Voici cet ukase
« Par la grAce de Diea, nons, Nicolas I"", par notre manifeste du l^^43 aoAt 4S34, nous avons ordonné : Chaque «mée, il y aura dras certaines parties déterminées de Tenq^ des levées d'hommoi; an* jourdliui nons ordonnons :
« ^• Pour compléter Tannée de terre et de mer, et conformément i on ukase contenant des dispositions spéciales adressé in sénat dirigeant , le dixième recrutement partiel suivant aura lieu dans la partie occidentale de l'empire, à raison de sept hommes par mille, comme celui qui a en lieu en IB6S dans la partie arienlale.
« 2° Indépendanmient de cela, on lèvera trois hommes sur mille dans les gouvernements de la partie orientale de Tempire, comme complément des six hoimneB par mille qoe eette partie a IVramiB de moins que la partie oeeidentale dans les peécédenta reenMcraeoti.
« 3<> Dans les gouvernements de Pskoff, Witepsk etilohileff» gui
avaient été exemptés par les manifestes du 34 octobre 4 845 et du
26 septembre 484<S , en raison de la mauvaise réeolle des années 484f
et 4 847 , on procédera au complément du recrutement de 4â52 (trois
hommes par mille).
« Sur ies Israélites du gnxverneaQtent de Wilepsk et de Mohileir, on
lèvera de la même manière que sur les Ismélites des aolm ^ouveraements, dix hommes sur mille , sur la hase du règlement sur le recrutement.
« 4« La levée commencera le 4*' noverahreet Aidra le f* décenânt.
« Donné à Saint-Pétersbourg le 8-20 juillet de l'an 4858, et de nouce règne le vingt-huilième. Signé Nicolas. »
lois rosses , au titre des impôts ; c'est l'impôt da sxag. Mais il ne frappe point toutes les dasses de l'empire indifféremment; il épai^e les nobles et les prêtres, pour retomba de toute sa rigueur sur les seifs et sur les bourgeois , s'attachant ainsi exclusivement à ceux des sujets impériaux qui payent d'ailleurs l'impôt de capitation.
Quand viennent les mois consacrés au recrutement, c'est-à-dire les mois de novembre et de décembre, l'empereur publie un ukasé où, en même temps qu'il règle l'exécuticm des levées , il fixe le nombre d'hommes dont dles doivent se composera Ce nombre, ordinairement de cinq par mille, en temps de paix, est illimité en t^nps de guerre. Alors aussi, le recrutement lui-même peut être renouvelé une ou plusieurs fois , suivant les besoins de l'armée. Cependant , il ne &udrait pas s'imaginer que les empereurs se déterminent volontiers à de pareils renouvellements. L'empire de Russie est si vaste, les moyens de transport y sont si longs, si compliqués, que, malgré toute la rapidité que l'on pourrait mettre à lever les recrues , cdles-ci ne seraient jamais prêtes assez tôt pour répondre à l'urgence des circonstances. Une levée
4 . Ce recrutement ne s'exerce pas chaque année dans tout Tempire, omis dans la zone orientale et dans la zone oeddeniale. La première comprend trente gouTcrneraents; la seconde, Tingt-six. La population soumise au recrutement s'élève à enyiron TîBgtrtrois millions d'âmes.
en ruasse nous paraît en Russie chose chimérique, à moins qu'il ne s'agisse d'un mouvement intérieur où le paysan n'aui-aît h défendre la patrie que dam son village ou dans son district.
Dans une position aussi difficile , la politique vient au secours de l'adininislratiou. Mesurant de loin les éventualités de guerre , elle apprécie les nécessités probables, et, d'après ces prévisions, règle les levées de manière à prévenir le besoin d'un recratement extraordinaire. C'est ainsi qu'en 1847 ces bruits de guerre et de révolution qui couraient vaguement dans l'espace , et dont la Russie, mieux que toutes les autres puissances, comprenait le sens fatal, firent porter le chiffre des rea-uià sept par mille. La même chose a lieu aujourd'hui La base du reciutement est le recensement. En effet, lorsque se fait le recensement, c'est-Wire tous les vingt-cinq ans, il est dressé dans chaque gouveinemeiil un grand registre ou matricule, où tous les sujets de l'empire sont inscrits par sÉriff de mille âmes'. Ces séries portent le nom de (in celles de recrutement. La manière dont elles ji formées et dont les familles y sont distribuée; remarquable.
On forme les séries dans chaque gouvemema
I. Clisiiae Bérie conSc la dircctiun (te ses iatértti 1 un «mkm anciïn, lecinol louche un irai lemepl, île Bepl rouble» el demi i gi roubles (de IrenW i suiumte ^tsntaV
wïhSde vienne. Mi
SUR LE pfeÔtOCMlDE VIENNE, MS
en y commenranl l'inscription des familles par un endi'oil quelconque , et poureuivant ainsi de commune en commune , jusriu'à ce que toute la population du gouvernement ait été inscrite. Le surplus du dernier mille d'une commune sert de norau pour la première série de la commune suivante. Mais si , toutes les inscriptions étant terminées, il se trouve qu'une série soit incomplète, cette série reste telle jusqu'à ce que de nouvelles incorporations aient permis de la compléter. Il en est de même des membres d'une même famille; la loi s'oppose à ce qu'ils soient dispersés sur des séries diflérenles. Cependant il peut arriver qu'un serf, trouvant son avantag:e à se faire inscrire dans une nuire série que celle à laquelle il appartient naturellement, par exemple dans la série où figure la famille de sa femme, sollicite la pennission de transmuter. Cette permission lui est accordée, mais à la condition de n'en user qo'en deliors de l'époque du recrutement. Quant à la corporation qui autorise un de ses membres à changer de série, elle en est responsable et doit comliler, par une nouvelle in- ■scription, le vide que ce changement a produit dans la série abandonnée.
Chaque séi-ie ne peut renfermer que des âmes appartenant à la même classe ou corporation.
Ainsi le serf ne peut figurer sur le même rôle que a bourgeois, et réciproquement.
Un iiuraéro d'ordi-e est affeclé à chaque série, el reste invariable d'un recensement à l'autre; de cette manière, l'administration a toujoiu's sous les yeux un tableau sjiioplique , essentiellement complet , de la population recrulable de l'empire. On conçoit la facilité qui en résulte pour les opérations, quand le moment d'effectuer les levées est venu.
Nous devons faire remarquer que toutes les dispositions énoncées jusqu'à présent |ne s'appliquent qu'aux paysans de la couronne el aux bourgeois imposés des villes et des villages. Quant aux serfs des seignem's , on les inscrit de môme par gouvernements, évitant seulement de comprendre dans la même série ceux qui appartiennent à différents propriétaires. Les serfs des domaines privés de la famille impériale, ainsi que ceux qui dépendent des mines et des haras, suivent aussi, îpour l'inscription, un régime exceptionnel.
Après la formation des séries, ce qui ^fixe surtout l'attention, c'est la manière dont les femilles y sont distribuées.
On entend par famille la réunion des individus inscrits dans le recensement sous le même numéro, quel que soit d'ailleurs le lieu^qu'ils habitent, quelles que soient les alliances qu'ils aient contractées. Mais, si les membres d'une même' famille obtiennent la permission de se diviser, chaque division forme une .famille à part.
Le rang qu'une faitiille occupe dans une série est délerraîné par le nombre des travailleurs miles qui y ont été inscrits à l'époque du recensement, ou qui y ont été portés depuis par diverses causes. Ces (ravailleurs ne peuvent avoir moins de dix -huit ans ni plus de soixante; ils doivent, en outre, éti'O exempts de toute infirmité qui les rendrait impropres au service militaire.
La famille qui possède le plus grand nombre de travailleurs tient le premier rang dans la série, puis viennent successivement les familles qui en ont un moins grand nombre , jusqu'à relies où il n'y a que deux travailleurs. Une Camille dont les deux travailleurs sont le père et le fils, le grandpère et le petit-fils, ou l'oncle et le neveu, est considérée comme n'ayant qu'un seul travailleur el jouit du droit d'exemption. Toutefois, si les familles de cette espèce ne formaient pas moins d'un tiers de séi'ie , on en composerait une série particulière d'où on tirerait le nombre de recrues désigné par l'ukase impérial. Lorsque plusieurs familles ont le mCme nombre de travailleurs, on met en avant dans la série celles dont les travailleurs sont le plus âgés; s'ils ont le même âge, les familles où il y a le plus de garçons et de veufs; s'il se rencontre des familles où les garçons el les veufs soient . en nombre égal, on inscrit d'ahov»!, telie*. çiVi-^ ■*!
le |iliis d'àmes ouvrières, c'esl-à-dire le moôfl d'enfants et de femmes; enfin, s'il se trouve des ' lamilles où tout soit identiquement semblable, le sort décide du rang qu'elles doivent occuper dans la série.
Les séries restent invariables jusqu'au renouvellement du recensement; mais tous les trois ans il se fait une r^'vision des familles, qui alors cbaagent de [ilace dans leurs séries respectives, suivant le mouvement qui s'est opéré flans l'effectif de leurs travailleurs.
La base du recrutement étant ainsi posée, l'opération devient facile et prompte. Il est des grouvernenienls où tout est terminé en moins de deus semaines; U faut dire aussi que l'émulation et l'es- Ijoir des récompenses excitent vivement les gouverneurs à se bâter; car, chaque année, celui qui a fini le premier reçoit un remerciment spécial de la part de l'empereur, tandis que celui qui a fini le dernier en reçoit une réprimande.
Le recrutement ne frappe une famille qu'autant qu'elle possède au moins deux travailleurs; il n'enlève qu'un seul homme à la fois. Ainsi, pour qu'il y ait équilibre dans les séries et égabté dans la répartition, les familles qui possèdent plus de qua- Ire liavaillem-s salii^font à deux recrutements consécutifs, et celles qui en possèdent plus de sept, à trois recrutements. Quand dans mie famille . il se
trouva à la fins des célibataires et des hommes manés, les célibataires sortent les premiers, et, parmi oux, les i^us âgés avant les autres; si tous sont mariés , ceux qui rfont pas d'enfants passent avant les pères de famille; enfin, si tous sont pères de famille, le choix de la recrue dépend du chef de la maison , ou de la bomie volonté des sujets, ou même du sort. 11 est entendu qu'il ne peut y avoir d'hésitation qu'entre individus aptes au service militaire ; car si , dans toute la famille, il n'y avait qu'un seul memhre qui remplît cette condition, marié ou céUbataire, père de femille ou sans enfants , il devrait subir la loi du recrutem«it.
Tîous avons ^vu que les séries, une fois fixées, restent invariables jusqu'au renouveliement du recensement.
Ainsi tous . les sujets qui naissent dans lintervalle, ne pouvant y être inscrits, sont par là. n^ème exceptés du recrutement. Toutefois, la 1<H permet aux communes de choisir pour recrues ceux d'entre ces derniers qui c«it atldbit Tàge de vingt ans, supjrtéant, par cette levée anoraaate, au déficit que les années mtroduisent dans l'effectif des recrues portées origmairement dans les séries.
Quant à la distribotkm et au dftoix que ks seigneurs russes font de leurs levées^ leur volonté ea est la seule règle. Cependant il leur est interdit de
livrer comme recrue le serf qui serait avec eni en procès poui' le rachat de sa liLertè. En outre, lorsqu'un de leurs biens , engagé à la banque pour cause d'emprunt , est smcliargé d'arrérages, la banque a droit de veiller à ce que les seigneurs ne fassent pas tomber sur ce bien le plus graol nomljre de recrues. Ce droit de surveillance afpartient également aux créanciers, pour les propriétés sur lesquelles sont hypothéquées leun ' créances.
Ainsi se pratique le recrutement de l'armée russe. Il serait difficile, je crois, d'imaginer stème plus puissamment combiné et mieui approprié à l'organisation de l'empire. De la sorte, le tzar peut réunir avec une facilité exti'éme el à sos gré tous les soldais qu'il veut, et cela, quoi qu'on ail dit, sans trop dépeupler ses conuiiuncs. Cepei dant, indépendamment des difficultés géographiques que j'ai déjà signalées, il en est encore d'ai lies, d'un genre diflérent, iiiù s'opposeraient effic cément à ce qiae les rccnitemenls fussent ou IM multipliés ou trop chargés d'hommes. Parmi c dernières difficultés je rangerai surtout les frai qui pèsent sur les communes à l'occasion de levée et de la livraison des recrues. Ces Irais sg énormes; les paysans y succombent. Et ici, il i faut pas tant s'en prendre au tarif légal qu'à rapacité des membres àe* \s)b\uia.\^ 4r.
Sra LE PROTOCOLE DE VIENNE. 31 1
nient, lesquels, comme tous leurs collèg^ies de l'empire, et plus encore, font de leurs fonctions un véritable maiclié,
Pour compenser, autant que possible, les désastres qu'elles ont à souffrir de ces monstrueux abus, les communes clierclient par tous les moyens à sauver du recrutement ceux de leurs sujets que recommandent un tempérament solide et des habitudes laborieuses, pour ne livrer, à leur place, que l'écmne de leur population. Les seigneui's font de même. A cet égard, il est yrai, la loi impose des conditions rigoureuses ; mais quoi de plus facile à éluder que ces conditions, avec des agents que la soif de l'or tourmente et qui sont complètement étrangers à ce que l'on apjielle conscience et honneur !
Si à cette facilité qu'ont les seigneurs et les communes de bvrer comme recrues leurs sujets \icieux et inutiles, enjoint les cas d'exemption et d'exclusion ainsi que les divers modes de remplacement, tels qu'ils sont formulés dans le svod, on sera étonné de l'effroyable (pialité des élément dont se compose généralement l'armée russe. On pourrait presque la considérer comme l'égout de l'empire. Tout mauvais sujet est acquis , ce semble, de droit aux drapeaux. Ne voit-on pas, en Russie, condamner au métier de soldat ailleurs on condamne au liamÊl \i. fen.\. îâst «
((ue ce niélier est tellemenl miséiable qu'il équivaut , et au delà , à la vie du boulet ; quelques-ui» même lui préfèrent te deraier. J'ai vu.daos un des gouvernements septentrionaux de l'empire, pinsleurs soldais, fatigués des rigneuis du scnii mettre le feu à, des cabanes de paysans, pour faire condamner, comme incendiaires, à l'esil Sib^ie.
Quoi qn'ii en soit, et de quelque vice que le dat russe soit souillé à son origine , il n'en est pas moins , une l'ois en ligue de bataille, un lerrible instriuneat do force. La discipline le transforme ; elle le dépouille lelleiiaeut de sa peisonnalilé, qu'en i-ain ciiercherail-on on lui le plus léger rellet d'ime volonté ou d'un sentiment propres. C'est l'oriii'e do, chef incarné. M. de Cusline , qui a délini le B.UEiqH une machine incommodée d'une âme, trouverait ifl cet égard le soldat du Izar parfaitement libre. B ■* est machine , rien de plus. N'attendez de lui ni réflexion, ni conseil. Si on lui dit : Halle! il fait balte; si on lui dit : Marche! il marche, dùl-U passer à travers les ûammes de l'incendie , les glaçons tourmentés de la débâcle ou les flots de l'inondation. On remarquait autrefois dans le dat russe une certaine verve de fanatisme, verve n'existe plus : Nicolas a achevé l'œuvre Paul; il conmiande à des automates; l'imporl c'est qu& k iëssalL malms^. feûi.^^e.a. maoli^
SUR LE PROnrOCOLE BE VIENNE. 313
n'attacbé-je qu'un mmce intérêt à ce manifeste religieux que publiait naguère arec tant de fracas l'empereur orfliodoxe : c'est là un coup de cloche pour étourdir l'Occident ; l'armée russe ne l'a pas entendu. Pacho (en route)! ce mot que l'empereur dit à son cocher quand il monte en droschky ou en traîneau, serait plus e£Scace cent fois pour pousser les soldats russes en avant que toutes ces splendides tirades de patrie et de religion qu'ils ne comprennent pas.
Pour apprécier xme aussi merveilleuse passivité d'obéissance, il faudrait bien connaître les étranges moyens par lesquels on a réussi à l'obtenir. Un fait en donnera l'idée. J'ai connu très-particulièrement, en Russie, un général diargé d'inspecter un des corps détachés de l'armée. Ce général était d'origine allemande, de formes très-polies, de mœurs privées très-douces , un homme du monde , en un mot.
Or, voici comment il formadt ses soldats. Quand l'un d'eux s'était rendu coupable de quelque délit disciplinaire, il convoquait toute sa compagnie, qu'il faisait ranger autour d'une fosse creusée d'avance ; puis , le délinquant étant amené , il lui ordonnait de se mettre à genoux par terre, sur le bord de la fosse, et le faisait battre à coups de bâton jusqu'à ce qu'il y tombât. Alors, élevant ime voix sévère : « Souviens-toi , lui disait-il , de ce châtiment, et garde -toi de t'y exi^oset vsxva.
seconde fois, car celle Ibsse le senirait de loinbeau. >■ Le ninJheureus soldat était ensuite ramené à la caserne , souillé de sang et de terre ; je liiisse à juger s'il prafllait de la leçon. Tel esl le mode d'éducation dont Taisait usage un hornme éminemment civilisé. Quel doit donc être celui de lanl d'autres généraux russes qui n'ont pas encore secoué leurs instincts de barbarie, et dont on n'aurait qu'à gratter l'épiderme pour retrouver, comme disait Napoléon, le Tartare ?
Mais , si une discipline aussi excessive réussit à transformer le soldat en machine, réussit-elle également à lui inspirer l'esprit militaire î Comment cela serait-il possible? L'esprit militaire a-t-il jamais été le fruit de l' abrutissement? Cet esprit , Je puis l'affirmer, est tout à fait étranger au soldat nisse. Il ne veut rien, il ne sent rien; il obéît. Du reste, la vie qu'il mène pendant la durée de son sei'vice n'est guère plus propre à élever son âme que l'éducation qu'il y reçoit. Mal vôtu, mal nouni, i peine payé, il n'a de soulagement à sa misère que dans la faculté qui lui est laissée de mettre ses bras au service de tout le monde. Avez-vous ime maison à démolir, un déménagement à faire , un bateau à décharger, allez à la caserne. Les soldats russes sont les premiers manœuvres, les premiers liommes de peine de l'empire. Ils travailleront pour vous à outrance, et si, pour prix de lem'
labeur, vous leur donnez quelques copecks , quelques verres de mauvaise eau-de-vie , ils vous baiseront la main. Servilisme au dedans, servilisme au dehors, servilisme toujours, voilà la vie du soldat russe. On ne sait même quels privilèges on pourrait reconnaître, à cet égard, aux grenadiers de la garde impériale.
Comment, du reste, espérer de rencontrer dans les simples soldats ce qui fait absolument défaut aux officiers? Depuis Souvsraroff , la Russie pourrait-elle citer un seul général d'une valeur sérieuse? On vante, il est vrai, la haute capacité du maréchal Paskewitsk ; mais ceux qui ont pu former leur conviction sur d'autres pièces que sur des rapports officiels savent ce qu'il faut penser de cette renonmièe conventionnelle. Rien d'élastique ni de complaisant comme un ukase ! N*a-t-on pas vu, en 1843, Nicolas promouvoir, en une seule fois , cent généraux , dont trente généraux en chef? Est-ce que le pays s'est cru doté, pour cela, de cent illustrations de plus? Il en est des épaulettes d'or que le tzar confère à son armée comme des croix et des diamants dont il chamarre la poitrine de ses fonctionnaires : charlatanisme du pouvoir qui ne fait illusion à personne. Les plus beau:t cordons du monde ne sauraient forcer l'opinion à voir un mérite réel là où elle n'avait découvert jusqu'alors que de la vulgarité et de l'hnpuissance:
316 APPEiraCE
Non, je le répète, c'est en ■vain qu'on demanderait i l'armée russe actuelle une épée vraimeni illustre. Rien de ce qui pourrait cootribtier â la former n'existe dans l'empire : ni l'amour de h gloire, ni l'exajtation du patrioUsrae, ni la force du caractère, ni la générosité de l'âme, ni, enfin, ce qui coui'onne toutes ces qualités soirvcraines, ce qui en est comme le sceau vivant, l'esprit inîlitaîre. Il est vrai qu'en compensalion la Russie s'appuie sur son ambition séculaire, sur sa passion effrénée de conquêtes, cl (jue, du haut de ses succès passés, elle déûe audacicusemenl le monde. Mais, j'insiste encore sui' ce point, ce que la itussie fut jadis militiiirement , elle ne l'est plus aujourd'hui. D'ailleurs une ainbiUoQ, quelque ardente qu'elle soit, suppléerait-elle jamais au géme des batailles? C'est assez trembler devant le colosse; il est temps de le mesurer do sang-froid et" de ne [Jus prendre pour du bronze ce qui n'a (fcCh peise la solidité de l'argile.
Un des attributs les plus essentiels d'an dief d'armée, c'est la science. Or, où en sont, sur ce point, les ofliders russes? Écoutons un homme qni a vu de près la Russie, et dont les jugements, malgré leur sévérité, sont regardés paj- les Rasées eux-mêmes comme étant généralement d'ane'CMOtitnde irréprochable.
n En Russie, Vea yhûVvctî- ttoïîvtwK, ^<xa.&itati
BBBniPF
SUR LE PROTOCOLE DE VIENKE. 3f7
dans les écoles de cadets formenl une classe à peu près nulle; ce qui s'explique en partie par l'indifférence que les officiers out, en général, pour leur profession , par la frivolilé de leur caractère et la nature superficielle de tout ce qui concerne leur éducation.
"Les officiers russes, en très-petit nombre, qu tiennent à grandir dans leur état, savent très-bien u'ils ont pour cela des moyens plus prompts et plus efficaces que de se donner la peine d'étudier les principes militaires, ou de se préparer à l'atancement qu'ils ambitionnent. Ce n'est pas qu'à l'imrtalion de ce qui se pratique chez d'autres peuples, l'avancement soit subordonné à l'infiuence des intérêts arislocraliques; tout aii contraii'e, l'empereur semble avoir tellement à cœur d'évitei' tout favoritisme de ce genre, qu'on pourrait lui supposer l'intention d'iiuinilier encore davantage cette partie de la noblesse déjà si déchue; les officiers issus de grandes familles ont pins de peine à s'élever par la favem- de leurs généraux, et sont plus sévèrement punis pour la moindre infraction à la discipline militaire que ceux d'une naissance obscure.
« A la vérité, \n fortune qui, en Russie, accompagne souvent la naissance, leur fournit des moyens de compensation; la clef d'or ouvre indirectement la voie à l'avancement, et tire le rideau sur tii.Q.1:!^
318 APPEHDUIE
(les l'ailles. Le giinéral on le colonel d'un rêgimenl ne manque jamais d'indulgence ni de bons iémoignages en faveur des cadets ou des subalternes qui leur achètent , à des prix énormes , des chevaux usés ou défectueux. Les mêmes raisons font que les examens ne sont que de pures formalités, De son vivant, le grand-duc Michel examinait personnellement tout cadet, tout volontaire qui aspirait à l'épaulette d'oificier ; mais la sévérité de ces investigations portait uniquement sur la tenue el sur la manière de monter à cheval : de sorte que tel homme pouvait obtenir, sur ces deux points, son entière approbation , qui, après tout, n'était guère bon qu'à devenir caporal.
B Les jeunes Russes ne montant jamais h cheval ■ que pour le service ou dans les écoles d'équitation, leur pratique est peu brillante, malgré toutes les peines que se donnent leurs chefs. Autrefois, les moyens les plus burlesques étaient mis en usage pour abuser le grand-duc dans ces parades du manège. Des cadets faisaient coller leurs culottes de peau à la selle; d'autres y faisaient attacher leurs bottes, afin de ne pas s'écarter trop aisément du siège. Mais, comme le grand-duc les fit quelquefois descendre de cheval, la supercherie fut découverte, et il devint par la suite fort difficile A tromper.
' Pour l'instruction intellectuelle, l'cxaincn, solli-
cité d'une manière convenable, est moins difficile. Nous avons connu un officier qui désirait obtenir une commission dans rartillerie. II fut informé qu'il devait solliciter du général chargé de l'examiner la faveur de quelques leçons ; ce général l'invita à déjeuner, lui donna une bouteille de Champagne , et prit ensuite fort tranquillement le billet de mille roubles (1125 fr. ) que son élève venait de déposer, d'une main tremblante , sur là table, dans une belle enveloppe.
« Ceci , dit le général , quand ils eurent fini la tt bouteiUe, suffit pour une leçon.
«< — Et combien, dit le cadet , Votre Excellence « pense-t-elle qu'il m'en faille encore ?
« — Trois autres , et vous serez en état de pas- « ser avec distinction votre examen.
« — Et vous ne croyez pas qu'une leçon puisse i suffire?
« — Cela dépend de vous I »
« Profitant de l'avis , le jeune homme renferma trois mille roubles dans un billet. En conséquence, le moment venu, il fut déclaré fort capable et reçut sa commission * . »
Tels sont les officiers de l'armée de terre. Il faut en dire au moins autant des officiers de la marine. Après un cours insignifiant d'études dans un corps