‹ La question sexuelleChapitre 106 sur 190 · MAITRESSES — SORT DES ENFANTS · texte numérisé non relu

MAITRESSES — SORT DES ENFANTS

ques semaines ou quelques mois, sans qu'un changement survienne. Les sentiments naturels d'amour de la femme s'émoussent peu à peu dans une pareille polyandrie successive; il s'agit là finalement, toujours plus ou moins, d'un « métier accessoire ».

On trouve donc des lorettes et des grisettes de toute catégorie; mais en somme elles s'attachent moins aux gens très riches qu'aux petits bourgeois, aux étudiants, aux commis, aux ouvriers, etc. C'est une sorte de contrat ou de location à terme. Ce système est très répandu dans les grandes villes, car les habitants s'y connaissent peu et ne s'inquiètent guère les uns des autres. Il peut, au contraire, difficilement subsister dans les petites localités, où chacun se connaît.

Maîtresses. — Hétaïres. — On peut désigner du terme de maîtresse les aristocrates de l'espèce. Ici, l'on voit encore plus distinctement la transition de l'amour vénal au concubinage libre ne reposant que sur l'amour mutuel. Les hétaïres des anciens Grecs (V. chap. VI, § 17) correspondaient plus ou moins à nos maîtresses modernes, surtout aux maîtresses intelligentes des hommes haut placés. A certains égards, on peut dire que George Sand, par exemple, était une hétaïre par pur amour, tandis que chez les hétaïres grecques l'argent jouait un grand rôle. Certaines maîtresses sont payées; d'autres vivent sur un pied de parité avec leurs amants; d'autres encore les entretiennent. Il faut enfin distinguer le cas où une maîtresse vit avec un homme marié de celui où elle vit avec un célibataire.

Le cas le plus typique est certainement celui où un célibataire qui veut demeurer libre prend une maîtresse, dont il fait en même temps celle de la maison et qui devient par là une épouse illégitime, qui peut s'en aller ou se séparer de son époux quand il lui plait. Certaines femmes contractent ce genre d'union sans être à proprement parler payées, simplement pour leur entretion, contre lequel elles font l'ouvrage du ménage. Ici donc, nous sortons de la vente proprement dite du corps. Le contrat peut être conclu pour un temps indéterminé ou fixé d'avance. En pareil cas, on reconnaît immédiatement l'effe't de l'argent à l'attitude de l'homme envers sa maîtresse. Son ton est en général bien plus grossier et méprisant envers les maîtresses payées qu'envers celles qui ne le ^ont pas. L'amour des maîtresses payées n'est donc guère plus intense

ni plus durable que celui des grisettes, le cas étant à peu près le même.

La 'Nana de Zola se prostitue régulièrement avec les gens riches. A côté de cela, elle est la maîtresse ou la concubine soumise de Fontan, qui joue le rôle d'un souteneur de haute volée, tandis qu'en troisième lieu elle tombe amoureuse d'une façon toute idyllique du petit Georges. C'est avec raison que le directeur du théâtre Bordenave s'entête à vouloir qu'on désigne son théâtre du terme de bordel; il est en effet bien plutôt un proxénète qu'un directeur de théâtre. Cet exemple un peu forcé montre en quelques mots à quel point dans ce domaine élastique les notions passent de l'une à l'autre.

On sait qu'il y a des maîtresses mariées. L'état de maîtresse d'un homme marié est, en somme, plus délicat que celui de maîtresse de célibataire. Nous n'avons à nous occuper ici que des maîtresses payées. Elles ne se donnent guère à des hommes mariés que lorsque le ménage de ceux-ci est plus ou moins désorganisé, soit que le mari se trouve séparé de sa femme, soit qu'il vive en guerre ouverte avec elle. Un homme marié peut par contre, malgré des liens intimes de famille, visiter en secret des bordels ou des prostituées privées, souvent même au su de sa femme, parce que la prostituée qu'on ne connaît pas ou presque pas, et qu'on ne visite qu'une fois ou rarement, ne peut avoir d'influence sur les rapports familiaux. On s'est même servi de cette triste raison pour prendre la défense de la prostitution. Il est vrai que souvent des hommes mariés ont secrètement des rapports avec d'autres femmes que la leur, et l'on désigne aussi du terme de maîtresses les femmes qui se prêtent à ces rapports, que ce soient elles ou leur amant, ou tous les deux, qui se trouvent déjà mariés. Mais ici l'argent n'entre en général qu'accessoirement en cause, lorsque le ou les ménages dont il s'agit ne sont pas désunis. Souvent aussi il ne s'agit que d'une manœuvre d'un intrigant de l'un ou de l'autre sexe qui cherche à détacher un époux de son conjoint pour l'épouser lui-même et accaparer sa fortune. Il nous suffit simplement de montrer à quel point il est souvent difficile de distinguer la maîtresse payée de la messaline; de la femme amoureuse ou lubrique qui ne se donne pas par intérêt, mais par passion, ou encore de l'aventurière intrigante qui médite un coup de filet.

Il est rare que les lorettes, les grisettes et les maîtresses payées aient des enfants. Ces femmes, du moins les plus relevées d'entre

Page 1