MARIAGES D'ARGENT
caines pour tout ce qui concerne le ménage et le travail manuel. Nous voulons examiner dans ce chapitre les effets de l'argent (de la possession) sur la vie sexuelle de notre société civilisée moderne. Ils sont de trois sortes : 1° le mariage d'argent; 2° la prostitution, exploitée par le proxénétisme, puis, entre les deux, 3" le concubinage vénal.
§ 2. — Mariages d'argent.
Le mariage d'argent est la forme moderne ou, si l'on veut, le dérivé du mariage par achat. Autrefois, on achetait une femme et Ton vendait sa fille. Aujourd'hui on se vend à une femme et l'on achète un gendre. L'amélioration consiste en ce que l'acheteuse et l'acheté ne se trouvent plus l'un vis-à-vis de l'autre dans la position de propriétaire et d'objet possédé. Néanmoins le mariage d'aujourd'hui donne lieu à bien des trafics, des spéculations et des exploitations de nature fort malpropre.
Ces faits sont si connus que je n'ai pas à m'étendre beaucoup à leur sujet. Au lieu d'amour, de force de caractère, de capacité, d'harmonie des sentiments, de santé intellectuelle et corporelle, on recherche dans le mariage l'argent comme Valpha et 1' oméga. L'argent éblouit la plupart des hommes au point de les rendre myopes ou aveugles pour tout le reste. Ils ne comprennent plus que la santé et la valeur physique et morale d'une femme sont un capital bien préférable à tous les titres déposés dans la caisse du futur beau-père, titres qui seront rapidement dissipés par des enfants tarés de mauvaise hérédité physique ou mentale. Voilà comment l'ignorance des lois de l'hérédité et la rapacité des intérêts pécuniaires poussent perpétuellement à la procréation antisociale d'une descendance dégénérée.
Inversement, l'on voit une foule de femmes et d'hommes capables, honnêtes et sains, demeurer célibataires et stériles parce qu'ils n'ont pas d'argent. Le capital les exploite comme travailleurs et il les empêche de reproduire leur race, ou bien leur propre prévoyance et de.s scrupules orientés à faux les poussent à éviter de procréer.
Un symptôme caractéristique à cet égard s'observe dans les armées, surtout dans l'armée allemande, où il était interdit aux officiers qui ne sont pas dans une position aisée, d'épouser une
femme qui ne possédait pas une certaine fortune ou un certain revenu ; l'officier devait en effet pouvoir entretenir sa famille à la. hauteur de sa condition. Ce système, qu'on cherche à justifier par toute sorte de raisons, montre à quel point le règne du veau d'or et des préjugés de classes a fait dégénérer nos mœurs. Sans fortune, on ne peut plus servir sa patrie comme officier et se marier, à moms de se vendre à une femme riche, occupant un rang relativement élevé dans la société. En d'autres termes, l'officier ne peut plus se marier librement, par inclination, s'il ne possède pas une certaine fortune. Sans doute il existe des officiers qui se marient par amour. Néanmoins on exige, pour consentir à leur mariage, non seulement la fortune ou le revenu dont nous venons de parler, mais encore que leur femme appartienne à une certaine couche sociale et ait reçu une certaine éducation. Si la fortune est grande, on sera plus coulant sur le reste. La femme de l'officier doit à l'occasion prendre part aux bals des casinos et aux invitations officielles. Il lui est interdit d'exercer ouvertement un métier; on n'accepte pas même que ses parents tiennent un commerce en boutique! Dans une ville allemande, un de mes proches parents entendit une mère riche dire un jour à sa fille qui ne pouvait se décider à épouser un fiancé qu'on lui proposait : « Si tu ne le veux pas, laisse-le aller; nous ne voulons pas te forcer; nous avons assez d'argent. Si plus tard tu veux te marier, nous pourrons bien toujoiu's t'acheter un officier. « Il en était souvent de même des fonctionnaires de l'Etat qui ne pouvaient se marier tant qu'ils ne gagnaient pas, par exemple, 1.800 marks. En outre, il était interdit à leur femme d'avoir un métier.
Dans la tyrannie de ce qu'on appelle les mariages de classes bien assortis, l'argent joue aujourd'luii presque seul le rôle décisif. Autrefois, la naissance et la noblesse étaient tout; c'étaient elles aussi qui procuraient la puissance et la fortune. Actuellement, l'argent les a remplacées et a accaparé la puissance universelle. Si de nos jours un homme énergique et intelligent veut réagir, et revenir à des mœurs modestes et primitives, s'il s'habille simplement, travaille de ses mains, prend ses repas à la même table que ses domestiques, ou même se passe de ces derniers, on le méprise et il se rend la vie impossible dans ce qui s'appelle la bonne société. Les garçons d'hôtel, le dernier des commis, le regardent du haut en bas; on le traite de goujat, d'avare, d'original, d'individu mijr pour l'asile des fous.