MARIAGES D'ARGENT
Ce n'est donc que jusqu'à un certain point, et avec une grande prudence, qu'on peut tenter de réagir contre le tourbillon de notre luxe effréné, et c'est dans le mariage que la chose devient la plus délicate et la plus difficile. Un homme bien élevé et instruit, mais sans argent, qui voudrait par exemple se marier étant étudiant pour éviter la prostitution ou d'autres égarements de ce genre, qui voudrait vivre avec sa femme dans une chambre, sans le moindre apparat, chacun travaillant de son côté, trouverait bien difficilement une fille bien élevée qui consentît à le suivre dans cet ordre d'idées et dans ce projet. Tout doit se passer selon la mode, la coutume et les préjugés de la classe où l'on vit, ce qui la plupart du temps rend le mariage impossible tant qu'on n'a pas ce que l'on appelle une position. Personne cependant ne jettera la pierre au même étudiant s'il vit en concubinage avec une grisette qui lui permettra de réaliser son désir. Pourquoi les mêm.es moyens d'existence qui permettent le concubinage ne pourraient-ils suffire au mariage? Par cette question, je veux simplement indiquer un problème sur lequel nous reviendrons, tout en faisant toucher du doigt l'ulcère qui ronge notre vie sexuelle moderne.
Par mariage d'argent on entend le mariage qui se conclut sur des calculs d'intérêt et non sur l'amour. Il ne s'agit pas toujours en réalité d'une somme d'argent. La position, le nom, les titres, les convenances viennent compliquer la question et la nuancer. Tantôt un noble ruiné épousera une riche héritière bourgeoise pour redorer son blason, tandis que la vanité de sa fiancée fait désirer à celle-ci un titre de noblesse. Tantôt, par un flirt savant, une coquette simulera un amour qu'elle ne ressent nullement, pour prendre un homme riche dans ses filets. Plus fréquemment encore, le calcul existe des deux côtés et l'on se dupe mutuellement.
Dans pareil trafic on spécule fréquemment sur les héritages. Le plus souvent ce sont des hommes qui cherchent une femme valaiit tant ou tant, et, ce faisant, ils se trompent grossièrement dans leurs calculs, parce qu'ils ne comprennent ni la valeur, ni la nature du vrai caractère de leur future.
Le mariage d'argent ne se conclut pas seulement en grand, chez les riches, mais aussi journellement en petit, parmi le peuple, chez, les paysans, chez les ouvriers même. Il constitue partout l'un des éléments corrupteurs principaux des rapports sexuels et de la procréation. De braves servantes, qui ont réussi à épargner quelques centaines de francs, sont souvent épousées en vue de cette petite
somme, puis abandonnées, lorsque le digne époux Ta dissipée. Je ne prétends nullement qu'un mariage d'argent ne puisse jamais être heureux. Il peut arriver que le contrat d'intérêt soit honnête et que lamour le suive en boitant plus ou moins, surtout lorsque le calculateur ou les deux calculateurs ont tenu compte dans leur combinaison non seulement de l'argent, mais aussi du caractère, de la santé, etc.
Pour ne pas tomber dans les banalités, nous ne poursuivrons pas dans ses détails ce thème, déjà si usé dans les romans modernes et dans les bavardages de salons, et nous termmerons en constatant simplement que ce système vénal ouvre la porte toute grande à l'hypocrisie, à la tromperie et aux abus de toutes sortes. Ce n'est pas sans raison qu'on a flétri le mariage d'argent du terme de prostitution fashionable.
§ 3. — Prostitution et proxénétisme.
La prostitution est une institution très ancienne et un signe de dégénérescence c(ui se retrouve plus ou moins chez tous les peuples. Lorsque la femme est un objet de vente et d'achat, il n'est certes pas étonnant de voir celles dont la valeur morale est affaiblie prendre, quand elles le peuvent, le trafic à leur propre compte et vendre elles-mêmes aux hommes la jouissance de leurs appas au lieu de se laisser passivement exploiter comme objets de commerce. L'homme étant le plus fort, il trouve avantageux, dans les étages encore inférieurs et barbares de la civilisation, d'accaparer ce trafic à son profit et de livrer à la prostitution les femmes qui sont sous sa domination. Nous avons vu des pères livrer ainsi leurs filles, et des maris leur femme à la prostitution.
Cette même raison du plus fort fait que dans notre civilisation moderne la femme qui se prostitue court perpétuellement le risque qu'on abuse d'elle sans la payer, ce qui n'étonnera guère si l'on réfléchit à la qualité douteuse des clients ordinaires de la prostituée. Il est donc tout naturel qu'elle recherche un moyen de protection; elle prend ainsi un amoureux mâle qu'elle paie et qu'on appelle souteneur, ou bien elle s'engage au service des trafiquants du métier — les proxénètes ou maquereaux — qui l'exploitent à leur profit. C'est ainsi que les souteneurs et le proxénétisme ont été partout et toujours les parasites de la prostitution.