CHAPITRE V
La main-d'œûüvre salicole
A. — Propriétaires et paludiers
Autrefois, les marais salants de l'Ouest appartenaient à des descendants de vieilles familles nobles ou à de riches bourgeois. La plupart, ne trouvant plus de sauniers, ont préféré les vendre à vil prix pour ne pas avoir à en payer les impôts et c’est ainsi que dans l’île de Ré, beaucoup de sauniers sont devenus propriétaires des marais qu’ils faisaient, préférant les cultiver à leur profit qu’à celui des autres ; malgré cela, beaucoup de marais sont encore en désert !
Dans la presquîle Guérandaise, si l’on rencontre beaucoup de propriétaires paludiers, on trouve encore des colons qui font les marais pour le compte d’un ou plusieurs propriétaires ; ce droit à la culture se transmet de père en fils et depuis toujours.
De juin jusqu’en septembre, on exploite les marais sur les côtes de l’Atlantique. La récolte du sel est faite, comme nous l’avons dit, par le paludier ou le saunier, selon les régions, aidé de sa femme et de ses enfants. Au point de vue physique, les hommes sont grands et vigoureux ; les femmes, de taille moyenne, robustes et vigilantes, travaillent autant que leurs maris. Il faut les voir, ces paludières au teint hâlé, portant sur la tête, dans des « geddes ou giddes », une charge de 25 kilogrammes de sel, jambes nues, en courts jupons aux couleurs vives, aller et venir autour du marais ; les paludiers, pieds nus, chemises dégrafées, le front ruisselant, marchent, sautillent autour des œillets miroitants ; leurs torses jeunes, leurs membres souples se plaisent aux gestes sobres et rythmés.
Ils aiment leur dur labeur et ne reculent jamais devant
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les grands travaux, pourvu qu’ils soient interrompus par des repos plus ou moins longs et les préfèrent à des efforts moindres, mais continus. Ils ne se plaignent pas de l’insuffisance du salaire ; ils apportent à leur tâche une conscience rare. Cependant, la vie est dure ; presque jamais ils ne se nourrissent de viande, mais mangent les produits de leur pêche, auxquels ils ajoutent des pommes de terre.
Certaines années, la misère est grande ; il faut à cette population un bien grand attachement au pays et un profond respect des traditions pour ne pas abandonner cette culture. D’ailleurs, les paludiers jouissent. au point de vue moral, d’une excellente réputation. Pendant de longues an- nées, ils ont porté le costume héréditaire, mais depuis que les récoltes sont mauvaises, ils l’abandonnent peu à peu et ne les revêtent que pour les jours de grandes cérémonies.
Cette vaillante population côtière a une qualité remarquable : celle de ne pas se laisser aller au découragement, même dans les situations les plus difficiles, manque de récolte, destruction des digues et levées, ainsi que cela vient de se produire au mois de mars dernier, et sens se lasser, elle relève les travaux de défense ruinés par la mer et recommence avec courage à préparer le marais pour la prochaine récolte, sans avoir la certitude qu’elle sera payée de ses peines.
Dans les petites exploitations, le saunier travaille par an, environ 4 ou 5 mois, mais pendant ceux de juillet et d’août, lorsque Phébus veut bien nous honorer de ses chauds rayons, il fait de longues journées qui comméncent vers 2 heures du matin et se rend sur lé marais, aidé par sa femme qui ramasse le sel blanc, pendant que lui fait la récolte du gros sel. L'adresse du paludier se montre dans l'opération qui consiste à tirer le sel déposé dans les œillets. Il faut procéder avec précaution, de façon à ne pas ramener plus de vase que de sel. Pour cela, il faut, en effleurant à peine le fond de l’œillet, recueillir les cristaux
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avec son rouable (1) et le déposer sur l’une des ladures (2) ; il faut une extrême légèreté de main et une grande habileté qui s’acquiert par l’habitude.
B. —— Nature du contrat entre le propriétaire et le paludier
À proprement parler, le paludier n’a pas de salaire fixe ; il a donc tout intérêt à bien entretenir les marais dont il a la charge, de façon à ce qu’ils produisent davantage. En général, il reçoit pour prix de ses peines, la moitié de la récolte, mais il participe dans la même proportion aux frais qu’occasionne celle-ci : portage, conduit et autres travaux d'entretien : curage des vasières et mise en état du marais.
Dans la presqu'île Guérandaise, à la date du 8 février de chaque année, sans aucun délai préalable et sans ministère d’huissier, le paludier doit préparer les marais, les mettre en état de rapport ; lorsqu’il récolte le sel, il le met sur la ladure où « les porteresses »-viennent :e prendre pour le transporter à l’endroit de la digue où sera formé « le mulon ».
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Les porteresses sont gagées par le paludier à partir du 8 février, pour la récolte de l’année, mais le plus souvent, le portage est effectué par la famille de ce dernier.
Le salaire des porteresses est payé au moment où le paludier vend sa récolte, mais, si dans l’année, il n’a pas trouvé d’acheteurs, il est tenu Ge faire l’avance du salaire. Il doit, avec la permission du propriétaire, transporter le sel chez le négociant preneur de celui-ci. Ce transport se nomme « le conduit ».
Le sel se vend au poids ; l’unité usitée est « le muid », qui représente 3.000 kilos. Le portage se paie à raison de 20.francs par œillet, prix forfaitaire qui est dû, même si la récolte est absolument nulle.
(1) Planche d’un mètre de long, adaptée à un long manche de plusieurs mètres de longueur.
(2) Ladure petite plate-forme circulaire où l’on dépose le sel.
NET Vie
Le conduit est payé au tonnage et varie de 20 francs à 60 francs par muid, selon l’éloignement du marais.
Tous les deux ans, le paludier fait la remise en état de la large douve intérieure de la vasière ou 1éservoir destiné à l’alimentation du marais. Ce travail se rémunère suivant le nombre d’œæillets desservis par la vasière.
Le prix actuellement demandé pour l'exécution de ce travail est de 20 francs par œillet ; le paludier y participe par moitié.
Les dégâts causés aux salines par les fortes marées, les pluies d’hiver, les éboulements de terre, les ruptures de digues, sont réparés par le paludier aux frais du propriétaire, de même que les vannes sont remises en état par ce dernier.
Enfin, l’outillage nécessaire à la récolte ou au petit entretien du marais est fourni par le paludier.
À Beauvoir-sur-Mer, le contrat verbal existant entre les propriétaires et les sauniers est consenti à moitié fruits ; les premiers supportent les grosses réparations et les seconds gardent à leur charge le nettoyage et l’entretien annuels.
À Noirmoutier, la récolte est partagée en deux parties égales. Les grosses réparations restent à la charge des propriétaires ; les colons s’occupent avant la campagne de la mise en état des marais. Ces derniers ne sont pas loués seuls, leur location comprend également des terres labou rables dont le fermage peut atteindre jusqu’à 500 francs l’hectare, plus une redevance en nature qui varie de un à deux décalitres de froment. Ce contrat, qui tient à la fois du fermage et du métayage, est une bizarrerie économique que nous soulignons en passant. A côté des sauniers, vit toute une population de coloyeurs qui jorissent d’un quasi monopole pour conduire le sel du marais au Lort où toute une flotille de caboteurs le transportent un peu partout sur le continent.