PRUDERIE RELIGIEUSE
Il commence le chapitre où nous avons pris nos citations par les mots suivants : « Que les législateurs, les pères et les maris lisent ce chapitre et se posent ensuite la question de savoir si le respect qu'ils doivent à leurs mères, à leurs épouses et à leurs filles, ne leur impose pas le devoir de leur interdire la confession auriculaire. Comment est-il possible qu'après pareils dialogues entre quatre-zyeux, avec un homme non marié, une jeune fille puisse rester pure de cœur et d'esprit? Ne l'a-t-on pas bien plutôt préparée aux cavernes du vice qu'à la vie conjugale? » Celui qui écrit ces lignes est un homme qui fut obligé d'être lui-même confesseur pendant plusieurs années et qui a compris à quel point la confession corrompait la vie sexuelle de la femme et du prêtre. Il va sans dire que les caractères forts et surtout les natures froides au point de vue sexuel — prêtres et femmes — résistent à de pareilles excitations sexuelles. Mais la confession a-t-elle été spécialement instituée pour ce genre de caractères'' Tout individu qui n'est pas un hypocrite avouera que c'est précisément le contraire.
Pinderie religiense. — Les fruits d'une pareille combinaison de la vie sexuelle avec les prescriptions religieuses sont un mélange de pruderie ridicule et d'érotisme contenu. Dans certains couvents (ceux des nonnes de Galice, par exemple), les nonnes interdisent à leurs élèves de se laver les organes sexuels, parce que, disentelles, c'est inconvenant! Dans l'Autriche allemande, les nonnes recouvrent souvent d'un mouchoir les crucifix de leur chambre à coucher, « afin que le Christ ne voie pas leur nudité ». Or ce sont précisément les couvents de nonnes qui furent souvent au moyen âge transformés en bordels, et il n'est pas si rare de voir des hypocrites ou des hystériques erotiques (hommes ou femmes) y célébrer des orgies sexuelles de la pire espèce, souvent de nature coupable, sous le voile protecteur de l'extase religieuse.
Eottentots. — Ennnqnes. — Chez les Hottentots, on allonge
artificiellement les petites lèvres de la vulve des femmes, et chez les Orientaux on fait des eunuques. En elles-mêmes ces deux opérations n'ont certainement rien à faire avec la religion et n'étaient à l'origine que des coutumes profanes. Avec le temps on en a aussi fait des prescriptions religieuses, ce qui les a d'autant plus enracinées dans les mœurs populaires.
Erotisme religieux. — Les exemples que nous avons cités suffisent pour montrer à quel point l'homme est disposé à draper de religion jusqu'à son erotisme. Il attribue alors à ses objets une origine divine et fait reposer les prescriptions qu'il y rattache sur des commandements de son Dieu ou de ses dieux afin de les sanctifier. Voilà comment l'influence contre nature d'un mysticisme qui n'est autre chose que le produit cristallisé et érigé en dogme de l'imagination fantaisiste des hommes, s'impose indirectement à la vie sexuelle naturelle, en pénétrant par la porte de derrière sous couleur de religion. Comme on le voit, ce sont souvent de graves abus, voire même des vices qui ont acquis peu à peu le sceau et la puissance de prescription ou de préceptes religieux, tandis que dans le même domaine nombre d'autres usages ou prescriptions reposent sur de bons préceptes hygiéniques ou moraux (la circoncision et la fidélité conjugale, par exemple).
C'est peut-être dans le domaine de la pathologie que les rapports de la religion avec la vie sexuelle sont le plus frappants (V. chap. VIII). N'oublions pas que les faits de la reproduction semblent aux gens ignorants, et surtout aux peuples barbares, d'une nature extrêmement mystérieuse. Ces peuples n'avaient et n'ont aucune idée des cellules germi natives ni de leur conjonction. Ils voyaient et voient dans la conception, l'embryogénie, la grossesse et la naissance, les effets miraculeux d'une puissance supérieure et occulte, de la divinité, souvent même du diable.
L'excitation violente qui s'associe à l'appétit sexuel et à l'amour pousse d'elle-même l'homme à l'extase; il ne faut donc pas s'étonner SI l'érotisme se complique si souvent de sentiments religieux extatiques.
Dans son livre sur la Psyclwpat.hie sexuelle, von Krafft-Ebing a fait remar^quer avec raison combien la religion, la poésie et l'érotisme se combinent et se mélangent facilement dans les sentiments obscurs et pleins de pressentiments de la jeunesse en train de mûrir. Dans la vie des saints, il est à tout moment question des tentations sexuelles, dans lesquelles les sentiments les plus élevés et les plus idéaux se mêlent aux images erotiques les plus répugnantes. C'est sur la même base que se sont développées les orgies sexuelles de diverses fêtes religieuses dans le monde des Anciens, de même que clans certaines sectes modernes.
Le mysticisme, l'extase religieuse et la volupté sexuelle se combinent fréquemment en une trinité fort réelle, et l'on voit souvent
ÉROTISME RELIGIEUX Bdb
la sensualité non satisfaite chercher et trouver une compensation dans l'exaltation religieuse. Qu'on lise la Vie de Sainte Thérèse écrite par elle-même (Paris, V. Lecoffre, IQO'i), pour s'en assurer.
Von Krafft-Elbing cite les cas suivants, d'après la Psychologie légale de Friedreich (p. 389) :
« C'est ainsi que la nonne Blanbekin était perpétuellement tourmentée par la pensée de ce qui! pouvait bien être advenu de la partie du corps de Jésus enlevée par la circoncision.
Pour faire ses dévotions à Tagneau du Seigneur, Véronique Juliani, qui fut canonisée par le pape Pie II, prit dans son lit un agneau terrestre, lembrassant et lui faisant sucer ses seins, si bien qu"il en sortit même quelques gouttes de lait.
La sainte Catherine de Gênes souffrait souvent de telles chaleurs intérieures, que, pour se rafraîchir, elle se couchait par terre en criant : « Amour, amour, je ne puis plus! » En ce faisant, elle ressentait une inclination toute particulière pour son confesseur. Un jour, portant la main de ce dernier à son nez, elle perçut une odeur qui pénétra dans son cœur, « une odeur céleste dont la volupté pourrait réveiller les morts ».
Sainte Armelle et sainte Elisabeth étaient tourmentées par « l'enfant Jésus î d'un rut tout analogue. Quant aux tentations de Saint Antoine de Padoue, tout le monde les connaît. La vieille prière suivante est bien caractéristique : « Oh! si je t'avais trouvé, gracieux Emmanuel, si je te possédais dans mon lit, que mon corps et mon âaie se réjouiraient! Viens, accours de plein gré auprès de moi, et que mon cœur soit ta demeure! »
Rôle de la pathologie mentale dans l'érotisme religieux. — Chez les aliénés, tout particulièrement chez les femmes, mais aussi chez les hommes atteints de paranoïa (maladie mentale), nous trouvons souvent un mélange baroque et répugnant d'érotisme et d'images religieuses. Ce sont les sempiternelles fiançailles avec le Christ, avec la Vierge Marie, avec Dieu ou avec le Saint-Esprit, fiançailles dans lesquelles l'orgasme vénérien se combine avec un coït imaginaire et une masturbation réelle, suivis de grossesses et d'accouchements hallucinés, tous ces phénomènes alternant du reste à qui mieux mieux. Ces symptômes maladifs nous donnent une indication très nette des rapports qui existent entre l'érotisme et l'exaltation religieuse. Les aliénistes français les ont même désignés du terme caractéristique de délire érotico-religieiix. Nous avons vu qu'une seule promenade dans la division des femmes
agitées d'un asile d'aliénés suffisait souvent pour en saturer le visiteur.
Ce à quoi l'on a bien moins pris garde, c'est à l'influence historique immense que certaines personnalités psycho-pathologiques, principalement certains hystériques, mais aussi certains détraqués ou illuminés héréditaires, ont exercée de tout temps sur les destinées de l'iiumanité, très ordinairement à l'aide des effets suggestifs de conceptions sexuelles et religieuses (érotico-religieuses), dont les connexions n'ont pas toujours été bien éclaircies.
Tout psychiatre connaît les aliénés dont le délire se combine à l'exaltation religieuse ou mystique, et qui, précisément par le mysticisme de leur délire, ont exercé et continuent à exercer une influence profonde sur le troupeau des hommes normaux, c'est-à-dire des moutons de Panurge (qu'on me pardonne l'expression) qui les entourent. Ces malades sont eux-mêmes tellement dominés par l'influence pathologique de leurs autosuggestions ou de leur délire, qu'ils se démènent avec un fanatisme de fakirs, et font preuve d'une énergie et d'une persévérance inouïes dans la poursuite du but que leur assignent leurs idées maladives. Par l'assurance, le sentiment d'infaillibilité et le feu de la foi qui se manifestent dans leurs allures de prophètes, ils fascinent tous les cerveaux faibles et mous de leur entourage, et les obligent à les suivre par leur action suggestive.
Un érotisme très humain et souvent très puissant s'associe fort ordinairement à leur délire; mais il se couvre d'une pourpre d'extase religieuse, qui en impose aux natures suggestibles et disposées à l'exaltation, et les rend aveugles aux ignominies que cette extase recouvre souvent.
Ce qui rend ces malades si persuasifs, c'est qu'ils sont eux-mêmes persuadés. L'homme normal lui-même, on devrait enfin le savoir, se laisse bien moins guider par sa raison que par ses sentiments. Des personnalités comme celles que nous venons de décrire ont une action puissante sur le sentiment, et cela bien plus par leur regard perçant, leur ton prophétique et dominateur, leur allure et toute leur apparence, que par le texte souvent extrêmement confus de leurs discours et de leurs doctrines.
C'est ainsi qu'à tout moment naissent de petites épidémies d'entraînement ou de séduction, dans lesquelles un groupe d'individus se laisse affoler par de soi-disant prophètes, messies, saintes vierges et autres illuminés qui ne sont que des aliénés ou
des détraqués. On voit même se produire sous leur influence certaines formes d'aliénation mentale par contagion ou infection qu'on a appelées folie à deux, à trois, à quatre, et qui peuvent parfois prendre une forme épidémique.
Lorsque le « prophète » est mieux coordonné dans ses paroles et dans ses actes, ou lorsque son entourage est encore extrêmement ignorant et superstitieux, le troupeau des croyants augmente encore plus rapidement, et c'est ainsi qu'on voit aujourd'hui encore dans les pays moins civilisés éclore de nouvelles sectes ou communautés religieuses plus ou moins éphémères, dans les agapes desquelles l'esprit du prophète suscite parfois de graves orgies sexuelles.
Chez les peuples de sens rassis et doués d'une culture plus élevée, on tire en général assez vite au clair le diagnostic du prophète et on l'envoie à l'asile des aliénés, à la grande indignation de ses quelques disciples, qui sont le plus souvent sa femme, ses enfants et quelques têtes faibles de son entourage.
Grâce au bon marché de l'impression, on voit souvent aujourd'hui ces prophètes publier leur nouveau système religieux, au besoin à leurs frais, et le vendre chez eux. Je possède une petite bibliothèque d'œuvres de ce genre, qui m'ont été envoyées par leurs auteurs, probablement avec le sentiment obscur qu'on pourrait bien les prendre un jour pour des fous, et pour me prouver d'avance qu'ils ne l'étaient pas.
Selon eux, Dieu en personne leur a révélé la vérité nouvelle à laquelle ils croient, et il les a désignés comme prophètes. Des images erotiques se combinent en général à leur système. L'un d'eux, dont le système est astronomique, divise les planètes en planètes mâles et planètes femelles. Un autre, aliéné, désigne clans sa brochure ses sensations sexuelles pathologiques par le terme de contact psycho-sexuel par action à distance. Ce sont là des phénomènes que nous rencontrons aujourd'hui à chaque pas dans la psychiatrie, mais qui donnent la clé des suivants.
Rôle historique des anomalies mentales pen apparentes et touchant au génie. — Leur influence sur l'érotisme religieux. — Il
ne s'agit pas toujours de malades atteints de paranoia ou d'autres psychoses graves, mais souvent de psychopathes héréditaires et constitutionnels qui ne sont qu'à moitié détraqués ou simplement
hystériques, et qui peuvent, à côté de cette tare, posséder une certaine valeur intellectuelle, une volonté énergique et le feu de l'enthousiasme. Les choses suivent alors un cours essentiellement différent, même lorsqu'elles reposent sur une base analogue.
Le prophète associe à son exaltation une logique souvent très serrée dans ses détails, bien qu'appuyée sur une base maladive. En outre il revêt ses enseignements d'une forme plus belle et plus poétique, et, de cette façon, il réussit à rallier autour de lui non pas un troupeau de moutons de Panurge ignorants et bornés, mais des gens bien élevés et même une fraction souvent considérable de la société qui l'entoure. En pareil cas, l'exaltation pathologique peut s'unir à un idéal élevé, intellectuel et moral, idéal fort apte à voiler les toquades Inzarres et maladives du prophète. Nous nous trouvons ainsi en présence du fait étonnant, mais indéniable, que certains grands personnages historiques, qui ont exercé une puissante influence sur l'humanité, étaient des natures plus ou moins pathologiques. Nous découvrons chez eux, souvent même comme fils conducteurs de leurs enseignements, des traits érotico-religieux plus ou moins marqués.
Cette catégorie extrêmement importante d'individus constitue toute une série de transitions entre les prophètes aliénés dont nous parlions et les hommes de génie bien équilibrés. Il est souvent extraordinairement difficile de bien comprendre et de bien interpréter toute la série des formes intermédiaires si nuancées et si variables qui existent entre la folie et le génie; il faut se garder de toute généralisation exclusive dans un sens ou dans l'autre.
En tout cas, le fait que beaucoup de génies sont des natures pathologiques ne nous autorise nullement à nous empresser de déclarer folle ou anorniale toute personnalité géniale ou originale, dès qu'elle s'attaque à la routine et aux préjugés de ses contemporains moutonniers et dès qu'elle ouvre de nombreux horizons ou fraye de nouvelles voies. Citons quelques exemples.
Jeanne d'Arc fut, à mon avis, une hystérique de génie, dont les hallucinations étaient de nature auto-suggestive. La détresse de la France l'avait profondément émue. Enflammé du désir de sauver sa patrie, son cerveau fut atteint par auto- suggestion d'hallucinations de la voix des saints et de visions qui lui annonçaient sa mission, et qu'elle attribuait à de véritables saints habitant le ciel. A son époque, la chose était assez courante et ne doit pas nous étonner. Malgré son bon sens et la modestie de sa manière d'être,
Jeanne d'Arc était mue par une exaltation inconsciente du moi. Par un destin aussi étonnant que providentiel, cette jeune fille géniale et en même temps pathologique, enthousiasmée par ses hallucinations extatiques, conduisit la France à une guerre victorieuse de délivrance. Les sources historiques les plus consciencieuses nous montrent la moralité de Jeanne d'Arc pure et au-dessus de tout reproche. Ses réponses aux questions insidieuses de l'Inquisition sont admirables et témoignent en même temps de sa haute intelligence et de l'élévation morale de ses sentiments. Evidemment les sentiments d'amour se transformèrent chez elle en extase religieuse et en enthousiasme pour l'idéal de sa mission, ce qui est fréquent chez les femmes.
Sainte Thérèse fut une hystérique extatique et visionnaire. Ses mémoires décrivent nettement la supplantation (Verdrângung) de l'appétit sexuel et de l'extase amoureuse par l'extase religieuse dans ses crises hystériques.
Un autre exemple remarquable est celui de Thomas Becket. La transformation subite de cet homme du monde en un prêtre ascétique (à l'occasion, il est vrai, de sa nomination comme archevêque), de cet ami et serviteur dévoué du roi d'Angleterre en son plus violent adversaire et en avocat de l'Eglise contre l'Etat, représente évidemment la transformation auto-suggestive d'un hystérique, car c'est le seul moyen de s'expliquer une contradiction aussi subite et aussi complète qui le fit passer d'un coup d'un fanatismie au fanatisme contraire.
L'exaltation religieuse du propliète mormon Smith a sans doute dû être mêlée d'une forte dose d'érotisme, qui lui a fait organiser sa secte sur la base de la polygamie.
Mahomet eut aussi des visions, et les rapports sexuels jouent un grand rôle dans ses enseignements et prophéties. L'apôtre saint Paul fut de même un visionnaire, qui passa subitement d'un extrême à l'autre à la suite d'une hallucination. Pascal, Napoléon I", Rousseau, ont présenté des traits pathologiques très accentués.
Quoique une partie de ces cas n'aient pas de rapports directs avec la question sexuelle, je les ai indiqués pour montrer comment de pareilles personnalités exercent leur influence sur les masses et par là sur l'histoire. Dès qu'elles acquièrent de l'autorité, leurs particularités et leurs conceptions sexuelles, si exclusives ou même absurdes qu'elles puissent être, réagissent d'une façon intense sur
leurs contemporains, comme nous voyons aujourd'hui encore les idées ascétiques de Tolstoï influencer ses nombreux disciples.
Les conversions subites, de quelque nature qu'elles soient, surtout lorsque le converti tombe d'un extrême dans l'autre, ne sont pas le fruit de sa raison, mais reposent sur la suggestion ou l'autosuggestion de personnes suggestibles et surtout à suggestibilité pathologique, entraînées par un état affectif (V. chap. IX).
A d'autres égards encore, les anomalies sexuelles déterminent souvent les actes de personnes hystériques et d'autres psychopathes. Les empereurs romains Néron, Tibère et Galigula étaient à n'en guère douter des sadistes, et ils ressentaient une véritable volupté sexuelle à la vue des souffrances de leurs victimes. Valérie, Messaline et Catherine de Médicis furent aussi des femmes sadistes. Sous le voile hypocrite de la religion, cette dernière fut, on le sait, l'in.stigatrice principale de la Saint-Barthélémy à Paris, et elle se vautrait dans la volupté en regardant massacrer les huguenots.
Par contre, on a vu le masochisme donner le ton à la pensée et aux sentiments sexuels de certains personnages de grande influence, comme Rousseau, et de sectes ou de communautés ascétiques, comme celles des fakirs, des flagellants, etc.
Involontairement donc, les sentiments sexuels de tout propliète et fondateur de religion influencent plus ou moins, ne fût-ce que pendant une courte période de sa vie, son système religieux et par conséquent les lois morales qui en sont découlées et qui demeurent après sa mort.
Voilà comment il arrive que des sentiments naturels, aussi variables selon les individus que les sentiments sexuels, sont obligés de se soumettre à la contrainte de dogmes fixes et tyranniques qui martyrisent pendant des siècles, ou même pendant des milliers d'années, les hommes sentant autrement que le fondateur de la religion ou que les interprètes influents qui lui succèdent.
Partout nous voyons dans la religion l'érotisme idéalisé et souvent l'idéalisme parfumé d'érotisme. Le Cantique des cantiques de Salomon, dont le sens original était très laïque, comme celui de la plupart des choses religieuses, a eu beau se voir après coup allégorisé et appliqué à l'Eglise de Jésus-Christ par les exégètes, il fut et demeurera toujours une poésie erotique.
Il est à peine besoin d'ajouter que les bas-fonds erotiques de tout homme normal conduisent fort souvent les prédicateurs se-
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vères et ascétiques de la morale, qui veulent « dompter la chair », à une hypocrisie répugnante. On voit fréquemment certains prêtres et certaines personnes pieuses prêcher ouvertement un ascétisme idéalisé, tandis qu'en secret ils commettent les excès sexuels les plus dégoûtants. Ce danger est de par la nature, aussi près de leur porte que la roche tarpéienne du Capitole.
11 ne faut cependant pas juger trop sévèrement des inconséquences aussi criantes; elles sont en grande partie inconscientes et sont le résultat forcé du choc de la passion contre la tyrannie du dogme, des préjugés et de l'opinion publique. Souvent aussi elles sont le fruit d'anomalies mentales. Qu'on laisse la science éclairer librement et ouvertement la vie sexuelle; alors l'hypocrisie des gens normaux cessera, et celle des anormaux pourra être reconnue à temps et mise hors d'état de nuire.
Transformation de l'érotisme en sentiment religieux. — Dans la vie bourgeoise nous trouvons partout des traces du mélange de la religion avec les images et les sensations sexuelles. Les cérémonies religieuses du mariage de tous les peuples en constituent un reste significatif.
Lorsqu'on recherche les causes d'une exaltation religieuse subite ou progressive, on découvre très ordinairement, ou du moins très souvent, qu'elle n'est que la compensation à un amour déçu ou trompé. Je parle ici de l'exaltation vraie, intime et fervente, avec laquelle le moi, l'âme tout entière, s'identifie, et non pas de cette religion d'habitude, dont la moyenne des hommes normaux se souviennent à peine dans le train de la vie de tous les jours, et qu'ils vont tout au plus chercher le dimanche dans leur armoire avec leur habit de fête, pour faire en sa compagnie une promenade de convention, sinon un bon somme à l'église. Cette religion d'habitude n'est qu'une forme vide, qui ne réveille plus aucun sentiment, et par conséquent ne s'associe plus à aucune sensation, ni même à aucune note erotique chez ses adeptes.
Cela n'empêche pas qu'il en soit autrement chez d'autres individus, ni surtout qu'il en fût autrefois autrement. Tout concourt au contraire à prouver que les sentiments chaleureux et exaltés de sympathie desquels est née en grande partie notre religion, que la sainte ferveur, les ardeurs de la dévotion et les délices de l'extase qu'elle a si souvent procurées a ses adeptes et qu'elle procure
encore aujourd'hui à quelques-uns d'entre eux, peu importe que leur objet soit Dieu, Allah, Jéhovah, Jésus-Christ, Bouddha, Vichnou, la Vierge Marie ou les saints, que ces sentiments, dis-je, ont en grande partie leurs racines dans des sensations et des sentiments erotiques primitifs, ou en représentent même la transformation directe.
Inutile de dire que tout cela peut se passer dans la plus complète inconscience, dans l'innocence des intentions les plus pures. Nous nous hâtons en outre d'ajouter que la plupart des sentiments religieux vrais et mûris sortent d'une tout autre source, en particulier tout ce qui a trait chez eux à une saine morale humaine.
Lorsqu'on approfondit Tétude du sentiment religieux, surtout dans la religion chrétienne et en particulier clans le catholicisme, on trouve à chaque pas son étonnante liaison avec l'érotisme. On la trouve dans l'adoration exaltée des saintes femmes, telles que Marie-Madeleine et Marie de Béthanie, pour Jésus, puis dans les saintes légendes, dans le culte de la Vierge Marie au moyen âge et tout particulièrement dans l'art. Qu'on veuille bien examiner les madones extatiques qui partout dans nos galeries de tableaux jettent leur regard fervent soit sur Jésus, soit sur le ciel. L'expression de Vlmmaculée Conception de Murillo peut aussi bien être interprétée par la plus haute exaltation voluptueuse de l'amour que par une sainte transfiguration. Les Saints du Corrège regardent la sainte Vierge avec une ardeur amoureuse qui peut être céleste, mais qui apparaît en réalité extrêmement terrestre et humaine, comme les extases de sainte Thérèse.
De nombreuses sectes anciennes et modernes sont entrées en scène d'une façon qui n'est guère moins libidineuse. Nous rappelons les excès sexuels des anabaptistes dans les temps anciens et les extases sexuelles de certaines sectes modernes en Amérique.
Si l'on m'objecte que ces sectes sont les excroissances pathologiques de la religion, je répondrai avec leurs adeptes ce qui suit : « Nous sommes venus au monde parce que vos religions d'Etat sont tombées dans l'indifférence, dans l'hypocrisie et dans un formalisme creux, n'offrant plus au cœur humain que des phrases vides. Nous avons besoin de nous réveiller de ce sommeil. Il nous faut de Tentliousiasme et de la ferveur pour transformer la vie intérieure de l'homme et le convertir. » Ces mots, qu'on peut voir et entendre partout en ouvrant les yeux et les oreilles, constituent un aveu formel du facteur suggestif dans la religion (V. chap. IX).
J'ai eu moi-même souvent l'occasion dans le canton de Zurich d'observer, surtout parmi les femmes, les adeptes de la singulière orthodoxie sectaire du pasteur Zeller de Maennedorf. C'est une sorte de prophète illuminé qui guérit les malades à la façon du Christ et de Jean-Baptiste, en leur imposant les mains et en les oignant d'huile. Les résultats curatifs qu'il obtient sans conteste reposent naturellement, comme ceux de Lourdes, sur la suggestion, mais il les attribue à des miracles divins. Il me raconta même naïvement avoir entendu dans les os d'une fracture un craquement, qu'il a considéré comme une guérison miraculeuse. Un essami de femmes, .surtout d'hystériques, s'exalte autour de cet homme avec une ardeur qui s'adresse inconsciemment bien plus à sa personne qu'à celle de Dieu ou du Christ qu'elle doit symboliser. J'ai traité certains malades qui avaient été chez lui et qui associaient à sa personne les images erotiques à la fois les plus douces et les plus cliarnelles — dans l'innocence de leur cœur, cela va sans dire.
Loin de moi la pensée de vouloir faire un reproche personnel à cet homme sincère et à tant d'autres du même genre, surtout à des prêtres cju'on entoure d'une auréole de sainteté poussant à l'extase. Je constate seulement que, lorsqu'un être humain s'exalte à la recherclie du pur esprit et de la sainteté sans mélange, reniant ainsi sa vraie nature, il est toujours en danger de retomber inconsciemment dans sa sensualité la plus lourde et de sanctifier ùu. même coup cette sensualité !
Description de l'érotisme religiemx par des poètes. — Le poète suisse Gottfried Keller, avec le génie qui lui est particulier, a décrit a plusieurs reprises l'érotisme religieux d'une façon admirable surtout dans ses sept légendes. Qu'on lise par exemple Dorotheas Blumenkôrbchen (le petit panier à fleurs de Dorothée), dans lequel le fiancé terrestre de Dorothée finit par devenir jaloux de son fiancé céleste, dont elle lui parle toujours clans les sentiments les plus exaltés. Partout où elle était ou allait, elle parlait dans les termes les plus tendres, et en exprimant les désirs les plus ardents, d'un fiancé céleste quelle avait trouvé, qui l'attendait dans une beauté inmiortelle pour la presser contre sa poitrine étincelante. lui tendre la rose de la vie éternelle, etc. Lorsque le méchant préfet eut fixe Dorothée sur le gril de fer sous lequel on avait placé des charbons allumés de façon à ne laisser monter la chaleur que
lentement, cela fit mal à son corps si délicat. Elle poussa quelques cris étouffés. Alors .son amant terrestre Théophile, se frayant un passage au milieu de la foule, bondit vers elle et, prêt à rompre ses liens, lui dit avec un sourire douloureux : « Cela fait-il mal, Dorothée ? » Mais, délivrée subitement de toute douleur et remplie de la plus immense allégresse, elle lui répondit aussitôt : « Comment cela ferait-il mal, Théophile? Je suis couchée sur les roses du fiancé que j'adore ! V^ois, c'est ma noce aujourd'hui? » Keller nous fait voir ici, à côté de l'érotisme, l'effet suggestif de l'extase, qui peut aller chez les martyrs jusqu'à l'anesthésie la plus complète. Gœthe aussi a décrit l'extase érotico-religieuse : par exemple à la fin de la seconde partie de Faust, dans les prières que divers anachorètes adressent à la reine du ciel.
Distinction entre la religion et l'extase dérivée de l'érotisme. —
Il serait absolument faux de prétendre que la religion en elle-même découle de sensations sexuelles La terreur de la mort et des énigmes de l'existence, le sentiment de la faiblesse humaine et de l'insuffisance de la vie, le besoin de consolation de toutes sesi misères, l'espoir d'une vie future, jouent dans l'origine des religions, cela va sans dire, un rôle prépondérant, en partie même décisif. D'autre part, il faut se garder de méconnaître le rôle considérable du facteur sexuel erotique dans les sentiments et les dogmes religieux, où d'un côté il entraîne à une ferveur ardente, tandis que de l'autre il tyrannise, surtout par l'exclusivisme de ses résidus transformés en dogmes, l'expansion naturelle des sentiments erotiques si variables des individus.
Une des tâches futures, à la fois les plus difficiles et les plus importantes, des sciences sociales envers l'humanité est donc d'affranchir les rapports sexuels de toute tyrannie des dogmes religieux, tout en les mettant par compensation en harmonie avec les véritables lois morales purement humaines d'une éthique naturelle, d'une religion du « Bien social ». Celle-ci devra aussi être mise en harmonie avec les aspirations affectives, de nos sentiments, de la poésie, de la musique et de l'art en général, tout en restant basée sur les pures vérités de la science.
Compensations. — Dans la série animale, nous avons vu les sentiments de sympathie dériver d'une façon générale, par pliylogénie, des sentiments d'attraction sexuelle, et maintenant nous
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voyons souvent chez Thomme un amour sexuel déçu, méprisé ou transfiguré, chercher une compensation ou une idéalisation dans la ferveur de l'exaltation religieuse. La question se pose donc tout naturellement de savoir si cette compensation ou cet idéal est indispensable, et si d'autres objets d'une nature humaine et non mystic[ue ne peuvent pas prendre sa place.
Lorsque le cas se présente, il ne manque pas d'hommes pour remplacer celui qu'on a perdu. Sinon, il existe, à notre avis, des tâches idéales, purement humaines, qui peuvent, qu'on me passe le terme, tout aussi bien transfigurer « religieusement » l'amour erotique, que le mysticisme de prétendues révélations divines. On appelle le christianisme religion d'amour, et l'apôtre Paul place même la charité au-dessus de la foi. Mais qu'est-ce que la charité, sinon la synthèse des sentiments sociaux de sympathie, de dévouement et d'abnégation de l'individu pour l'humanité actuelle et future? Ne peut-elle donc être mise en œuvre sur une autre base que celle de chèques à tirer sur le paradis? L'exaltation et la ferveur ne peuvent-elles pas appliquer leur foi puissante, la beauté de leur forme et l'élévation de leurs sentiments à l'idéal social et au bonheur à venir de nos enfants? Ne peut-on pas remplacer le culte des légendes religieuses, l'adoration des œuvres de Jéhovah et du Christ, telles ciu'elles sont consignées dans la Bible, par la religion de nos descendants et de leur bonheur?
A mon 6vis, la suggestion de l'extase et de l'amour pourrait fort bien être dirigée au bénéfice du bien social. Son fanatisme renferme une puissante force d'action, un moyen admirablement adapté à secouer l'indifférence et la mollesse des hommes. Seulement cette source d'énergie ne devrait pas être dilapidée en adoration de mirages légendaires, mais employée au culte efficace d'une véritable religion humaine d'amour sur la terre.