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CHAPITRE VII

Principes de la politique salicole

La production totale française du sel, largement surproductrice, est évaluée annuellement à 2.000.000 de tonnes, ainsi qu’il résulte du tableau emprunté à la revue : « Les Annales des Mines » de février 1936. Production des mines de sel gemme, sources salées et des marais salants (France entière).

Sel gemme RE a Sel Sel Sel pour marais sa- Production Année brut raffiné soudières lants totale

À. — Nécessité de ne plus accorder de concessions

Cette production pourrait être facilement doublée, car, ainsi qu’il a été dit dans un précédent chapitre, les mines actuellement concédées ont des possibilités quasi infinies et leur production pourrait ainsi engorger le marché, en-

traînant un avilissement complet des cours, ce qu’il faut éviter à tout prix.

L’attention du gouvernement français a été attirée sur ce danger possible ; pour y remédier, dès le 2 juin 1902, le Ministre des Travaux publics, M. Baudin, prenait une décision comportant déchéance et retrait des mines de sel non exploitées, en raison de la surproduction ; mais la. doctrine des Pouvoirs publics consistant à ne plus tolérer

la mise en exploitation de gisements nouveaux date de

Le 17 août de l’année suivante sont rendus dix-huit décrets nouveaux concernant autant de demandes de concessions et c’est en mai 1908 que le Conseil Général des Mines décide, à l’occasion d’une question d’amodiation dans l’Aude, qu’il faut éviter toute surproduction ; d’autre part, l’article 81 du nouveau projet de loi sur les mines porte que les concessions ne pourront servir à établir des fabriques de sel de consommation.

Les principes de cette doctrine gouvernementale posés par une grande Commission interministérielle et extra-parlementaire ont été constamment sanctionnés depuis par le Conseil Général des Mines et par le Conseil d'Etat.

Ils tendent à limiter autant que possible le tonnage de la production à celui des débouchés et permettent d’atteindre certains buts dont la nécessité se fait sentir.

Le gouvernement a bien compris le péril qu’amènerait l’octroi de nouvelles concessions alors que le marché français du sel présente une surproduction effective et qui pourrait être accrue très sensiblement, même ‘sans la mise en exploitation de nouveaux gisements, comme il est écrit ci-dessus. Ù

. ‘On se trouve en face d’une nécessité absolue de refuser sans exception toutes concessions nouvelles tant en France qu’en Algérie.

La question ne se pose plus en réalité pour la métropole

et depuis 1906 il n’y est plus attribué, conformément à .la jurisprudence constante du Conseil d'Etat, aucune concession de sel et aucune ouverture d’exploitation nouvelle sous quelque autre forme juridique que ce soit n’a été autorisée ni supportée, sauf deux exceptions ; mais l’Algérie, à différentes reprises, sans se soucier des principes qui régissent le marché salinier, a tenté, au cours de ces dernières années, d'obtenir l’exploitation des gisements importants connus sous le nom de Rochers de sel de « Djelfa » et « d’El-Outaya ».

Le premier a fait l’objet de plusieurs demandes en concessions qui, transmises à Paris avec avis favorable, n’en ont pas moins été rejetées par le Conseil d’Etat qui ne s’est pas départi de sa jurisprudence trentenaire.

Quant au Rocher d’El-Outaya, il a déjà fait l’objet d’un permis de recherches avec « faculté de disposer des produits » et cette affaire toujours pendante a fait couler déjà beaucoup d’encre et a instauré une polémique des plus ardentes dans « le monde du sel » et au Parlement. Nous croyons savoir qu'à la suite de nombreuses démarches des élus des départements salicoles, le gouvernement s’occupr activement de cette question et espère pouvoir la solutionner favorablement sous peu.

Il n’est tout d’abord pas contestable que la doctrine métropolitaine en concessions de mines de sel exposée ci-dessus doit s'appliquer également à l’Algérie, cette France d'Outre-Mer, dont les produits ne sont pas soumis à des droits d'importation ; ; d’où l’impossibilité légale pour elle de se faire accorder l'octroi de concéssions nouvelles rigoureusement interdites en France depuis plus de trenté ans.

‘Assimilée à la Métropole à tous points.de vue, l'Algérie ne saurait prétendre à un régime spécial et obtenir des autorisations pour exploiter de nouveaux gisements, tels que celui d’El-Outaya, d’une importance de 200 millions de ton-

nes, cent fois la production annuelle de la France entière. alors que l’apport d’un tonnage de sel même minime sur le marché métropolitain-algérien amènerait une perturbation qui n’est évitée que grâce à une politique des plus prudentes.

L'Algérie ne peut pas faire valoir que l'exploitation de ces nouveaux gisements répond pour elle à un besoin, attendu qu’elle produit plus de sel qu’elle n’en consomme, puisqu'elle est exportatrice, ainsi qu’en témoignent les chiffres ci-après de provenance algérienne.

Sa production est la suivante :

Années Tonnes CPS SSSR 16.000 RP SR SRE es 15.000 ; RAT ER ERREUR 36.000 POSTER RENE ue : 60.000 AO ARR Sr 58.000 LS eee eee 80.000 ROSÉ nee 42,825

Et voici le mouvement de ses importations et de ses exportations avec la Métropole :

Importations Exportations en provenance de la Années vers la Métropole Métropole 1928 15.074 tonnes 7.820 tonnes 1929 9.333 14.707 1930. 8.412... 9.564 1951 38.973 - 4.264 1932. . 38.796 6.030 1933 49.850 5.366 1934 27.073 4.881

- Ces renseignements ont été puisés dans les statistiques da Gouvernement Général de l'Algérie.

On peut dire que ce pays n’a aucun intérêt, même économique, à exploiter de nouveaux gisements.

Un des autres principes de la politique salicole est de s'opposer à l'importation en France des sels de provenance étrangère, opposition qui est pleinement justifiée par la surabondance du sel produit par la Métropole, surabondance qui constitue toujours le principal argument sérieux à mettre en avant.

Les producteurs Français se sont toujours élevés contre l'introduction sur le marché des sels étrangers, même en quantité très réduite ; ceux-ci, quoique grévés des frais de douane et de transport, pourraient, grâce à leur faible prix de revient, être livrés en France à des cours légèrement inférieurs aux nôtres ; de là, une perturbation incalculable sur le marché et un effondrement des prix pratiqués.

L’entente de fait qui existe actuellement entre les producteurs de l’Est, du Midi, du Sud-Ouest et de l’Ouest, cesserait en effet d’exister, et les plus importants d’entre eux n’hésiteraient pas pour se défendre (le cas s’est déjà présenté) à vendre immédiatement leur sel même au-dessous de son prix de revient, arrivant ainsi à supprimer cette concurrence, mais amenant en même temps la ruine des laborieux paludiers de l'Ouest.

Ceux-ci ne trouvant plus dans la culture de leurs marais. un revenu suffisant pour leur permettre de vivre les laisseraient en désert. Voilà le résultat néfaste que donnerait l’arrivée dans la Métropole des sels étrangers. ==

L'équilibre du marché du sel obtenu à grand peine à la suite de luttes nombreuses, entre les producteurs, ne se maintient difficilement qu’en pratiquant une politique de

prudence et au prix de nombreux sacrifices après entente mutuelle.

À ces objections des plus valables, les partisans, peu nombreux d’ailleurs, de l'importation des sels étrangers,

n’ont à opposer, à l’appui de leur thèse, aucun argument sérieux et qui soit à retenir.

Les faits sont là dans leur brutalité, on ne peut escompter aucun résultat heureux de l’importation d’un produit dans un pays qui en est largement surproducteur et qui pourrait l’être encore davantage, sans l’économie contrôlée et coordonnée qui y est judicieusement pratiquée.

B. — Essai d’abaissement du coût de la production

Tentative de transformation des marais salants Utilité de leur maintien

Toujours en vertu des principes de la politique du sel, on a essayé, sans parvenir à des résultats tangibles, d’arriver à l’abaissement du coût de la production en cessant d’exploiter les centres peu importants dont les frais généraux entraîneraient un prix de revient trop élevé.

On avait songé, d’autre part, à une certaine époque encore peu lointaine, à transformer les marais salants de l'Ouest qui, à un moment donné, et avant l’entente avec les autres centres, ne nourrissaient plus les intéressantes

populations qui les exploitaient.

Des essais ont été tentés sans donner des résultats appréciables. On avait pensé à convertir ces marais soit en prairies, soit en viviers, soit en exploitations ostréicoles ; quelques tentatives ont été faites en ce sens, mais n’ont donné rien de probant.

On s’est rendu compte que ces nouvelles cultures, même si elles réussissaient, seraient loin d’être d’un aussi bon rapport que les marais salants et entraîneraient des frais de mise en œuvre trop élevés pour les ressourcés modestes des paludiers ; ceux-ci, du reste, se sont élevés avec énergie contre ces transformations.

Il est fort heureux, au surplus, que l’on n’ait pas donné suite à ce projet suscité par la triste situation d’alors: des producteurs du littoral et des îles de l'Ouest, car le maintien en production de nos marais salants de cette région

assure tout d’abord l'existence de vingt mille personnes environ.

En 1913, l’ingénieur en chef des Mines, M. Leprince- Ringuet, délégué par M. le Ministre des Travaux Publics d'alors, a visité les centres salicoles et a fait plusieurs rapports sur la nécessité de combler ou transformer les marais salants de l'Atlantique, le Comité directeur de l’Association Salicole de l'Ouest de cette époque a conclu qu’il était impossible d'envisager cette éventualité pour les raisons suivantes :

1° Difficultés matérielles considérables.

2° Oppositions très vives des populations.

3° Essais tentés à ce jour infructueux.

1° Difficultés matérielles

La difficulté matérielle du comblement ou de la transformation provient de l’étendue considérable des surfaces à combler, du morcellement infini de la propriété ou de l’absence complète de terres végétales ; cette opération se heurterait à des difficultés insurmontables que nous développerons un peu plus loin et coûterait de 30 à 40 millions pour transformer les marais salants de nos quatre départements salicoles.

2° L'opposition des populations

Il a été constaté en Bretagne comme en Vendée et en Charente-Inférieure que les populations sont très attachées à la culture du marais salant, culture qui remonte à plusieurs siècles.

La fabrication du sel est le complément indispensable de la culture du sol surtout pour les îles, c’est-à-dire qu’elle vient suppléer à l’insuffisance de revenu que donnent tantôt les bosses, tantôt les vignes.

L'abandon de l’un entraînerait fatalement l’autre à: la ruine. Dans certaines régions, et surtout dans la presqu'île Guérandaise, il a été reconnu qu'aucune autre culture n'était possible, et en tout cas ne serait aussi profitable

pour le paludier que celle du sel, depuis le relèvement des cours pratiqués.

La culture des seigle, orge, oignons, pommes de terre, va de pair avec la culture des marais.

En dehors des ressources que les marais salants procurent aux propriétaires et aux paludiers, les expéditions de sel par mer font vivre une flotille de borneurs attachés aux ports de Noirmoutier, d'Oléron et de Ré, et constituent un aliment de frêt très important pour les caboteurs ; de plus, les inscrits maritimes auraient aux aussi à souffrir de la transformation des marais.

3° Essais infructueux

Le Commissaire enquêteur a vu sur place à Noirmoutier et dans les îles charentaises des essais de transformation et partout il a pu constater que, malgré les dépenses engagées, le résultat obtenu a été déplorable.

Tout concourt donc au maintien du statu-quo ; de plus, au point de vue sanitaire, il serait à craindre que l’abandon des marais provoquât une épidémie de paludisme due au développement des moustiques.

En 1899, au moment de la mévente des sels, cette maladie avait commencé à gagner les contrées salicoles. Cette remarque a été faite quand les marais de Marennes furent délaissés.

Une autre conséquence serait l’exode des populations côtières et insulaires vers les villes où le chômage n’est déjà que trop considérable et où les situations sont plus encombrées que jamais ; dans certaines contrées ainsi délaissées, les îles par exemple, l'Etat serait obligé de pourvoir à l'entretien des digues dont s’occupaient les paludiers et qui servent également à protéger les agglomérations contre l’envahissement de la mer.

Enfin, ce n’est pas là le moindre des arguments en faveur du maintien des marais de l’Ouest, il est nécessaire pour la Défense nationale d’avoir en temps de guerre un

centre producteur de sel éloigné des frontières et en dehors de la zone des opérations militaires pour pourvoir aux besoins de la population civile, ainsi qu’à ceux des troupes, et pour fournir aux usines de guerre la matière première nécessaire à la fabrication des produits chimiques et des gaz de combat.

Lors de la dernière guerre, alors que les usines de l’Est et de ia Franche-Comté se trouvaient, soit occupées par l'ennemi, soit sous le feu de leurs canons, l’appoint des sels de l’Guest n’a pas été négligeable ; il a aidé largement à alimenter nos troupes et à fabriquer les poudres ainsi que les gaz asphyxiants.

Il faut donc pour toutes les raisons que nous venons d’énumérer, maintenir en exploitation les marais salants de l’Atlantique, dont le nombre tend malheureusement toujours à diminuer par suite du manque de main-d'œuvre.

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