tobolsk , il se préoccupa activement de pourvoir aux moyens d’adoucir la misère à laquelle sa famille allait être exposée dans l’affreux désert où l’on devait la conduire.
« Le vice-roi de Sibérie lui avait envoyé dans sa prison une somme de cinq cents roubles que le tzar avait ordonné qu’on lui payât pour sa subsistance et celle des siens. Menschikoff fit observer que cette libéralité lui devenait assez inutile dans un pays où il lui serait impossible d’eu faire usage, et demanda qu’on lui permît de l’employer à Tobolsk en acquisitions nécessaires. Sa requête lui ayant été accordée, il acheta une hache et d’autres instruments propres à couper du bois et à travailler la terre; il fit provision de toutes sortes de graines pour semer, de filets pour pêcher, et enfin d’une grande quantité de viandes et de poissons salés pour sa subsistance. Ce qui lui resta d’argent fut distribué par son ordre aux pauvres de Tobolsk.
« De cette capitale de la Sibérie il fut transféré jusqu’à Iakoutsk, lui et ses enfants, sur un petit chariot découvert, traîné tantôt par un seul cheval et tantôt par des chiens. On lui avait ôté, avant
son départ de Rennebourg , scs habits ordinaires , à la place desquels on lui donna des vêtements de paysan. Ses enfants furent traités de la même façon ; ils étaient couverts de pelisses et de bonnets de peaux de mouton , avec des habits et des robes de bure sous leurs pelisses. Le voyage dura cinq mois, pendant lesquels ils furent continuellement exposés à toutes les injures de l’air et à toutes les rigueurs du climat.
« Un jour, pendant une halte dans la cabane d’un pauvre Sibérien, un officier, qui revenait du Kamtschatka, entra, lui aussi par hasard, dans cette même cabane; il avait été envoyé, sous le règne de Pierre Ier, pour exécuter une commission qui concernait l’entreprise du capitaine Behring et les découvertes que ce navigateur était chargé de faire du côté de la mer d’Amar.
« Cet officier, qui avait été antérieurement aide de camp du prince Menschikoff, ignorait entièrement la disgrâce de son ancien général.
« Menschikoff l’ayant reconnu et appelé par son nom, l’officier lui demanda par quelle aventure il était connu de lui et qui il était ; le prince lui répliqua :
« — Est-ce que tu ne connais pas Alexandre?
« — Quel Alexandre? répondit brusquement l’officier.
— Alexandre Menschikoff.
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« — Oui , reprit l’officier, je' le connais et dois le connaître parfaitement ; j’ai servi sous ses ordres.
« — Eh bien! il est devant tes yeux, lui dit Menschikoff.
« L’officier, trouvant la chose trop incroyable, le considéra comme un paysan dont l’esprit éta égaré et 11e tint aucun compte de ses paroles. Alors Menschikoff le prit par la main et le conduisit jusqu’à la lucarne par où la cabane recevait le jour.
« — Regarde-moi bien, lui dit-il, et rappelle-toi les traits de ton général.
« L’officier, après l’avoir examiné attentivement quelque temps , croyant enfin le reconnaître , s’écria d’un ton plein de surprise :
« — Eh ! mon prince , par quelle aventure Votre Altesse est-elle dans l’état déplorable où je la vois?
« — Supprime ces mots de pr ince e t d 'altesse, interrompit Menschikoff, je ne suis plus qu’un misérable paysan tel que je suis né. Dieu, qui m’avait élevé au faîte de la vanité humaine , m’a fait redescendre à ma première condition.
« L’offici % qui n’était rien moins que persuadé, ayant aperçu dansje coin de la cabane un jeune paysan occupé à ccommoder avec des cordes la semelle de ses botte en lambeaux, lui demanda à voix basse s’il connaL sait cet homme.
« — Oui, lui répondit le jeune homme, c’est
Alexandre, mon père. Est-ce que tu veux aussi nous méconnaître dans notre disgrâce, toi qui as si souvent et si longtemps mangé notre pain?
« Le père, entendant parler son fils de cette sorte, lui imposa silence, et s’adressant à l’officier :
(( — Frère, dit-il, pardonne à un enfant malheureux son humeur chagrine. Ce jeune homme est effectivement mon fils, que tu as si souvent fait sauter sur tes genoux; voilà mes filles, ajouta-t-il en lui montrant deux jeunes paysannes couchées par terre et trempant du pain bis dans une écuelle de bois pleine de lait. L’aînée a eu l’honneur d’être fiancée à l’empereur Pierre IL
« L’officier, à ce mot de Pierre II, parut interdit. Menschikoff, à qui ce mouvement de surprise I n’avait point échappé, poursuivit :
« — Mon discours te bouleverse parce que tu n’es pas au courant des événements qui se sont succédé dans notre empire depuis trois ans que tu en es éloigné d’environ deux mille cinq cents lieues ; mais ta surprise cessera dès que tu en auras été informé.
« Et, sans désemparer, il le mit au courant de tout ce qui s’était passé en Russ^ depuis 1725 jusqu’à 1728, lui dévoilant, les ui après les autres, f ies événements, disant les rôle qu’il y avait joués,
| la part qu’il y avait prise, et se jugeant lui-même avec une grande sévérité.
«Lorsqu’il eut terminé son récit, il montra à l’aide de camp ses enfants qui dormaient sur le plancher, et, ne pouvant retenir ses larmes :
« — Voilà, dit-il, l’unique objet de mon tourment, la seule cause de mes douleurs. Je suis à présent aussi pauvre que j’ai été riche, mais je ne regrette point ma fortune perdue. Je suis né paysan, je mourrai paysan; la pauvreté n’a rien qui m’effraye. Ma liberté même, je ne la regrette point, davantage. Ma vie n’a pas été exempte de fautes, et je considère ma misère présente comme une juste punition de mes erreurs passées. Mais ces innocentes créatures, quels crimes ont-elles commis? Pourquoi les avoir enveloppées dans ma disgrâce? Aussi, dans le fond de mon âme, j’espère que Dieu, toujours équitable, permettra que mes enfants revoient leur patrie; ils y rentreront, éclairés par l’expérience et sachant se contenter de leur position, si humble que le ciel la leur fasse. N’est-ce pas mon ambition insatiable qui a été la source des maux que j’endure à présent? Nous allons nous quitter pour ne jamais nous revoir sans doute. Lorsque tu auras l’honneur d’être reçu par l’empereur, raconte-lui comment tu m’as trouvé; assure-le que je ne maudis point sa justice, et dis-lui que je jouis présentement d’une liberté d’esprit et d’une tranquillité de conscience que je ne soupçonnais point au temps de mes prospérités.
SFR LE PRINCE MENSCHIKOFF.
« On peut juger si l’auditeur de Menschikoff fut saisi d’étonnement en l’entendant s’exprimer ainsi. Il fallut que les soldats de l’escorte lui confirmassent tous ces faits pour qu’il leur prêtât une foi complète.
« Au moment de se séparer de son ancien général , et quand il le vit remonter dans son misérable chariot, l’officier se sentit fortement ému, et il ne put s’empêcher d’admirer une telle résignation dans de si grands malheurs.
« A peine fut-il arrivé au lieu de son exil, que Menschikoff ne songea qu’aux moyens d’en adoucir la rigueur : il lit abattre des bois propres à bâtir une maison plus commode que la cabane sibérienne qu’on lui avait assignée pour logement. Non-seulement il y employa les huit paysans qu’on lui avait permis d’emmener avec lui , mais aussi il mit lui-même la main à l’œuvre, en travaillant de la hache comme les autres. Il commença par la construction d’une chapelle1, à la suite de laquelle il ajouta un vestibule et quatre chambres, dans l’une desquelles il logeait avec son fils. Ses filles
I . Ce n’était pas une nouveauté pour le prince Menschikoff que de commencer un édifice par une chapelle. Au milieu des désordres de sa vie et des crimes que son ambition et sa cupidité le portèrent à commettre, il n’a jamais manqué, en faisant l’acquisition de quelque terrain ou domaine, d’y faire bâtir premièrement une église, et ensuite une maison ou palais. Cela justifie ie proverbe espagnol : No ay prêta ni ludion , que no tenga ser devocion.
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étaient dans la seconde. Il mit les paysans dans la troisième ; la quatrième servait à renfermer les provisions. La fille aînée , qui avait été fiancée avec le tzar Pierre II, avait soin, conjointement avec son esclave, d’apprêter la nourriture de la petite colonie. La cadette, qui est aujourd’hui mariée avec M. de Biron, duc de Courlande, raccommodait les hardes et blanchissait le linge, et était aidée dans ce travail par une esclave.
« Un ami charitable, dont ni Menschikoff ni ses enfants n’ont jamais su le nom , parvint à leur envoyer de Tobolsk un taureau , quatre vaches pleines et des volailles de toute espèce , avec lesquelles il forma une bonne basse-cour. Il fit aussi un jardin suffisant pour entretenir sa famille de légumes pendant tout le cours de l’année. Il obligeait les gens de sa maison à assister tous les jours à la prière, qui se faisait régulièrement le matin, à midi et à minuit, dans sa chapelle.
« Menschikoff avait déjà passé six mois , sans témoigner aucune inquiétude d’esprit, lorsque ses enfants furent attaqués de la petite vérole. Sa fille aînée fut la première atteinte ; à défaut de médecin et de prêtre, il lui tint lieu de l’un et de l’autre, et, après avoir vainement employé les remèdes qu’il croyait convenables pour la guérir, il l’exhorta à la mort avec un courage aussi chrétien qu’héroïque.
« Elle lui répondit que, bien loin d’être effrayée du passage de cette vie à l’autre, elle désirait que ce moment arrivât le plus tôt possible. Le ciel exauça sa prière ; elle expira entre les bras de son père, qui n’en témoigna sa douleur qu’en tenant son visage collé pendant une minute sur celui de sa fille ; puis , se tournant vers ses autres enfants , il leur dit :
« — Apprenez , par l’exemple de votre sœur , à mourir sans regretter les biens de ce monde.
« Ensuite, il entonna et chanta, avec les gens de la maison , les prières que , selon le rit grec , on a coutume de réciter pour les morts. Lorsque vingtquatre heures furent écoulées , il la fit enlever du grabat où elle était morte et transférer à la chapelle, où elle fut inhumée en sa présence.
« Le frère et la sœur de cette infortunée princesse 11e tardèrent pas à être attaqués , à leur tour, de cette terrible maladie. Menschikoff les soigna avec tant de zèle, de persévérance et de courage, qu’on peut dire qu’il les arracha à la mort. Mais, à peine furent-ils hors de danger, que le malheureux père, épuisé de fatigue et miné par la douleur, fut pris d’une fièvre qui le mil en peu de temps à la dernière extrémité.
« Un jour, se sentant au plus bas, il appela ses enfants et leur dit avec une tranquillité parfaite :
« — Je touche à ma dernière heure : la mort n’au-
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rait rien que de consolant pour moi, si, en paraissant devant Dieu, je n’avais à lui rendre compte que du temps que j’ai passé dans cet exil. La raison et la religion , que j’ai négligées dans ma prospérité, m’ont appris que, si la justice de Dieu est infinie, sa miséricorde, en qui j’espère, ne l’est pas moins. Je me séparerais du monde et de vous bien plus tranquille , si je n’avais donné que des exemples de vertu. Vos cœurs, exempts jusqu’à présent de la corruption , sont encore dans un état d’innocence que vous conserverez mieux au milieu de ces déserts qu’à la cour. Si vous y retournez jamais, ne vous souvenez que des exemples que je vous ai donnés dans ce séjour. Mes forces s’en vont; approchez, mes enfants, que je vous donne ma bénédiction.
« Il voulut allonger la main , mais au même instant sa tête retomba sur son épaule, et il lui prit une légère convulsion dans laquelle il expira. Ses enfants le firent enterrer dans la chapelle, à côté de sa fille, suivant le désir qu’il en avait témoigné plusieurs fois pendant les derniers jours de sa vie.
« Après la mort du prince Menschikoff , l’officier sous la garde duquel on avait mis ces infortunés fut le premier, poussé par un sentiment de compassion, à diriger ces enfants dans la manière la plus avantageuse de faire valoir l’établissement
commencé par leur père ; il leur accorda un peu plus de liberté qu’ils n’en avaient auparavant , et leur permit, outre quelques promenades, d’aller de temps à autre entendre l’office divin à Iakoutsk.
« Dans une de ces excursions, la princesse Menschikoff aperçut , en passant près d’une cabane sibérienne , un homme dont la tête se montrait à travers la lucarne de cette cabane : elle n’y fit pas grande attention , le prenant pour un pauvre paysan moscovite, eu égard à sa longu'' barbe et à la forme de son bonnet. Elle observa pourtant que cet homme , en la voyant de près, avait donné tout d’un coup des marques de surprise dont elle ignorait le motif. A son retour de l’église , ayant pris le même chemin, elle trouva le même homme dans la même attitude ; mais elle s’empressa de hâter le pas et s’éloigna rapidement , présumant avec raison qu’il y avait autre chose que le hasard dans cette double rencontre.
« La jeune fille ne se trompait point. Le prétendu paysan était le prince Dolgorouki, par qui elle avait y‘té reconnue , et qui , croyant aussi avoir été reconnu par elle , soupçonna qu’elle ne s’était un peu détournée de sa route que pour éviter tout entretien avec l’auteur des malheurs de sa famille. 11 l’appela néanmoins par son nom. Surprise de s’entendre nommer dans un pareil endroit , elle revint sur ses pas , considéra Dolgorouki , et , ne le re-
connaissant pas davantage, elle voulut continuer son chemin.
« — Princesse , pourquoi me fuyez-vous ? s’écria Dolgorouki ; doit-on conserver de l’inimitié dans les lieux et dans l’état où nous sommes ?
« Ces paroles excitèrent la curiosité de la jeune princesse; elle s’approcha du prétendu paysan.
« - Qui es-tu? lui dit-elle, et quelle raison puisje avoir de te haïr?
« — Est-ce que tu ne me connais pas ? reprit Je paysan.
« — Non , répliqua-t-elle.
« — Je suis le prince Dolgorouki.
«A ce nom, surprise, interdite, elle s’approcha tout à fait de la cabane.
« — Effectivement, dit-elle, c’est bien lui! Depuis quand et par quelle offense envers Dieu et le tzar es-tu ici?
« — Il n’est plus question du tzar, répondit Dolgorouki ; il est mort huit jours après avoir été fiancé avec ma fille, que voilà mourante et étendue sur un banc. Tu parais surprise; est-ce que tu ignores toutes ces particularités?
« — Eh ! comment , répondit la princesse Menschikoff, comment veux-tu qu’au milieu de ces déserts, où l’on ne nous laisse de communication avec qui que ce soit, nous soyons informés de ce qui se passe si loin de nous?
« — Oui , poursuivit Dolgorouki , Pierre II est mort. Son trône est occupé aujourd’hui par une femme que nous y avons placée contre les lois de l’État, et par la seule raison que, la croyant d’un tout autre caractère, nous nous promettions de vivre sous son règne plus heureux que sous ceux de ses prédécesseurs et des véritables héritiers de la couronne. Mais comme nous nous sommes trompés ! À peine couronnée , nous n’avons trouvé en elle qu’un monstre de cruauté. Dans le but d’affermir sa puissance, elle nous a exilés pour des crimes imaginaires , espérant sans doute que nous ne supporterions pas les rigueurs de notre sort. Pendant tout le voyage , on nous a traités comme les plus infâmes scélérats; on nous a laissés manquer du nécessaire, et nous en manquons encore. J’ai perdu ma femme en chemin , et ma fdle se meurt ; mais j’espère, malgré la misère où je suis, vivre assez longtemps pour voir à son tour en ce lieu , à cette place , cette femme, un monstre qui sacrifie les plus illustres familles de la Russie à l’ambition et à l’avarice de trois ou quatre brigands étrangers, ses amants et ses complices.
« Quand la princesse Menschikoff vit que Dolgorouki entrait dans une telle fureur qu’il ne se connaissait plus et semblait ne plus se posséder , elle se retira au plus vile et regagna sa maison.
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Là, en présence de son frère et de l’officier à la garde duquel ils étaient confiés, elle raconta la rencontre incroyable qu’elle venait de faire et les étranges nouvelles qu’elle avait apprises.
« Toujours animé d’un esprit de vengeance contre les Dolgorouki , le jeune Menschikoff écouta avec un grand plaisir le récit des revers essuyés par ses ennemis , et blâma sa sœur de ce que , au lieu de s’enfuir avec tant de précipitation, elle n’était pas restée plus longtemps, afin d’en apprendre davantage et ensuite de lui cracher au visage comme il le méritait. Ayant ajouté, dans la chaleur de son discours , qu’il n’en serait pas quitte à si bon marché s’il trouvait l’occasion de le rencontrer , cet emportement lui attira une réprimande de la part de l’officier , leur gardien.
« — Souvenez-vous, lui dit-il, des sentiments qui
remplissaient l’âme de votre père. Il n’a cessé de
vous prêcher l’oubli des injures. Vous lui avez juré , à son lit de mort , que vous pardonneriez à vos ennemis; ne manquez pas à votre serment. D’ailleurs, ajouta-t-il, si vous persévériez dans vos desseins de vengeance , je me verrais forcé de vous reprendre la liberté que je vous ai donnée.
« Ce fut peu de temps après cette rencontre que la tzarine Anne Ivanowna, prenant en pitié les malheurs et l’innocence de ces deux jeunes gens,
leur accorda grâce pleine et entière. A peine eurent-ils appris cette heureuse nouvelle qu’ils coururent à l’église d’Iakoutsk pour élever leur âme à Dieu et remercier la Providence. Au retour de l’église, ils aperçurent Dolgorouki, et firent comme s’ils ne l’avaient pas vu. Mais celuici les supplia de vouloir bien s’arrêter un instant.
« — Puisqu’on vous laisse une liberté qui m’est refusée , leur dit-il , approchez-vous , et consolons-nous les uns les autres par la conformité de notre sort et par le récit mutuel de nos malheurs.
« Le jeune prince s’approcha en effet et lui répondit :
« — J’avoué que je conservais encore de la rancune contre toi ; mais , en te voyant dans un état si misérable , je sens tout principe de haine s’éteindre en mon cœur et je te pardonne , comme mon père t’a pardonné. C’est peut-être au sacrifice qu’il a fait à Dieu de ses peines que nous sommes redevables de notre liberté et de notre rappel à la cour.
« — Vous avez donc la permission d’y retourner ? lui dit le prince Dolgorouki, très-étonné et en poussant un soupir.
« — Oui, répondit Menschikoff, et, pour qu’on ne nous fasse pas un crime de l’entretien que nous avons avec toi, tu ne trouveras pas mauvais que nous nous retirions.
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« — Quand partez-vous ? reprit Dolgorouki.
« — Demain, dit Menschikoff, accompagnés d’un officier qui , en nous apportant notre grâce , nous a amené, pour nous en retourner, des voitures un peu plus commodes que celles dans lesquelles nous sommes venus.
« — Adieu donc , répliqua Dolgorouki , oubliez tous les sujets d’inimitié que vous pouvez avoir contre moi ; songez quelquefois aux malheureux que vous laissez ici et que vous ne verrez plus. Privés de toutes les nécessités de la vie, nous commençons à succomber sous le poids de notre misère. Je ne dis rien qui ne soit au-dessous de la vérité , et, si vous en doutez , regardez mon fils , ma fille et ma bru étendus sur ces planches, et accablés de maladies qui 11e leur laissent pas la force de se lever. Ne leur refusez pas la consolation de recevoir vos adieux.
« Menscliikoff et sa sœur ne purent voir ce triste spectacle sans être émus ; ils dirent à Dolgorouki qu’ils ne pouvaient, sans se rendre criminels, parler en sa faveur dans le pays où ils allaient, mais qu’ils lui procureraient dans celui qu’ils quittaient tout le soulagement dont ils étaient capables en lui faisant présent de l’habitation que leur père et eux y avaient établie.
« — Elle est commode, lui dirent-ils, et bien pourvue de bestiaux, volailles et autres provisions
qui nous ont été envoyés par des amis inconnus. Reçois-les d’aussi bon cœur que nous te les abandonnons; tu peux dès demain en prendre possession, car nous partirons de grand matin.
« Effectivement, ils se mirent en route le lendemain de très-bonne heure pour Tobolsk, capitale de la Sibérie. Il ne leur arriva rien sur la route qui mérite d’être rapporté, si ce n’est qu’ils gardèrent leurs habits de paysan depuis Iakoutsk jusqu’à Tobolsk. A Moscou on eut peine à les reconnaître , tant on les trouva changés de toute manière.
« La tzarine les reçut avec des démonstrations de plaisir et de bonté ; elle s’attacha la princesse Menschikoff en qualité de demoiselle d’honneur, et la maria ensuite avec M. de Biron, fils de M. de Biron , grand chambellan de Russie , et depuis duc de Courlande.
« Dans l’inventaire des biens et papiers du feu prince Menschikoff , on avait appris qu’il avait des sommes considérables dans les banques d’Amsterdam et de Venise. Le ministère russien avait fait plusieurs tentatives pour retirer ces sommes , mais les directeurs de ces banques , inviolablement attachés aux usages de leur pays, refusèrent toujours de se dessaisir de l’argent appartenant au prince Menschikoff , jusqu’à ce qu’ils lussent certains que ce prince ou ses héritiers étaient en liberté et
21 i APPENDICE SUR LE PRINCE MENSCHIKOFF.
maîtres cl’en disposer. On prétend que cet argent, qui se montait à plus de cinq cent mille roubles , a servi pour la dot de Mme de Biron, et que c’est à cette circonstance que le jeune prince Menschikoff a dû la place de capitaine-lieutenant des gardes de la tzarine. On lui restitua d’ailleurs la cinquantième partie des biens que son père possédait en fonds de terre. »
Les questions religieuses et politiques, quelle que soit, d’ailleurs, leur gravité intrinsèque, n’ont, en pratiqué, qu’une importance relative. Telle nation, qui se passionne pour certain article d’un traité, restera indifférente pour un autre article qui soulèvera toute l’énergie de sa voisine. Ceci est vrai surtout aujourd’hui. Le côté général et spiritualiste des choses tend de plus en plus à s’effacer pour faire place à un type matérialiste et étroit que leur imprime l’égoïsme des peuples et des individus. Qu’un Pierre l’Ermite apparaisse, et vous verrez à quoi aboutira cette prédication brûlante, qui jadis excitait un frémissement universel. N’avons-nous pas vu l’Angleterre, nation chrétienne, se retirer tout d’abord de la dernière querelle , sous prétexte qu’il n’y était question que du tombeau du Christ? Qui songe à la Pologne? et qu’importent cà la plupart des politiques la Hongrie et l’Italie ? L’anéantissement de la Turquie
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est-il lui-même, aux yeux de l’Occident, un si grand sujet d’épouvante? Au lieu de songer sérieusement à le prévenir, chacun n’a-t-il pas l’air, au contraire, de mesurer d’avance la part qu’il pourra prendre aux dépouilles?
Parmi les questions les plus propres à exciter un entraînement général, il faudrait certainement mettre en première ligne la question des lieux saints. Toute l’Europe chrétienne n’en est-elle pas solidaire? Eh bien! depuis longtemps cette question est abandonnée; du moins n’a-t-on laissé sur son terrain et face à face que deux puissances : la France et la Russie. Qui sait même si bientôt , évincée par sa superbe et fanatique rivale, la France ne l’y laissera pas dominer seule?
Cependant à la question des lieux saints se rattachent des souvenirs chers à notre histoire. Nos luttes pour le tombeau du Christ, pour les privilèges du culte latin à Jérusalem, font en quelque sorte partie de notre nationalité. Tout amoindrissement par nous souffert dans les droits que nous avons conquis est donc une tache à notre gloire. D’ailleurs, les intérêts religieux, surtout ceux de terre sainte, se compliquent tellement aujourd’hui d’intérêts politiques, qu’il est difficile de céder sur les uns sans déchoir en même temps du côté des autres. A l’époque où la France était vraiment reine du monde, ceci était parfaitement compris.
Aussi, comme ses chefs étaient tiers de leur suprématie orientale ! comme ils étaient prompts el énergiques à briser les usurpateurs qui tentaient d’y porter atteinte ! Il est plein d’intérêt de rappeler ces pages brillantes de nos annales; elles contribueront à faire mieux comprendre cetle question des lieux saints qui nous agitait naguère, et qui, bien que supposée résolue, n’en est pas moins toujours pour nous, puissance catholique, un de nos titres les plus puissants à parler haut dans le grand débat qui préoccupe actuellement le monde.
C’est à l’époque où les clefs de l’église du Saint- Sépulcre furent envoyées à Charlemagne que remontent la domination de la France à Jérusalem el son droit au protectorat sur le Calvaire et le divin
tombeau. « Combien de fois, depuis cette époque,
dit M. Poujoulat dans son nouvel ouvrage1, la Palestine chrétienne est venue nous invoquer, et que de révolutions , quels événements immenses se sont accomplis entre l’Occident et l’Orient! Dès le ixe siècle , Hélie , patriarche de Jérusalem , sollicite notre pitié, nous parle de la pauvreté de ses frères, et nous dit que l’huile manque aux lampes du saint tombeau. A la fin du xe siècle, un pape français , Gerbert , qui occupa le siège de saint Pierre