ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION
La prostitution était déjà florissante chez les anciens, ainsi qu'au moyen âge, surtout à la suite des croisades (V. chap. VI, § 17). Nous ne voulons pas entreprendre d'écrire son histoire : il nous suffit de connaître la prostitution contemporaine. Remarquons cependant que, chez nombre de peuples primitifs et dans les nations jeunes et fortes, qui progressent et dont la vie sexuelle est encore honnête et relativement pure, la prostitution n'a pu se développer que très faiblement à côté des rapports sexuels normaux. C'est surtout à Napoléon I' ' que nous devons la forme actuelle de la réglementation et de l'organisation des prostituées. Comme toute sa législation sur le mariage et les relations sexuelles, cette réglementation est l'expression bien vivante de ses sentiments envers la femme : oppression du sexe féminin, mépris de ses droits, et dégradation de ses individus à l'état d'objets de jouissance pour l'homme et de machines à reproduire.
Organisation et réglementation de la prostitution. — Nous
venons de voir les conditions sociales sous lesquelles s'est organisée tout naturellement la prostitution, avec ses souteneurs et ses proxénètes. Les connaissances médicales vinrent y ajouter plus tard un autre facteur. Nous avons déjà dit quelques mots des maladies vénériennes. Lorsque ce fléau de l'humanité commença à être mieux connu, ses rapports avec la prostitution s'éclaircirent aussi. Les germes infectieux de la syphilis et de la gonorrhée se rencontrent d'ordinaire dans les organes génitaux de l'homme et de la femme. Tout coït d'un infecté avec un individu sain peut contaminer ce dernier. Il s'ensuit que le danger de l'extension des infections augmente avec le nombre des mutations dans les rapports sexuels. Si donc une femme s'offre systématiquement à tous les hommes qui veulent d'elle, la probabilité qu'elle sera infectée par l'un d'eux augmente d'une façon effrayante et proportionnellement au nombre de ses clients.
En second lieu, dès qu'elle est elle-même infectée, le danger ciu'elle présente se multiplie par le nombre d'hommes qui ont des rapports sexuels avec elle, car elle en infecte un grand nombre, sinon la plupart.
Tout en s'occupant beaucoup des infections vénériennes et de leurs suites, la médecine s'est montrée d'un aveuglement inconcevable pour comprendre la portée de cette arithmétique élémentaire. Il faut ici tenir compte du fait que la guérison complète de la
syphilis a été jusqu'ici très difficile, sinon impossible à constater, que cette maladie est extrêmement infectieuse, au moins pendant les deux premières années de son cours, et qu'elle s'étend au sang et à tout l'organisme, de sorte que ce ne sont pas seulement quelques gros ulcères visibles, mais aussi de petites égratignures cachées des muqueuses du vagin, de la bouche, etc., qui peuvent la communiquer (V. chap. VIII, § 2).
Il ne faut pas oublier non plus que la gonorrhée fait moins souffrir la femme que l'homme, et que, même chez ce dernier, elle cesse d'être douloureuse lorsqu'elle devient chronique. Ajoutons que ses microbes, les gonocoques, sont extrêmement difficiles à atteindre dans tous les coins et recoins des muqueuses des organes sexuels où ils se cachent, en y produisant de petites excroissances ou condylomes, et enfin que chez la femme ils pénètrent jusque dans la matrice, ce qui finit par rendre la guérison impossible.
Si l'on réfléchit enfin au fait que les organes sexuels de la femme forment des cavités profondes et cachées qu'il est impossible d'examiner partout à fond, malgré toutes les connaissances et tous les instruments de la chirurgie moderne, que de plus les manipulations contre nature, si usuelles dans la prostitution, contaminent souvent la bouche des prostituées, enfin qu'aucune partie de leur corps n'est absolument indemne, on comprendra sans peine quel danger formidable d'infection se cache dans l'égout des jouissances sexuelles qui sont l'objet d'un commerce public.
Conscients du danger que présentent les maladies vénériennes, les médecins inventèrent de réglementer la prostitution, dans la bonne intention d'éliminer ou du moins de diminuer son danger, puisque, disaient-ils, il est impossible de la supprimer. Ce système consiste à faire surveiller et inscrire d'office et de force, par la police, toute femme qui se prostitue. On lui octroie alors une carte, qui l'oblige à se soumettre une fois par semaine ou tous les quinze jours à un examen médical, sous peine d'être appréhendée et punie.
Pour faciliter le contrôle médical, la réglementation cherche le plus souvent à parquer les prostituées dans des bordels ou lupanars, sous la direction d'un proxénète ou d'une maquerelle. Il va sans dire qu'en théorie le bordel n'est pas précisément considéré comme une institution d'Etat ou de Salubrité publique. On se sert à son égard, ainsi qu'à celui deà filles en carte, du terme de tolérance, voulant dire par là qu'on les regarde comme un mal toléré. Néanmoins, la distinction ne repose que sur des caractères fort incertains
et subtils. Tolérer, patenter, organiser, admettre et finalement favoriser, soutenir et recommander, sont des notions qui passent msensiblement de l'une à l'autre. Dès que l'Etat tolère la prostitution et le bordel, il est obligé d'entrer par ses organes en contrat officiel avec les prostituées et le maquerellage : donc il les reconnaît. En outre, les services qu'il rend doivent être rétribués. Il faut donc que les prostituées et les proxénètes paient leur tribut à l'Etat et aux médecins en argent ou en patentes. Or : Qui paie commande.
Il ne faut pas sans doute prendre ici ce proverbe à la lettre : cependant celui qui paie exerce toujours une certaine pression sur celui qui empoche, et voilà pourquoi les proxénètes et les filles en carte ont quelque peu le sentiment qu'ils font partie d'une sorte d'institution officielle, ce qui relève leur position extérieure non seulement à leurs propres yeux, mais encore aux yeux des masses qui ne réfléciiissent pas.
Je veux citer deux exemples, qui montrent qu'effectivement l'organisation publique d'une anomalie sociale vicieuse embrouille les notions dans les têtes faibles.
Un de mes amis s'occupait a combattre la réglementation officielle de la prostitution. Une femme, se méprenant sur le but qu'il poursuivait, vint à lui se plaindre amèrement de la vie légère et déréglée de sa fille, et finalement lui demanda s'il ne voulait pas l'aider à placer celle-ci dans un bordel patenté par l'Etat ; c'était au moins la placer sous la direction d'un gouvernement paternel; tout serait alors en ordre!
Un jour, à Paris, une vieille maquerelle s'en vint vers l'administrateur compétent pour le prier de transférer à sa fille de dixneuf ans la concession de son bordel. Sa maison, disait-elle, était sérieuse et honnête, dirigée dans un esprit loyal et religieux; sa fille était brave, ajoutait-elle, sérieuse et capable, complètement initiée aux exigences de la maison, et elle continuerait sans aucun doute à la tenir dans le même esprit irréprochable que jusque-là.
Je crois que ces deux exemples de naïveté, ou plutôt d'inconscience humaine dans la dépravation, suffisent à caractériser la morale du système. Dans sa nouvelle, intitulée la Maison Tellier, Maupassant a dépeint de son pinceau magistral la psychologie de la prostituée, de la maquerelle et de leurs clients.
Pour les raisons indiquées plus haut, on ne peut avoir une confiance réelle dans la visite médicale des prostituées; elle donne au contraire au public masculin un sentiment de fausse sécurité, dont
il ne se berce que trop facilement pour se jeter clans les bras de la prostitution. Le but de ces visites est d'éliminer de la circulation les femmes malades et de les soumettre obligatoirement à un traitement à rhôpital. Mais quiconque connaît la réalité sait à quel point ce traitement est illusoire. Au bout de peu de temps, toute femme de bordel est infectée, à peu d'exceptions près. Or, d'une part, le proxénète et la prostituée ont tout intérêt à abréger le plus possible son séjour a l'hôpital, et, d'autre part, le médecin visiteur, qui vit souvent en partie de leurs honoraires (i), est obligé de les ménager. Le traitement des vénériens étant très long et fort incertain dans ses effets, on tourne dans un cercle vicieux.
Un médecin hollandais consciencieux, Chanfleury van Issjelstein, qui voulait sérieusement éliminer toutes les prostituées infectées des bordels, en arriva à vider à peu près ces maisons, en envoyant leurs pensionnaires pour un long traitement à l'hôpital. Il s'ensuivit une véritable révolte, qui mit sa vie en danger, et il dut renoncer à son projet.
Dans la pratique ordinaire à l'hôpital, on ferme un œil ou même un œil et demi; on traite les gros ulcères les plus visibles, on attend que les écoulements gonorrhéiques les plus apparents se soient calmés, puis on laisse les prostituées rentrer au bercail. En outre, la visite se fait au galop, car si l'on voulait tous les huit jours examiner chaque fille a fond, de la tête aux pieds, ni les bordels, ni les prostituées, ni les médecins ne pourraient plus exister.
Certains pince-sans-rire ont fait la proposition, aussi radicale que ridicule, de soumettre préalablement à une inspection médicale tout homme qui visite une prostituée! Ce serait en effet le seul moyen d'empêcher l'infection des prostituées. Mais je prie mes lecteurs de se représenter la mise en pratique d'une pareille mesure! Voit-on ces habitués de bordels dont certains visitent les prostituées presque tous les jours, quand ce n'est pas plus souvent encore, se faisant connaître ainsi à un médecin de leur ville et se soumettant de nuit avant chaque coït à une visite médicale qui leur coûterait bien plus de temps et d'argent que leur accouplement acheté! Qu'on se représente en outre les m-édecins à l'œuvre aux moments où les clients font littéralement queue devant les bordels,
(1) Les médecins du dispensaire, chargés du service d'inspection à Paris, reçoivent un traitement administratif et n'ont pas à se préoccuper d'honoraires payés par les prostituées.
tant le commerce est actif. Il existe véritablement des araignées spéciales qui ne peuvent nicher que dans des têtes de bureaucrates. Tandis qu'une prostituée indépendante, seule maîtresse de sa personne, possède encore certains sentiments humains et un reste de pudeur, qui font qu'elle choisit souvent plus ou moins ses clients et en limite le nombre, la carte de la police place officiellement la femme qui la reçoit dans une catégorie de parias de la société, ce qui lui fait perdre encore le peu qui lui restait de sa nature de femme. Dans les bordels, le dernier vestige de ce qu'elle a d'humain est encore davantage foulé aux pieds.
Degrés de la prostitution. — Souteneurs. — On peut reconnaître divers degrés dans la prostitution privée. Une variété un peu moins basse des prostituées cherche ses clients dans les bals publics, dans certains cafés et dans d'autres localités douteuses, et se loue à un certain nombre de connaissances temporaires. La forme la plus basse et la plus commune de la prostitution privée est celle des rues, et la façon dont les femmes y amorcent les hommes s'appelle le racolage. En général le soir, parfois aussi en plein jour, les prostituées en question, vêtues d'une façon aussi voyante que possible, se promènent dans certaines rues connues et très fréquentées, elles adressent aux passants des signes et des regards provocateurs, jusqu'à ce que l'un d'eux vienne les prendre par le bras et les suivre chez elles. Telle est en deux mots la méthode banale employée dans presque toutes les villes.
D'autres prostituées se postent à la fenêtre de leur chambre et font de là des signes aux passants, etc., etc. Ces provocations diverses sont surveillées par la police dans les pays où la prostitution est réglementée, et elles ne sont permises qu'aux filles inscrites, en possession de leur carte.
C'est ici qu'intervient le souteneur. Celui-ci surveille les clients au domicile des prostituées, parfois aussi dans la rue. S'ils ne paient pas ou s'ils paient trop peu, s'ils profèrent des menaces ou malmènent un peu la femme, le souteneur leur administre une volée et les soulage à l'occassion de leur porte-monnaie ou de leurs habits.
En même temps le souteneur espionne la police au profit de la prostituée. A l'occasion il lui tient lieu d'époux légitime, pour lui faciliter l'élection d'un domicile en telle ou telle localité. Un époux de ce genre, lorsqu'il a droit de cité, est extrêmement utile aux
prostituées et aux maquerelles d'origine étrangère, car sans lui elles risquent l'expulsion. Le souteneur est en général un vaurien de la pire espèce, un vagabond et un paresseux absolument dépravé, qui se fait entièrement entretenir par sa femme.
D'autres souteneurs brillent par leur puissance sexuelle et sont en même temps les véritables amants des prostituées, qui se laissent alors piller par eux et qui supportent tout de leur part.Tandis qu'elles se soumettent au coït avec leurs clients sans aucun plaisir et ne simulent les sensations voluptueuses par leurs mouvements, leurs mines et leur respiration que pour les satisfaire, elles se donnent à leurs souteneurs ou amants avec toute l'ardeur de l'amour le plus bouillant. Le cas est du moins très fréquent. Il est inutile d'ajouter que les souteneurs sont souvent des criminels ou en ont tout au moins la nature. Ceux qui connaissent la prostitution déclarent qu'elle serait impossible sans le souteneur, qui est en même temps l'ami, le protecteur et l'exploiteur de la prostituée, tandis que le tenancier de bordel se voue simplement à son exploitation systématique en gros.
Bordels et proxénètes. — Sous le prétexte d'éviter les dangers de la prostitution des rues, on a organisé les bordels ou lupanars. Il y en a naturellement pour tous les goûts, pour les riches comme pour le commun des mortels. Il sont en général dirigés par une rouée d'un certain âge, dite maquerelle, souvent doublée d'un mari. Ce dernier n'est guère qu'un souteneur de haute volée. Officiellement, les prostituées sont au bordel des pensionnaires libres. Ln réalité, elles en sont bien souvent les prisonnières ou les esclaves. Elles reçoivent une partie de l'argent des clients de la maison, auxquels on les offre au choix à chacune de leurs visites. La maquerelle seule dispose de leur personne. Elle les nourrit abondamment, de façon à ce que ses pensionnaires demeurent bien grasses, et elle les habille de façon à exciter autant que possible la lubricité des clients. Les vêtements, la nourriture, etc., sont soigneusement mis au compte des prostituées, et la sage tenancière s'arrange ordinairement à endetter ces dernières, de façon à demeurer toujours leur créancière. Voilà comment ces misérables parias de la société, qui ont, en général, des têtes de linottes et qui sont incapables à tous égards de faire valoir leurs droits en justice, sont en réalité plus ou moins réduites en esclavage. En apparence elles sont libres, il est vrai, mais en réalité elles ne peuvent guère
quitter la maison sans avoir payé leur dette, et la tenancière désireuse de les garder s'arrange, disions-nous, de façon qu'elles ne puissent l'acquitter (i).
Il n'est pas toujours facile de distinguer entre les diverses catégories de prostituées : prostituée de bordels, prostituée de la rue avec ou sans carte, prostituée privée et lorette (voir plus loin). Selon l'occasion et le besoin, une fille monte d'une catégorie à l'autre; plus souvent elle tombe, au contraire, de plus en plus bas.
Notons encore un danger que présentent les bordels. On vante leur bonne organisation, leur propreté, la visite médicale, etc., mais on oublie l'immense danger de sa progression arithméthique des mutations dans les rapports sexuels. Tandis qu'une prostituée privée reçoit rarement plus d'un client par soirée et n'est en tout cas jamais obligée matériellement d'en recevoir davantage, toute fille de bordel est forcée d'en accepter autant qu'il s'en présente ou que la maquerelle l'ordonne. Une fille peut donc être de la sorte véritablement assiégée et obligée de se livrer au coït jusqu'à vingt ou trente fois dans une même nuit, si tant est qu'on puisse encore désigner du terme d'accouplement de pareilles ordures.
Dans certaines circonstances, par exemple au moment de la conscription des recrues à Bruxelles, les bordels sont assiégés à tel point que les gens ont à peine le temps de terminer leur coït pour faire place à un autre. On peut comprendre combien de pareils feux de file augmentent le danger des infections vénériennes, puisqu'une seule personne infectée suffit pour contaminer d'innombrables clients.
On nie souvent que le bordel soit une prison, et pourtant le fait a été démontré dans bien des cas. Lorsque la police a, comme en France, le droit d'appréhender selon son bon plaisir une prostituée, souvent même une jeune fille honnête qu'elle prend pour telle, par erreur involontaire ou volontaire, et de la mettre en carte, la chose va de soi. 11 est prouvé que de pareils faits se produisent. J'ai soigné par exemple une fille qui était devenue à Paris la maîtresse d'un
(1) Récemment on a tenté à Paris de s'opposer, par un règlement, à ce que les patrons de bordels pussent retenir une pensionnaire sous le prétexte qu'elle doit de l'argent à la maison. C'est une tentative intéressante dans le sens de la libération de ces malheureuses filles.
agent de police des mœurs, sous la menace de ce dernier de la dénoncer et de l'inscrire comme prostituée.
Du reste, outre l'entretien des dettes dont nous avons parlé, les proxénètes possèdent encore nombre de moyens pour maintenir leurs prostituées sous leur dépendance. Il est bien difficile à des filles ignorantes, mises au ban de la société, de revenir à une vie libre et honnête. Si cependant une fille de bordel témoigne l'envie de s'en aller ou laisse seulement supposer ce désir, les tenanciers ont un moyen héroïque pour lui faire passer cette envie, c'est l'échange international. Une fille qui ne connaît pas la langue du pays est naturellement encore bien plus esclave et bien plus incapable de se libérer que si elle la connaît. C'est là une des raisons dont on ne parle pas, pour lesquelles les bordels de divers pays échangent a l'occasion leurs pensionnaires, afin d'enlever à cellesci toute envie de s'échapper.
Cet expédient qui satisfait en même temps les appétits changeants des clients, provoque aussi l'exportation des filles du peuple d'un pays à l'autre, sous des prétextes fallacieux, tels que la promesse de places lucratives et faciles. C'est ainsi qu'on exporte de jeunes Suissesses en Hongrie, des Hongroises en Suisse, des Allemandes en France, des Françaises en Angleterre, des Européennes à Buenos-Ayres, des créoles en Europe, etc. A-t-on réussi par exemple à expédier une jeune Française à Buda-Pest ou à Buenos- Ayres, on peut être certain qu'elle aura perdu toute envie de s'enfuir, car que fera-t-elle, étrangère et sans un sou, avec son ignorance et son caractère avachi, seule dans les rues de la ville, lorsqu'elle ne comprend pas un mot de la langue qu'on y parle. On trouve toujours des mensonges, des menaces, des prétextes et des moyens de pression pour expédier à l'étranger même les filles qui sont déjà dans un bordel.
Traite des blanches. — La traite des blanches ou le commerce
moderne des esclaves féminins de l'Europe civilisée destinés à la prostitution est en rapport intime avec les faits que nous venons de décrire. La façon dont les bordels échangent leur marchandise ne concerne qu'un côté de la question. L'art principal consiste à gagner pour les lupanars de toutes jeunes filles, de jolies enfants de douze à seize ans. La chose est formellement interdite par la
plupart des lois. Mais pourquoi les lois sont-elles faites, sinon pour qu'on les viole? Il y a tant de moyens pour dresser des enfants sous un prétexte quelconque, avant qu'ils soient assez indépendants et conscients pour échapper à cette vie infâme. Puis il y a tant de parents dépravés ou mourant de faim qui sont prêts à vendre leurs enfants, si dans un langage hypocrite, quoique transparent, on leur promet une bonne place avec paiement d'avance.
Pendant un voyage en chemin de fer, je fus moi-même témom de la manière dont une fillette de douze ans, vendue de la sorte, fut envoyée, à Pressbourg. Je fus alors encore assez innocent pour essayer, pendant un long arrêt du train dans une grande ville, d'en appeler à l'intervention d'un consul et d'un ambassadeur, pour empêcher la perpétration de ce crime. On me répondit par un haussement d'épaules. Comment en effet aurais-je pu prouver la chose devant un tribunal? L'enfant était accompagnée d'une drôlesse qui m'avoua qu'il ne pouvait guère s'agir d'autre chose que de la vente de cette fillette pour la prostitution. On l'avait simplement chargée de voyager avec l'enfant jusqu'à Vienne, où elle se rendait et où l'on viendrait prendre cette dernière.
Ce fait me donna l'occasion de constater l'impuissance dans laquelle se trouve une personne seule pour réagir contre de pareilles infamies.
Pendant ces dernières années, une organisation internationale s'est enfin formée pour combattre la traite des blanches. Jusqu'ici, il ne paraît pas qu'elle ait obtenu de grands résultats. Avec l'aide de parents sans conscience et de tout leur système criminel de séduction, les proxénètes trouvent toujours moyen d'atteindre leur but. On ne peut, du reste, comprendre comment l'Etat pourrait empêcher efficacement le proxénétisme de se procurer sa marchandise, tant qu'il le tolère et le patente. Les toutes jeunes filles, encore presque des enfants, sont, ne l'oublions pas. à la fois les plus faciles à séduire et les plus recherchées.
Dressage des prostituées. — Le côté le plus répugnant du métier des proxénètes est peut-être la séduction et le dressage systématiques des filles. L'appât de l'argent, des belles toilettes, la promesse de bonnes places et surtout l'ivresse habilement produite par les boissons alcooliques, jouent tour à tour leur rôle dans l'art
diabolique du proxénète et de ses acolytes. Plus d'une jeune fille du peuple, légère et aimant le plaisir, mais qui ne voudrait pas aller plus loin, devient facile à séduire lorsque le vin Ta égayée et lancée. Dès que quelque souteneur, aide de camp d'une proxénète, a réussi de cette façon à séduire une fille, il utilise sa honte et sa frayeur d'être découverte, en y ajoutant les menaces et le chantage pour la faire glisser sur la pente fatale où l'on fait miroiter comme appâts devant ses yeux les belles robes, la vie facile, la bonne chère et l'argent. Une fois qu'on juge avoir suffisamment habitué la malheureuse aux rapports sexuels, on l'initie à la haute école du vice, et on la dresse systématiquement à exciter l'appétit sexuel des hommes par tous les moyens possibles, naturels ou contre nature. On lui enseigne t®ut d'abord à simuler l'orgasme vénérien par ses mouvements, sa respiration, etc., à pratiquer le coït ab ore, etc., à se plier aux exigences pathologiques des masochistes, des sadistes, etc., talent réservé aux plus rouées (V. chap. VIII). Les filles séduites et abandonnées par un amant, celles qui ont eu des enfants illégitimes, sont, avec les enfants, les objets les plus aptes à l'exploitation des chacals du proxénétisme. Si l'on nous objecte que la plupart des prostituées sont de la mauvaise graine héréditaire, et que leur légèreté et leur paresse les poussent d'emblée à leur métier, nous répondrons que la légèreté et l'amour du plaisir sont encore loin d'être identiques avec l'ignoble esclavage et le dressage dégoûtant d'une fille de bordel.
On n'estime pas encore à sa juste valeur le rôle de l'alcool dans la prostitution, dont il est peut-être le principal soutien. Dans ses foi'mes les plus brutales et les plus ignobles, elle ne serait pas possible sans lui, ou du moins resterait-elle plus convenable, plus propre et plus libre. C'est à l'aide d'orgies alcooliques qu'on séduit la plupart des filles, et à l'aide des fumées de l'ivresse chronique qu'on les maintient dans leur abrutissement.
Prostitution parquée. — Dans certaines villes, par exemple à Hambourg, on a tenté d'établir une organisation intermédiaire entre le bordel et la prostitution privée, et d'obliger toutes les prostituées <à habiter certaines rues spéciales qu'on leur a réservées, en même temps qu'on les inscrivait à la police. Le résultat a été déplorable, et ces rues sont devenues inhabitables. Il ne faut pas
oublier que les propriétaires ou gérants des maisons des rues ainsi réservées deviennent de ce fait plus ou moins analogues aux proxénètes. Quiconque loue sa maison pour un objet semblable doit posséder bien peu de sentiments de pudeur et de devoir, car il en arrive à vivre indirectement du produit de la prostitution.
Bordels clandestins. — Nous avons parlé des bordels officiels. A côté d'eux ou à leur défaut se développent en secret une multitude d'organisations proxénétiques de toute sorte, que l'État peut d'autant moins combattre ou interdire efficacement qu'il tolère et organise lui-même la prostitution et le proxénétisme. Une foule de tavernes possèdent des chambres dissimulées, qui ne sont, en somme, que de petits bordels, dans lesquels les servantes font en même temps le métier de prostituées.
Il en est de même d'un grand nombre de boutiques de parfumeurs, de gantières et d'autres petits magasins, dont le commerce, innocent en apparence, ne sert qu'à masquer celui du proxénétisme. Une foule de cafés chantants et d'artistes ambulants, etc., sont de même associés à la prostitution et au proxénétisme. Certains magasins de tabac, de papeterie ou de parfumerie dissimulent à peine divers objets obscènes, tels que des images pornographiques, mises en vente pour servir d'appât aux jeunes gens; d'autres exposent dans ce but à leur devanture des images de femmes à moitié nues. Tous ces objets agissent surtout sur la jeunesse, et on les répand de préférence parmi les grands écoliers.
Nombie des prostituées. — On a estimé le nombre des prostituées à 30.000 à Berlin. 40.000 à Paris et 60.000 à Londres. On ne peut guère admettre que toutes ces femmes aient une hérédité pathologique. Dès que l'Etat reconnaît à ce monceau d'ordures, par sa tolérance et son organisation, le droit à l'existence, la corruption, jusqu'alors cachée et honteuse, relève la tête et devient de plus en plus insolente, entraînant même les organes publics dans son égout. C'est avant tout la police, mais aussi les autorités et les médecins, qui se corrompent au contact du proxénétisme officiel. Et ce dernier vient brouiller dans toutes les têtes les notions de la morale (voir La Maison Tellier, de Maupassant) . On ferme les yeux devant
les repaires du vice; les proxénètes se sentent des personnages importants, et les plus huppés d'entre eux jouissent assez ordinairement de la faveur secrète et reçoivent les visites de hauts fonctionnaires de l'État, et même de gens mariés haut placés. 11 n'est pas bien difficile à celui qui veut regarder et réfléchir un peu de voir où conduit pareil état de choses.
Police et prostitution. — La police sait partout que dans certains bordels la prostitution ne s'associe pas seulement aux excès alcooliques, mais que ces maisons deviennent souvent en même temps des repaires de criminels. Elle considère même certains bordels de bas étage et certaines tavernes de prostituées comme très utiles pour la découverte des coupables. On y rencontre des mouchards de toute espèce, depuis l'agent secret qui poursuit un criminel et flirte en même temps avec les prostituées, jusqu'au contre-espion au service des cambrioleurs et des proxénètes, qui surveille l'agent secret et l'agent provocateur. C'est là que le monde des criminels acquiert sa maîtrise, son adresse et sa rouerie; mais son faible pour les femmes et l'alcool le font facilement tomber dans les pièges que lui tend la police secrète. C'est encore là, comme aussi dans les salons du proxénétisme high-life et des hétaïres, qu'on rencontre ces individus indéfinissables, qui vivent aujourd'hui comme agents secrets du gouvernement, demain comme faux marquis ou comme criminels et après-demain comme proxénètes, et qu'un ancien ministre de l'Empire d'Allemagne, von Puttkammer, désignait du terme euphémique de non-gentlemen.
Psychologie des prostituées et causes de la prostitution. — La
psychologie des prostituées est un chapitre difficile et compliqué. Selon le point de vue auquel se placent ceux qui les jugent, on les considère comme des femmes d'instincts mauvais et incorrigibles ou au contraire comme les victimes de notre mauvaise organisation sociale. Ces deux assertions sont par leur exclusivisme également fausses. Poussées par la charité chrétienne, beaucoup de sociétés pour le relèvement de la moralité se sont occupées à relever les jeunes filles tombées, c'est-à-dire les prostituées. En somme, les résultats sont fort peu satisfaisants, ce qui est facile à comprendre. En effet, le cerveau de la femme est bien autrement dominé par les
images sexuelles et surtout par leurs irradiations que celui de l'homme, il est en outre moins plastique, et devient plus facilement Tesclave de Thabitude et de la routine. Si donc une femme a été dès sa jeunesse, peut-être même dès son enfance, systématiquement dressée aux aberrations sexuelles, puis maintenue dans cette voie, toutes ses idées, du soir au matin et du matin au soir, se concentrent sur la débauche et les rapports sexuels, de sorte quïl devient impossible plus tard de la ramener à une vie de travail et à l'accomplissement de devoirs sociaux sérieux. De rares exceptions confirment la règle, ici comme ailleurs. N'oublions pas en outre que l'excitation sexuelle éveille chez la femme l'appétit sexuel, (jui s'exalte par la répétition et l'habitude.
D'un autre côté, il faut se garder de méconnaître que les filles paresseuses, faibles de caractère, hystériques, facilement suggestibles. coquettes ou nymphomanes, constituent des sujets spécialement disposés à se laisser séduire. Enfin la misère est lun des plus puissants auxiliaires de la prostitution. Nous ne voulons pas faire de sentimentalisme, ni donner trop de poids à l'assertion bien connue, destinée a provoquer lattendrissement. et d'après laquelle une pauvTe femme se prostitue pour calmer la faim de ses enfants ou même la sienne. Le fait se produit, sans doute, chez les Juifs orientaux et dans le prolétariat des grandes villes, mais il constitue en somme une exception.
La misère agit indirectement d'une façon bien plus intense et plus efficace. Tout d'abord, elle oblige le prolétaire à vi\Te dans la promiscuité la plus dégoûtante. Non seulement le père, la mère et les enfants habitent la même chambre, y font la cuisine et y prennent leurs repas, mais encore ils y couchent, souvent danb le même lit. et les sentiments de pudeur ne savent plus guère où se loger. Les enfants observent directement leurs parents se livrant au coït et sont initiés aux rapports sexuels, souvent sous leur aspect le plus bestial, sous l'influence de l'alcool par exemple, dès l'aube de leur vie. Négligés et mêlés à d'autres enfants, la plupart de mauvaises mœurs comme eux. ils apprennent à connaître dès leur plus tendre jeunesse non seulement les choses les plus gi-ossières et les plus sales, mais encore les excroissances les plus pathologiciues et les plus difformes de la vie malsaine des villes. Dans le prolétariat de certaines villes, il y a peu de filles de quatorze ans qui soient encore vierges; je le sais de source autorisée.
La misère pousse de plus les parents à exploiter leurs enfants, et qu'y a-t-il alors de plus commode que de les livrer au proxénétisme? Mais ce n'est pas seulement le cas dans le prolétariat le plus misérable; dans la petite bourgeoisie elle-même, la pauvreté devient un agent indirect de la prostitution. Ici encore, l'effet d'une impitoyable exploitation se fait sentir; dans certaines industries qui laissent aux filles leurs soirées lijDres, comme aussi dans certains magasins, le patron ne paie à ses employées qu'un salaire dérisoire, uniquement parce qu'elles peuvent le compléter par la prostitution. C'est ainsi que certaines vendeuses, couturières, modistes, etc., sont obligées, à cause de la concurrence énorme qui règne dans ces métiers, de se contenter d'un salaire minime. Lorsqu'elles s'en plaignent et qu'elles sont un peu jolies, on leur donne souvent distinctement à entendre « qu'avec leur extérieur avantageux il leur est très facile d'augmenter leur revenu, car plus d'un jeune homme se trouverait heureux d'être leur ami, de les aider », etc., pour ne pas parler d'autres insinuations du même goût. Nous avons déjà dit, en outre, comment les filles de service sont utilisées comme appât dans les tavernes de bas étage. Citons quelques chiffres :
Environ 80 p. 100 des prostituées à Paris ont un métier à côté de la vente de leur corps.
Dans les fabriques, magasins, etc., le salaire moyen des hommes est de 4 fr. 20 par jour, celui des femmes de 2 fr. 20; mais dans l'industrie à domicile, il n'est que de 2 fr. 10 pour les hommes et de 1 fr. 10 ou même de 90 centimes pour les femmes, lors même que ces dernières exécutent le même travail! S'étonnera-t-on encore de les voir recourir à la prostitution? {P. S. 1919. — C'était avant la guerre mondiale).
Lupanars high-life. — Dans les lupanars élégants et choisis, la vie des prostituées est beaucoup plus avantageuse et plus agréable; la marchandise de qualité supérieure requise par les clients riches et difficiles exige de meilleurs traitements et des .soins spéciaux; cela se comprend. Citons-en un cas publié dans le rapport annuel de la Société de Pestalozzi (pour l'enfance maltraitée) à Vienne (Autriche).
« En octobre 1904, la Société tyrolienne pour l'enfance abandonnée nous remit les papiers d'une jeune Tj^rolienne de 18 ans, N . . ., qui se trouvait à Vienne sous le contrôle de la police des mœurs. On nous fit remarquer la jeunesse de cette fille et l'incapacité du père de la faire rentrer dans la bonne voie. On nous pria de nous occuper d'elle et de la ramener si possible à une vie honnête.
« Nous fîmes le nécessaire. Ayant de nombreux frères et sœurs, cette fille était entrée à 14 ans, à Innsbruck, dans une place où on la traita mal, dit-elle. Elle la quitta et s'adonna peu à peu à la prostitution, en dernier lieu à Vienne.
« Nous la fîmes venir à notre bureau et. dans notre entretien avec elle, nous apprîmes qu'elle avait fait à Innsbruck de fâcheuses expériences. On la nourrissait et on la traitait fort mal, lui retenant même son maigre salaire. Elle avait l'air timide et nous fit une bonne impression. Elle considérait l'avenir avec une grande lucidité d'esprit, se déclarant exclue de la société, mais elle parlait de son métier avec le sérieux que comporte une chose licite et officiellement sanctionnée.
« Ses parents, nous assura-t-elle, ayant grand'peine à vivre, étaient absolument d'accord avec elle sur le choix de son métier. Elle avait avec eux d'excellents rappèrts, leur envoyait de l'argent, et sa mère lui avait même rendu visite à Linz.
« Pour obtenir un livret de la police, il lui avait fallu avoir l'assentiment de ses parents. Sa mère lui avait dit que. si elle demeurait pieuse et honnête (!), on ne pourrait rien lui reprocher. Elle estime hautement « Madame > (die gnâdige Frau) — c'est-à-dire la tenancière du lupanar — à cause des égards et des bons traitements dont elle use envers ses « pensionnaires ». La maison où elle se trouve est de premier ordre, tant au point de vue des clients qu'à celui du traitement. Environ 12 jeunes filles y sont occupées, la plupart de son âge ou plus jeunes encore, toutes avec l'assentiment de leurs parents, sauf une orpheline de 16 ans, et beaucoup d'entre elles envoient leur gain à leur famille.
« Elle raconte qu'elle et ses compagnes sont très heureuses de leur sort, ayant une existence assurée, étant bien traitées, nourries et habillées, et gagnant de 120 à 240 couronnes par mois. Avec une naïveté touchante, elle nous raconta comment Madame, quelle révère profondément, garde et traite avec bonté deux vieilles « pensionnaires », qui, pourtant, ne peuvent plus rien gagner. Elle a aussi un souteneur, dont elle n'a pas eu à se plaindre jusqu'ici.
« Nous nous efforçâmes de la décider à commencer une autre vie, lui promettant de lui procurer une place. Mais elle s'y refusa, d'abord en hésitant, puis très catégoriquement. Même si elle voulait, dit-elle, « Madame » ne la laisserait pas partir. Puis on lui ferait toujours des reproches sur son passé, et elle ne veut pas vivre avec des gens qui la
mépriseraient toujours. Elle veut rester là où on Taime. Elle a déjà subi assez de tribulations et ne veut pas se lancer dans lincertain. Du reste, elle a perdu ses anciennes habitudes et n'a jamais rien appris de sérieux. De nouveaux maîtres ne feraient que la tourmenter. Bref, elle ne veut pas abandonner son existence agréable et assurée I
« Cette conversation nous a amené à la persuasion que le cas en question n'était pas de nature à justifier une action de la part de notre œuvre pour la jeunesse.
« Malgré son jeune âge, N . . . nous fit l'impression d'une personne dont le jugement était déjà fort mûr et rassis. Il nous parut qu'il était déjà beaucoup trop tard pour essayer de recommencer son éducation, N . . . témoigna même la plus grande anxiété, lorsqu'on lui parla de la sortir de son lupanar. »
Ce cas se passe de commentaires et en dit long sur notre état social. Ce qui est typique pour la déviation des objets du sens moral par la suggestion du milieu, c'est la piété religieuse de N... et sa profonde vénération pour ( Madame ».
Variétés des prostituées. — Nous voyons donc qu'en réalité les prostituées constituent une collection d'individus très divers. S'il est vrai qu'en moyenne leur société se compose de filles extrêmement éiiontées, grossières, dépravées et alcoolisées, il n'est pas moins faux de conclure que toutes aient été héréditairement de qualité tout à fait mauvaise. Un grand nombre d'entre elles sont des individus pathologiques, et sur ce nombre on observe beaucoup d'iiystériques, de nymphomanes, et d'autres psychopatlies. D'autres encore sont de naissance amorales, stupides, paresseuses, menteuses, ou se sont habituées au vice dès l'enfance par l'influence du milieu, ou bien elles sont d'une nature absolument indifférente, apathique, ou encore très suggestibles, cédant à toute séduction et à toute impulsion venant du dehors. Ces dernières forment peut-être le plus gros contingent de la prostitution, parce qu'elles sont la proie la plus facile et la plus commode pour les proxénètes.
Beaucoup d'entre elles sont tombées peu à peu par la séduction. Honteuses de leur première faute, n'ayant pas le courage d'en subir les conséquences le front haut, elles commencent à se lier avec le monde dépravé qui leur tend les bras, et s'enfoncent ainsi progressivement dans le marécage. Les naissances illégitimes jouent ici un grand rôle.
Une certaine catégorie d9 prostituées se vendent uniquement par misère et par besoin, tout en éprouvant de la honte, mais en profitant de leur gain pour entretenir leur famille. Mais la misère agit surtout conjointement avec les autres causes.
Reste enfin un groupe très restreint, mais qui ne manciue pas d'intérêt, groupe constitué par des individus qui se livrent à la prostitution par amour de l'art. Ce sont, en général, des femmes dont Tappétit sexuel maladif et violent se joint à un tel défaut de sens moral, qu'elles trouvent un vrai plaisir à exercer leur métier. On a vu des femmes riches, voire même des comtesses et des princesses, se livrer à la prostitution.
Cette diversité des prostituées explique qu'il existe divers degrés dans la prostitution. Quoique sa dépravation soit souvent plus ou moins masquée par les belles robes et la bonne chère, la couche la plus basse est représentée par la fille de bordel, qui n'est guère qu'un instrument à coït dans les mains des proxénètes. Nous exceptons naturellement certains bordels choisis ou high-life (voir cidessus). Ce sont les prostituées des bordels de bas étage pour les soldats et le pauvre peuple, qui mènent, cela va sans dire, la vie la plus misérable. Pareilles maisons n'ont que de la marchandise de rebut, c'est-à-dire de vieilles prostituées hors de service. Rien n'est plus triste à voir, par exemple, qu'un bordel de soldats en Algérie.
Les petits locaux de prostitution des tavernes, parfumeries, etc., constituent déjà un niveau un peu supérieur. Au point de vue du danger d'infection, ils ne laissent rien à désirer, mais les filles qui s'y trouvent sont un peu moins dépendantes, elles ont leurs mouvements plus libres, et par la une vie un peu plus liumaine. C'est précisément parce que ces locaux ne jouissent pas de la protection légale, que les patrons ou souteneurs de la prostituée ne peuvent user envers elle ni de l'autocratie, ni du régime terroriste qui est l'apanage des proxénètes patentés.
Les prostituées libres de la rue sont en moyenne à peu près au même niveau. Elles ne dépendent pas des proxénètes, mais seulement de leur souteneur et de leur propriétaire, ce qui est un peu moins avilissant. Ce qui les abaisse le plus, c'est l'inscription a la police, la visite médicale obligatoire et le misérable système du racolage, par lequel elles cherchent à provoque]* le premier venu sur le trottoir, sans faire le moindre choix. Il faut avoir perdu tout sentiment de pudeur et posséder une audace cynique pour devenir prostituée des rues.
Les prostituées honteuses, qui ne se vendent qu'occasionnellement, par entremise, et qui n'ont pas le courage de racoler, ni de se faire inscrire à la police, appartiennent sans aucun doute à un étage plus élevé et bien moins dégradé. Mais dans les pays où règne la réglementation, elles risquent à chaque instant d'être appréhendées par la police et rejetées au rang de filles en carte. Ces prostituées privées constituent la transition entre la prostitution proprement dite et le concubinage vénal, dont nous parlerons plus loin.
L'armée des prostituées se compose en partie d'individus pathologiques. L'alcool et les habitudes vicieuses augmentent de plus en plus leurs tendances anormales, de sorte que la conduite des filles publiques ne laisse rien à désirer en fait d'humeur, d'irascibilité, d'impulsivité, de cynisme et d'insolence. Les divisions vénériennes des hôpitaux en fournissent la preuve journalière. Dès qu'une prostituée a vu son état physique s'améliorer un peu au bout de quelques jours à l'hôpital, l'abstinence sexuelle éveille ses appétits d'une façon telle que souvent elle entame des parties d'amour lesbien avec ses compagnes, se met nue aux fenêtres pour provoquer les hommes, etc. Elle est impertinente, grossière avec les infirmières, de sorte que souvent ces dernières se désespèrent et quittent la place. Certaines prostituées de meilleur aloi souffrent d'abord de ce ton scandaleux du bordel, mais elles finissent, en général, par s'y habituer et par le prendre elles-mêmes. Les femmes honnêtes, infectées par hasard ou par leur mari, souffrent le martyre lorsqu'on les place dans les divisions de vénériennes.
Sort final des prostituées. — Que deviennent avec l'âge les prostituées? Elles ne peuvent pas demeurer très longtemps dans les bordels, car les lupanars, surtout ceux de haut étage, n'acceptent que des filles jeunes, belles et florissantes. Il serait intéressant de suivre le sort de toutes ces femmes. En tout cas rien n'est plus absurde que l'adage qui court les rues, d'après lequel la suppression des bordels augmenterait la prostitution des rues, et qu'au contraire leur introduction la supprimerait. Il est évident que, le personnel d'un bordel exigeant un renouvellement perpétuel, il est nécessairement et perpétuellement aussi rejeté à la rue. Sans doute, beaucoup de prostituées périssent jeunes d'alcoolisme ou des suites de la sjTDhilis. Mais pour beaucoup d'autres, la seule ressource, lorsqu'on ne veut plus d'elles au bordel, est de racoler dans les rues ou de s'affilier à des bordels clandestins ou à des tavernes du même acabit.
Les plus rouées, celles qui montrent une haute compréhension artistique ou industrielle de leur métier, savent y progresser monter en grade et devenir maquerelles; ce sont là de rares privilégiées. Plus d'une finit par le suicide ou par Tasile des aliénés.
En fm de compte, lorsqu'au eu n homme ne veut plus d'elles, la plupart se rabattent sur les métiers les plus répugnants; elles deviennent entremetteuses, nettoyeuses de lieux d'aisance, diseuses de bonne aventure, et elles constituent, selon leur tempérament ou leur caractère, diverses catégories de vieilles sorcières, que nous n'avons pas besoin d'énumérer ici. A Munich, il était autrefois proverbial que le clan des Radiweiber et des Nussweiber (c'est-à-dire des vieilles femmes vendant au coin des rues des noix et de gros radis blancs qu'on mange en buvant la bière de Munich) se recrutait en majorité parmi les anciennes prostituées. Exceptionnellement une prostituée un peu plus avisée et plus réfléchie que les autres réussit à se marier.
Si l'on considère sans parti pris la carrière misérable d'une prostituée, on ne peut entendre employer, sans un sentiment de tristesse et d'indignation, le terme de « fille de joie », car il comporte une ironie si amère et si tragique qu'elle devrait faire rougir de honte tout client de la prostitution.
Si l'on pouvait ressentir soi-même le véritable état d'âme qui se cache derrière le rire et les chants de tant de misérables chanteuses de bastringues ou de cafés-concerts et derrière les artifices éhontés de beaucoup de prostituées, si l'on pouvait connaître toute leur vie passée et les causes de leur chute, aucun homme ayant conservé une étincelle de pitié et de sympathie pour ses semblables ne pourrait goûter d'un cœur léger une « joie » achetée à pareil prix A qui sait lire l'allemand je recommande à ce sujet : Tagebuch einer Verlornen, de Marguerite Bôhme (Berlin, Fontane, 1905).
PiostitntioB et perversions sexuelles. — S'il est viai que beaucoup de prostituées ont une hérédité pathologique, il est encore plus exact qu'une bonne partie d'entre elles doivent se soumettre aux fantaisies de clients pathologiques. Les anomalies sexuelles si fréquentes et si nombreuses, dont nous parlions au chapitre VIII, sont en connexion étroite avec la prostitution. Le raffinement de la civilisation moderne est si complet qu'il fournit à chaque forme pathologique de l'appétit sexuel les locaux ou du moins les objets spécialement dressés à son usage.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que de femmes prostituées, et nous disions qu'elles se laissent aussi dresser à l'usage des sadistes, des masochistes, etc. Il faut qu'elles se laissent maltraiter par les premiers et qu'elles rouent les seconds de coups, ou encore qu'elles jouent devant l'un et l'autre des comédies symboliques de cruauté ou d'iiumiliation.
Pour les hommes invertis, par contre, il existe en certaines villes des bordels d'hommes, dans lesquels de jeunes garçons se livrent pour de l'argent à la pédérastie. Des enfants doivent enfin ctre tenus en réserve pour certains roués, raffinés et riches, ou pour ceux qui sont atteints de pédérose. Cette dernière marchandise est extrêmement chère, parce qu'elle risque de provoquer l'intervention de la justice. Les jeunes filles encore vierges se paient aussi un haut prix, et l'on tâche de recoudre leur hymen après la défloration, afin de pouvoir les offrir plusieurs fois comme vierges
Avec ce qui a été dit au chapitre VIII, ces indications suffiront pour montrer que la prostitution et le proxénétisme modernes ne constituent qu'une formidable ignominie, destinée à exploiter au profit du veau d'or le désir effréné de jouissance des hommes. On prend la défense de ce système sous prétexte d'hygiène, de protection des femmes honnêtes contre les attentats des hommes, etc. En réalité, on a réussi ainsi à corrompre et à efféminer les hommes, à restreindre les rapports sexuels normaux de la jeunesse dans leur association naturelle avec un amour primesautier, à dépraver l'amour lui-même ,à éloigner un grand nombre de femmes capables et honnêtes du mariage, de l'amour, des rapports sexuels en général, enfin à diriger toute la vie sexuelle de notre société dans une voie d'aberration complète.
La littérature contemporaine a commencé à s'occuper de la psychologie de la prostitution. Nous avons déjà cité la Maison Tellier, de Maupassant. La Nana de Zola est une prostituée arrivée et de haute volée, dont l'histoire est racontée à la manière cpicée et réaliste bien connue du célèbre romancier naturaliste. Il y décrit crûment la dépravation sexuelle de certains cercles parisiens du second Empire.
Nous voulons encore dire quelques mots d'un mouvement social organisé contre la prostitution réglementée et son proxénétisme, mouvement qu'on appelle l'abolitionnisme.
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Abolitionnisme et léglementation. — Ecœurée des phénomènes que nous venons de décrire, une Anglaise noble et courageuse, Mme Joséphine Butler, entreprit au nom du droit et de la liberté une campagne contre le proxénétisme, la traite des blanches et la tolérance officielle de la prostitution par l'Etat. Elle s'attaqua aussi à la profonde injustice du Code Napoléon envers les femmes, en particulier à l'interdiction de la recherche de la paternité, qui jette les filles séduites dans les bras de la prostitution. Les abolitionnistes contestent à la société le droit d'inscrire de force à la police les prostituées sous prétexte d'hygiène, de les soumettre contre leur gré à une visite médicale et de les tenir enfermées dans des bordels. Ils réclament des lois sévères contre le proxénétisme et combattent la tolérance de ce dernier.
Dans les cercles médicaux, on prend en général la défense du système de la réglementation contre ces attaques; on déclare que la société a certainement le droit de se protéger contre les infections dangereuses, et que dans ce but elle peut tout aussi bien contraindre les prostituées infectées à se faire traiter de force que les gens contaminés de la petite vérole ou du choléra à se faire interner dans les lazarets. Par leur honteux métier, ces femmes ont du reste, prétend-on, perdu tout droit à des égards spéciaux.
Cette dernière argumentation paraît fort raisonnable à un examen superficiel. Mais elle prend un tout autre aspect quand on approfondit la question et les faits.
Tout d'abord, la comparaison avec la petite vérole et le choléra est mal fondée, car ces dernières maladies mettent en danger la masse innocente du public, tandis que l'homme qui se sert de la prostitution le fait en parfaite connaissance de cause et n'ignore rien du danger auquel il s'expose. On ne voit pas bien pourquoi la société aurait l'obligation de préparer aux don Juan et aux jouisseurs de jolis objets sans danger pour leurs excès sexuels.
A cela on objecte que d'innocentes épouses sont souvent contaminées et doivent pâtir des pécliés de leur mari. Mais une immixtion aussi étendue de l'Etat dans les familles, telle qu'elle ressortirait d'un pareil point de vue, ne nous paraît pas admissible et elle conduirait aux abus les plus criants. La société n'a ni le droit, ni le devoir de faciliter les actes dangereux ou nuisibles de certains individus aux dépens d'autres personnes, en les rendant moins dangereux ou moins nuisibles, pour que certains tiers soient
moins exposés à en souffrir. C'est là un sopliisme absurde. Le devoir de la société est de rendre responsable celui qui a commis l'acte dangereux ou nuisible, et de le punir éventuellement, s'il a occasionné du mal. Ici, au contraire, on oblige l'un des coupables seul (la prostituée) à se vouer définitivement à son méchant commerce, tandis qu'on n'attribue aucune responsabilité à l'iiomme qui se sert d'elle et souvent la contamine. L'Etat n'a en outre pas le droit d'agir contre certaines personnes considérées comme entièrement responsables, sous prétexte que leurs sentiments ou leurs actes futurs pourraient avoir des suites dangereuses pour d'autres ; sinon, il ouvre la porte toute grande à l'arbitraire et à l'abus de la force. Les aliénés et leurs plus proches parents, les criminels récidivistes, font seuls exception, car chez eux l'organisation cérébrale maladive, anormale et irresponsable, devient un danger perpétuel pour la société.
Une question se présente cependant : peut-on considérer la prostitution en elle-même, c'est-à-dire la location de son corps dans un but sexuel, comme un délit punissable par la loi? Si c'était le cas, il ne faudrait tout d'abord pas punir seulement la prostituée mais aussi son client, ou bien les renvoyer tous deux dans des maisons de correction. Ce serait la seule conséquence logique, claire et simple d'un tel point de vue, car en pareil cas les deux contractants sont également coupables et, ajoutons-le, également dangereux pour la contamination.
Gomment donc justifier le système d'après lequel on stigmatise et numérote à la police la prostituée seule, d'après lequel on ne se contente pas de tolérer son métier scandaleux au lieu de le punir, mais où on l'organise officiellement, la faisant ainsi tomber toujours plus bas, et d'après lequel enfin, pour couronner l'œuvre, l'Etat patente le proxénète qui exploite son vice? Il n'est pas facile de sanctionner une hypocrisie plus complète, ni un système plus contradictoire.
Dans l'antiquité, lorsque l'esclavage était admis, le bon plaisir et la jouissance des hommes suffisaient à justifier pareilles mesures, qui créaient à leur profit une classe de parias féminins; on l'avouait franchement et ouvertement. De nos jours, les droits égaux des hommes, officiellement reconnus dans les pays civilisés, ne le permettent plus, et seuls les arguments hygiéniques peuvent servir à donner à pareille barbarie modernisée l'hypocrite apparence dune justification. On n'enferme les aliénés et même les
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criminels que par mesure de sûreté et pour tenter en même temps de les améliorer; mais on ne permet pas que leur corps devienne une proie, ni un objet de commerce livré à des tiers pour le plaisir d'autres membres de la société.
Or les résultats d'une statistique honnêtement interprétée contredisent la justification apparente (qu'on a tentée au nom de Thygiène) de la réglementation de la prostitution et du proxénétisme. On prétendait vouloir fournir aux hommes uti coït sain ou tout au moins sans danger. Mais les faits prouvent qu'on n'est arrivé par ce système, ni à diminuer le nombre des maladies vénériennes, ni à les combattre d'une façon efficace. La fausse sécurité donnée officiellement aux hommes par la réglementation les rend d'autant plus imprévoyants. La multiplication des rapports sexuels de chaque prostituée augmente le danger d'infection au moins autant que le diminue l'éhmination par les médecins de quelques individus plus gravement malades.
La corruption de l'Etat et de ses fonctionnaires, surtout de la police et des médecins de bordels, la dépravation générale des mœurs qui résulte de la tolérance officielle, enfin la perversion dans le public des notions de la morale, augmentent les habitudes de prostitution et avec elles les dangers d'infection. Assurés de l'impunité, les proxénètes et leurs acolytes deviennent de plus en plus audacieux et ils étendent leur commerce, tandis que d'un autre côté, par crainte de la police, les prostituées, dont le nombre s'est accru grâce à tout le système, cherchent de plus en plus à éluder la loi et à pratiquer clandestinement leur métier. Faut-il s'étonner que le marais qu'on voulait assainir devienne au contraire toujours plus infect et plus profond? Peut-on dire en bonne conscience qu'on ait travaillé au profit de l'hygiène? On l'a bien vu en France et à Genève. Il suffit de comparer le nombre des maladies vénériennes et des prostituées dans les pays qui jouissent de la réglementation et dans ceux qui ne l'ont pas, pour constater le fiasco complet du système au point de vue hygiénique. En moyenne, le nombre des infections est à peu près le même avec ou sans réglementation, et il dépend d'une foule d'autres causes. Je ne puis entrer ici dans les détails et je renvoie aux statistiques et aux ouvrages publiés par les soins de la Fédération abolitionnisme (rue Saint-Léger, 6, Genève).
De tout ce qui a été publié dans ce genre, rien ne m'a paru plus concluant que la statistique magistrale de Mounier, établie en iS8\)
pour la Hollande. Aussi, même parmi les médecins, pères de la réglementation, le point de vue abolitionniste gagne de jour en jour du terrain. On comprend enfin qu'on s'est trompé, et que la tolérance du proxénétisme, et même l'inscription et la visite, obligatoire des prostituées, sont une méthode vicieuse d'assainissement social contre les infections vénériennes.
Mais par la suppression de la tolérance et de la réglementation officielles, la question de la prostitution n'est nullement résolue. Il s'agit là d'une action négative, importante il est vrai pour la tactique de ceux qui veulent renverser un abus scandaleux, mais qui ne répond nullement à la tâche supérieure qui se propose d'extirper les racines du mal. Le travail positif ne fera que commencer lorsqu'on aura débarrassé l'Etal de son pacte honteux avec le proxénétisme et la prostitution.
Dans les chapitres qui vont suivre, nous aurons à examiner les remèdes qu'on doit appliquer à notre anarchie sexuelle, résultat de l'autocratie masculine, comme l'anarchie russe est le résultat du tsarisme; nous ne voulons pas anticiper. Nous ferons cependant ici, au point de vue médical et hygiénique, quelques observations aux partisans de la réglementation. Ils crient bien haut que les abolitionnistes sont des exaltés fanatiques, qui par leur manque d'esprit scientifique vont occasionner un nouveau déluge de maladies vénériennes sur notre société. Cet épouvantait ne repose sur aucun fondement sérieux : jamais la concession réglementée par l'Etat de l'achat et de la vente du corps de certaines femmes n'a combattu ni diminué réellement le nombre de maladies vénériennes, parce qu'elle ne peut y parvenir. La concession par l'Etat d'un vice contre nature ne peut pas être hygiénique.
En France, où le système de la réglementation existe depuis très longtemps sous sa forme la plus sévère, les iijaladies vénériennes sévissent terriblement, tandis qu'en Suisse où elle n'existe qu'à Genève, car elle a été supprimée il y a quelques années dans le canton de Zurich, elles sont moins fréquentes. Genève n'est nullement moins contaminée que les autres villes de la Suisse malgré ses bordels modèles, et, dans un vote populaire, Zurich a dernièrement confirmé l'abolition par une majorité écrasante, contre l'ini' tiative de quelques intéressés qui voulaient rétablir les bordels sous de futiles et fallacieux prétextes. Quelques bordels clandestins existent encore dans des villes où, comme à Bienne, l'autorité ferm.e complaisamment les yeux Or, Zurich et Bâle sont les deux plus grandes villes de la Suisse, Genève ne venant qu'en troisième ligne.