REMÈDES AU MAL
On a, de plus, prétendu que le nombre des délits contre les mœurs augmenterait avec la suppression des bordels. C'est encore là l'illusion d'un fantôme qu'on appelle à son aide. La plupart des délits sexuels, sinon tous, sont dus à des anomalies psychiques (V. chap. YIH) ou aux suites de l'ivresse alcoolique. S'ils ont un rapport avec la prostitution, ce serait plutôt celui d'être favorisés par ses orgies. Les faits sont là pour le prouver.
Remèdes au mal. — Ce qu'il faut avant tout, ce sont des lois sévères contre le proxénétisme, qui est un crime de droit commun. En effet, il est indiscutable que le commerce fait avec le corps de son prochain est illégitime, même lorsque celui-ci s'y prête volontairement. C'est un crime ou délit qui devrait être poursuivi selon les cas comme la traite des nègres ou l'usure. On ne devrait pas attendre que plainte soit portée, mais poursuivre le proxénétisme d'office, car la honte empêche les victimes du maquerellage de se mettre en avant. Le proxénète se recrute, il n'y a aucun doute sur ce point, dans la lie de la société. Sans doute, là comme ailleurs, il existe des formes moins graves, pour lesquelles la loi devrait être moins sévère; il ne faut rien exagérer. Dans ce domaine, comme dans les autres, le droit pénal ne doit pas être un vengeur, ni la peine une expiation, et l'on doit tendre simplement à protéger la société et à améliorer le criminel.
En ce qui concerne la prostitution en elle-même on ne peut en faire un délit sans ouvrir la porte toute grande à l'arbitraire le plus complet. L'Etat ne peut interdire à un individu adulte et responsable de disposer de son propre corps, à moins de jouer le rôle d'avocat du bon Dieu et d'introduire dans la législation des considérations de religion et de métaphysique. Ce que l'Etat peut exiger, c'est que celles ou ceux qui se prostituent ne molestent ni le public, ni des tiers. Il a donc le droit de punir le racolage, c'est-à-dire la provocation dans la rue, d'amendes ou même d'incarcération, surtout en cas de fréquentes récidives. Il peut en outre donner aux personnes des deux sexes qui ont été victimes de maladies vénériennes, le droit d'exiger par voie civile des dommages-intérêts. On a beaucoup contesté la légitimité de ce droit d'indemnité. Pour moi, il est aussi absolument indiscutable qu'il est légitime, dès que l'Etat ne tolère et ne réglemente plus la prostitution. Tant qu'il le fait et qu'il soumet les prostituées à un traitement médical obligatoire, il prend en même temps la responsabilité de leur salubrité. Sous
le régime de la réglementation, un infecté devrait en bonne logique pouvoir exiger de l'Etat, ou tout au moins des proxénètes patentés, et non pas des prostituées mises hors du droit commun, les dommages-intérêts correspondant au tort qui lui a été causé, alors qu'on lui avait promis une marchandise saine.
La question des responsabilités se pose tout autrement dès que la prostitution est libre. Les rapports sexuels d'une prostituée libre avec l'homme qui la visite reposent, on peut le dire, sur un contrat privé, dans lequel chaque contractant a les mêmes droits et les mêmes obligations réciproques. Si l'un des deux contractants trompe l'autre en lui cachant une infection dont il est atteint, il le lèse, et ce dernier doit avoir le droit, s'il fournit des preuves suffisantes, de l'attaquer en dommages-intérêts. Si la saucisse que j'achète chez un cliarcutier est gâtée, fabriquée avec de la viande contaminée, et si je tombe malade, j'ai le droit d'exiger du charcutier des dommages-intérêts. Si au contraire la saucisse est bonne, mais si je paie le charcutier en fausse monnaie, ou si je lui fais tort de quelque autre façon, c'est lui qui aura le droit de m'attaquer en justice.
Ce droit à l'indemnité ne constitue cependant pas le point principal. Pour combattre efficacement la prostitution et les maladies vénériennes, il faut obtenir des réformes sociales fondamentales :
i" Tout d'abord doit cesser l'indigne système moderne d'exploitation du pauvre par le riche, le travail du premier n'étant pas rétribué à sa véritable valeur. Cela exige une transformation sociale des rapports de la propriété et du travail;
2^' Il faut en arriver à supprimer l'usage des substances narcotiques et en particulier de l'alcool;
3" Il faut que prenne fin la fausse pudeur en ce qui concerne les rapports sexuels;
4*^ Il faut faire connaître à tout le public l'immense danger des maladies vénériennes et les moyens qu'on peut employer pour éviter d'en être contaminé;
5" Il faut que la propreté fasse partout, et en particulier dans les rapports sexuels, de grands progrès;
6" Il faut généraliser l'emploi des moyens préventifs (préservatifs en membranes animales) à tout coït dont le but n'est pas la procréation;