CHAPITRE XI
Si puissants que soient les instincts sexuels héréditaires qu'un individu a reçus de ses ancêtres par phylogénie, et si violentes que soient leurs poussées intérieures dans l'ontogénie, il faut pourtant reconnaître qu'un organisme aussi compliqué que celui de riiomme, avec sa vie cérébrale si multiforme, est capable de s'habituer et de s'adapter aux circonstances extérieures de la vie d'une façon particulièrement remarquable et variée, bien plus complexe que chez d'autres êtres, et que, par conséquent, les facteurs venant du dehors réagissent considérablement sur l'appétit sexuel. Nous examinerons ici ces facteurs, du moins pour les points qui n'ont pas été ou ne seront pas traités dans d'autres chapitres.
Influenee du climat. — Les climats chauds semblent surexciter l'intensité de la vie sexuelle. Sous un soleil ardent, l'homme mûrit en général plus vite, et il se trouve plus disposé aux excès sexuels. Je ne connais pas pour ma part d'autres influences que l'on doive attribuer au climat. Il est possible, du reste, que l'on ait confondu l'influence directe de la chaleur avec l'action indirecte qu'elle exerce sur les conditions de l'existence humaine. Dans les pays froids, la vie est plus pénible et le travail plus dur, ce qui émousse l'intensité de l'appétit sexuel. Dans les pays chauds, l'homme n'a pas à se soucier d'habitations, ni de vêtements aussi compliqués, ni de chauffage; la vie se simplifie énormément pour lui, et ce manque de soucis le pousse à une activité sexuelle plus intense.
La ville et la campagne; l'isolement; la sociabilité; la vie dans les usines. — Les rapports sociaux de l'homme exercent une grande influence sur sa vie sexuelle. Les ermites et les liabitants
des fermes isolées des grandes solitudes sont intéressants à considérer à cet égard. Le grand isolement conduit en général l'homme à une sorte de mélancolie chronique et à des singularités de plus en plus anormales, s'il n'a pas apporté dans son ermitage un grand trésor de connaissances à dépouiller et à mettre au net peu à peu par le travail. Mais, dans ce dernier cas. on ne peut tirer de conclusions, car l'ermite doit ses connaissances aux livres ou à une sociabilité intellectuelle très développée avec laquelle il vit en esprit dans sa retraite. Or les livres sont de l'esprit humain cristallisé et plein de rapports sociaux.
Il en est tout autrement de celui qui n'a aucune occupation intellectuelle ou qui vit dans la solitude depuis son enfance. En ce cas, l'ermite devient une sorte de sauvage farouche, sans aucun développement intellectuel, et il retourne plus ou moins à l'état de l'homme primitif.
L'adulte qui va s'établir dans une solitude sans se munir d'un capital intellectuel devient fort enclin aux psychoses dépressives; c'est ce qu'on observe par exemple chez les fermiers isolés d'Amérique, à ce que m'a assuré feu mon ami le professeur E.-C. Seguin, de New- York, neurologiste et psychiatre distingué, qui avait une connaissance parfaite des États-Unis. L'homme qui vit seul, ou entouré seulement des membres les plus proches de sa famille, devient en outre fort enclin à certaines anomalies sexuelles adaptées a son isolement : l'inceste, la sodomie, la masturbation.
C'est dans les populations agricoles que l'on rencontre les rapports sexuels les plus normaux et l'hygiène la meilleure. Tels sont les Canadiens français, dont nous parlions au chapitre VI; il en est de même en général partout où l'agriculture est pratiquée par des paysans indépendants, non alcoolisés, et dont la propriété est bien partagée. Les familles agricoles procréent en moyenne bien plus d'enfants et des enfants bien mieux portants que les familles urbaines. Sans doute, l'hygiène m.édicale moderne publique et privée a fait tant de progrès dans les villes qu'il y demeure parfois, à un âge donné, proportionnellement plus d'enfants vivants qu'à la campagne, laquelle a été négligée et moins avantagée: mais les petits campagnards sont en revanche de meilleure constitution et a tous égards plus forts, mieux équilibrés et plus sains. J'ai eu l'occasion de me confirmer dans cette opinion pendant de longues années comme directeur d'asile d'aliénés. Il m'était impossible de recruter à la ville un bon personnel d'infirmiers des deux sexes.
L'habitant des villes apprend, il est vrai, plus rapidement son service, mais il manque de patience, de persévérance et de caractère, et se montre bientôt insuffisant dans l'accomplissement de sa tâche physique et morale. Les campagnards, au contraire, sont au début lourds et maladroits, mais ils se dégrossissent bientôt et deviennent de plus en plus capables, plus prévoyants et mieux susceptibles d'éducation. On peut faire partout cette remarque, et elle prouve qu'en moyenne les dispositions héréditaires de l'enfant de la campagne sont meilleures que celles de l'enfant de la ville. Ce dernier développe plus rapidement et plus complètement ses dispositions natives, grâce aux rapports sociaux et au frottement qu'ils lui procurent, tandis que le petit campagnard, demeuré rustre et un peu endormi, paraît au premier abord moins capable, même quand il est en réalité en moyenne mieux doué que l'enfant de la ville. L'observateur superficiel s'y trompe, mais la vie à la campagne accumule en réalité plus de réserves d'énergie dans l'organisme, c'est-à-dire dans le cerveau, que la vie urbaine.
Les excès sexuels à la campagne sont bien plus conformes à la nature. En général, en dehors du mariage, on y rencontre le concubinat, l'infidélité, parfois la prostitution, mais ces excès ne prennent jamais grande extension dans de petites localités où chacun se connaît. Une étude approfondie de la question alcoolique m'a prouvé que les dégénérescences héréditaires et les maux sexuels à la campagne sont principalement dus à l'alcoolisme et à sa blastophthorie (V. chap. I"). Mais dès que les fabriques, les industries minières, etc., viennent créer à la campagne des conditions malsaines, les misères et les facteurs préjudiciables de la vie urbaine s'y implantent, souvent même à un degré encore plus élevé.
La société des grands centres urbains se compose de beaucoup de cercles particuliers qui n'ont pas ou presque pas de rapports entre eux, ne se connaissent point et ne s'inquiètent guère les uns des autres. L'individu n'est connu que dans son cercle. Cette circonstance permet au vice de croître dans l'ombre et de dépraver ainsi les mœurs. Ajoutons à cela les habitations souvent défectueuses et malsaines, la vie excitante et les plaisirs innombrables, le tout produisant une existence agitée et contre nature. Les bonnes conditions de l'existence de l'homme sont le contact avec la nature, l'air et la lumière, une activité physique suffisante et pas trop monotone, combinée à un travail bien équilibré du cerveau, lequel
doit fonctionner aussi bien que les autres organes; c'est précisément ce qui manque au pauvre, à la ville et clans la fabrique.
Par contre, on lui offre des plaisirs nocturnes malsains, une prostitution qui s'étale partout avec tous les effets dangereux que nous avons décrits, et à laquelle l'opinion publique n'apporte aucune attention. Le résultat est qu'il devient incapable de nourrir et d'élever convenablement des enfants, et même souvent de les procréer dans un amour sain et naturel.
Telles sont les conditions du prolétariat urbain, conditions dont on parle tant aujourd'hui que nous ne nous étendrons pas sur ce point. A côté de la prostitution, des maladies vénériennes et de l'alcool les ignobles habitations ouvrières de beaucoup de centres du prolétariat conduisent à une infâme promiscuité. Dans les usines et dans les mines, les circonstances sont souvent encore pires. On y voit grouiller, dans d'abominables locaux, toute une population ouvrière, occupée sans trêve de la façon la plus malsaine et ne quittant le travail que pour s'adonner aux excès les plus répugnants. La rapacité, la frivolité et le luxe de la haute société tendent la main à l'alcoolisme, à la misère, à la promiscuité et à la prostitution d'en bas, pour pousser cà la dégénérescence complète des populations industrielles entières.
Dans le canton de Zurich, j'ai eu l'occasion de voir de près les effets physiques et moraux de cette écœurante dégénérescence. Les individus les plus incapables pour le service d'infirmier, dont je parlais plus haut, étaient toujours les ouvriers des fabriques. Ces êtres pitoyables étaient en général si atrophiés de corps, d'esprit et de sentiment, qu'ils n'étaient plus aptes à aucune autre besogne que leur tissage de soie ou de coton. Ce n'est guère que dans le prolétariat des grandes villes anglaises (Liverpool), dans la population minière de certains districts industriels belges et surtout dans le prolétariat juif de Varsovie, que j'ai rencontré une dégénérescence encore plus écœurante de l'espèce humaine. La pudeur, la morale et la santé s'enlisent en commun dans cette masse humaine grouillante, sale, pâle ou jaunâtre, tuberculeuse, rachitique, imbécile ou hystérique, et l'on n'y distingue plus la fille de fabrique de la prostituée. Dans certains districts de l'industrie belge en proie à l'alcoolisme on voit parfois les humains; s'accoupler le soir sur les routes comme des animaux, ne se gênant guère plus que les Cafres ivres du Sud de l'Afrique.
Que reste-t-il là pour l'amour, la famille et l'éducation des enfants, et que peut-on espérer de la descendance d'une population aussi complètement dégénérée et ordurière? Le mariage et le concubinafc plus ou moins grossiers, mais naturels et humains des paysans est de l'or en comparaison!
Que mes lecteurs me permettent ici, pour reposer un instant leurs yeux et leur cerveau de ces tristes images, d'appeler leur attention sur un phénomène contemporain du plus haut intérêt. Le développement immense des moyens de transport devenus de jour en jour meilleur marché, combiné aux progrès de l'hygiène des habitations, suscite et favorise de plus en plus l'effort moderne qui consiste à transporter la ville à la campagne et inversement la campagne à la ville, c'est-à-dire à rapprocher l'une de l'autre ces deux modalités de la vie humaine. C'est là que je vois poindre la possibilité du salut dans l'avenir. Les villes modernes de l'Amérique du Nord, grâce à l'immense extension de leur territoire, ressemblent déjà beaucoup à la campagne, chaque maison y formant une villa entourée de jardins. Les tramways électriques et les vélocipèdes abrègent les distances, ce qui facilite cette manière de bâtir les villes. Vues d'une colline ou d'un lac, des cités comme Toronto (Canada), Worcester (Massachusetts), Washington, etc., ressemblent plus à un bois qu'à une ville.
Si la technique arrive — et elle y arrivera — à simplifier encore les moyens de communication et à en réduire le prix, ils s'étendront partout comme un réseau sur les campagnes, et la ville américaine ou la Gartenstadt des Allemands (ville-jardin) ne sera bientôt plus nécessaire. On pourra jouir à la campagne même de tous les vrais et sérieux avantages de la ville, sans souffrir des inconvénients de la promiscuité qu'elle entraîne aujourd'hui. Les inconvénients de la campagne consistent dans l'atrophie des dispositions intellectuelles naturelles, par suite du défaut de contact; l'amélioration des moyens de transport peut apporter de plus en plus ce contact à la campagne. On pourrait appeler Agropole (campagne urbaine ou ville campagnarde) le résultat d'une pareille répartition du territoire d'un Etat civilisé de l'avenir, tel que je l'ai en vue. Il serait ainsi possible d'obtenir une vie plus idéale de l'esprit et des sentiments humains, unie à une existence matérielle et sexuelle plus saine et en même temps plus idéale.
L'état de campagnard ou de paysan est avantageux pour le mariage, non seulement parce qu'il n'offre pas de terrain propice à la prostitution mais encore parce que le fait qu'on se connaît bien mieux les uns les autres à la campagne qu'à la ville diminue le danger des maladies vénériennes et parce que la procréation d'une descendance saine favorise le bonheur conjugal et la constance des unions sexuelles. Au point de vue religieux dogmatique, on s'est souvent fort indigné de l'immoralité de certaines mœurs des paysans, car il règne, en général, chez eux une grande liberté des rapports sexuels entre filles et garçons avant le mariage. Comme nous l'avons vu au chapitre VI, il s'agit là d'un phénomène naturel, d'une sorte d'épreuve qui rappelle le mariafje à l'essai de certains peuples sauvages, ou le hand-fasting des Ecossais, dont nous avons parlé au chapitre VI. Les personnes qui tolèrent la prostitution et prennent sa défense devraient avoir honte de leur hypocrisie et de la façon dont elles torturent la morale, lorsque d'un même souffle elles reprochent avec indignation aux paysans leurs unions illégitimes naturelles.
Les colonies de vacances à la campagne pour les enfants de la ville montrent clairement par leurs résultats à quel point la vie à la campagne est saine pour le développement de l'enfance.
Il va sans dire qu'il existe d'autres causes de dégénérescence, qui peuvent se développer aussi bien à la campagne qu'à la ville : ainsi certaines endémies, telles que le myxœdème et la malaria, puis l'isolement, l'incurie et l'abrutissement dans lesquels vivent certaines tribus (les Chimilas de Colombie, par exemple), la consanguinité perpétuée chez les dégénérés, etc.
Le pire état est certainement celui du prolétariat des grandes villes, qui s'associe en général au prolétariat du crime. Dans les cercles de proxénètes, de cambrioleurs, de récidivistes, d'amoraux, d'apaches, etc., il se constitue peu à peu une manière spéciale d'envisager l'existence sociale, manière d'après laquelle le bandit le plus roué et le plus audacieux devient le héros le plus considéré. Lorsqu'un enfant accuse des dispositions précoces au crime, c'est dans ces cercles un enfant qui 'promet beaucoup. Les enfants honnêtes, à sentiments altruistes, sont considérés dans cette société comme des gêneurs, des imbéciles, ou même comme des traîtres ou des espions qui viennent troubler le jeu de la noble société. On les y méprise, on les hait et on les maltraite. C'est pour l'Etat et la philanthropie un devoir d'autant plus absolu de s'occuper de ces pauvres petits.
Les influences délétères dont nous avons parlé ne sont naturellement pas seules en jeu. Elles s'associent souvent à d'autres causes nocives pour faire dégénérer la vie sexuelle. Lorsque de pareilles influences spéciales seront prépondérantes, on pourra donc observer parfois la dépravation à la campagne, et au contraire des conditions saines et normales dans certaines villes. Il faut toujours se garder d'exagérer l'importance d'un seul facteur en le généralisant à l'excès. Certains villages alcoolisés et dégradés peuvent présenter par exemple une vie sexuelle bien plus malsaine que certaines villes propres, sobres et bien administrées.
Vagabondage; famille Zéio. — Dans YArchiv fur Rassen und Gcsellschaftsbiologie de 1905 (Archives pour la biologie des races et de la société), le docteur Jôrger raconte l'histoire, soigneusement étudiée pendant plusieurs générations, des descendants d'un couple de vagabonds (famille Zéro). 11 est effrayant de voir presique tous les membres de cette famille devenir des vagabonds, des voleurs, des prostituées et d'autres bêtes féroces pour la société. Ils sont fort nombreux. C'est en vain que leur commune s'efforça de donner dès leur enfance une bonne éducation à quelques-uns des « Zéro ». Ils s'enfuirent de l'école ou de la famille convenable où on les avait placés, pour mener une vie de vagabonds ou de criminels. Chez quelques-uns seulement, l'éducation put donner quelques résultats, mais peu brillants. Dans cette famille, l'alcoolisme et sa blastophthorie jouent un rôle considérable. Nous renvoyons pour les détails à la publication originale.
Nous aurions tout aussi bien pai citer ce cas à propos de l'hérédité blastophthorique ou au chapitre VII, en parlant des effets de l'alcool, car tous ces facteurs se combinent dans la vie du vagabond pour produire son néfaste résultat social. On ne peut guère admettre que les phénomènes mnémiques, indiqués au chapitre 1", aient pu agir d'une façon appréciable dans un espace de temps de deux ou trois cents ans, espace infiniment restreint pour l'espèce humaine. Sans doute, l'aïeule commune de la famille Zéro descendait elle-même d'une famille de vagabonds de l'Italie du Nord. Je ne crois cependant pas me tromper en attribuant à la blastophthorie, superposée aux déplorables combinaisons de germes hiévitables dans la vie des vagabonds, la cause principale de cette dégénérescence typique de famille ou de groupe, dégénérescence dans laquelle la dépravation sexuelle prédomine puissamment. Je re-