INDIVIDUS NUISIBLES OU DANGEREUX
Tant que le juriste et le législateur n'étudieront ni psychologie, ni psychiatrie, et ne soumettront pas tous les criminels habituels et tous les hommes dangereux à une expertise psychiatrique soigneuse, toute réforme sérieuse dans le domaine dont nous venons de parler restera impossible. Pour améliorer l'état de choses actuel, une entente commune entre les juristes et les aliénistes est urgente; mais on ne pourra jamais se comprendre, tant que les juristes n'étudieront pas la psychologie et ne feront pas, pendant leurs études, une sorte de clinique pratique auprès des détenus criminels. Comment peut-on juger et condamner son prochain sans avoir la moindre idée de l'état d'âme de ces parias de la société du sort desquels on décide? Tous les juristes qui ont un cœur battant pour l'humanité devraient soutenir les tendances de VUnion internationale du droit pénal et les efforts d'hommes comme le professeur Franz von Liszt, M. Gaukler de Caen et tant d'autres courageux novateurs et réformateurs (i).
11 va sans dire qu'il ne suffit pas de combattre les excès d'individus criminels et dangereux, par exemple des sadistes, en plaçant ces derniers en surveillance et en les empêchant de nuire. Il s'agit encore de lutter contre la cause du mal, en empêchant de se reproduire leurs germes, dégénérés le plus souvent par la blastophthorie de leurs ascendants alcoolisés (V. chap. I"). La première question, purement juridique et administrative, n'a pas à nous occuper ici; qu'on me permette, par contre, quelques mots sur la seconde.
Des réformateurs très zélés et avancés ont proposé en pareil cas la castration (ainsi certains Etats américains, et dernièrement Rûdin), ce qui a provoqué un cri général d'indignation. L'hyperesthésie sentimentale de nos civilisés modernes ne supporte pas d'idées pareilles, tandis que d'anciens peuples et leurs despotes, tels que les Islamites, se sont fournis et se fournissent aujourd'hui
(1) Voir : Delbruck, GerichtUche Psychopathologie (bei Joh. Ambr. Barth, Leipzig, 1897). — DtLBRUCK, Die Pathologische Luge und der psychisch abnorme Schivindler (bei Ferdinand Enke, Stuttgart, 1891). — FOREL, Crime et anomalies mentales constitutionnelles (Genève, 1902, chez M. Kùndig, éditeur). — KoLLE, Gerichtlich psychiatrische Gutachten (de la clinique du professeur Forel à Zurich), Stuttgart, 1894, chez Ferdinand Enke. — VON LlsZT. Schutz der Gesellschaft gegen GemeingefàhrUche (Monatsschrift fur Kriminalpsychologie und Strafrechtsreform). — FoREL, Die verminderte Zurechnungsfàhigkeit (Die Zukunft, 1899, n° 15), etc.
encore paisiblement d'eunuques pour le confort de leurs sérails, afin d'avoir des serviteurs sans danger pour leurs femmes, et ne se gênent guère pour pendre ou décapiter les hommes qui leur portent ombrage. De même nous assistons muets et impassibles aux bouclieries des grandes guerres ou de la Russie, parce qu'elles sont fashionables ou officielles, surtout lorsqu'elles ne nous touchent pas de près. Le pape lui-même se procurait autrefois à Rome des eunuques, pour avoir des soprani dans les concerts de son église, et n'hésitait pas à faire châtrer de jeunes garçons dans ce but. Les temps changent et nous changeons avec eux!
Depuis quelques années néanmoins on a employé la castration comme remède à diverses maladies chez les hommes et chez les femmes, surtout à l'hystérie des femmes. J'avoue ici tout franchement que j'ai fait châtrer, dans l'asile que je dirigeais, un véritable monstre atteint d'anomalies mentales constitutionelles, profitant de ce qu'il demandait lui-même cette opération pour des douleurs qu'il ressentait dans les vésicules séminales, mais pensant surtout que, tout en le soulageant, cette opération l'empêcherait de produire à l'avenir de malheureux enfants tarés de son atroce hérédité.
J'ai également fait châtrer, il y a de nombreuses années, une jeune fille hystérique de quatorze ans, dont la mère et la grand'mère étaient à la fois prostituées et maquerelles, et qui se donnait déjà elle-même par plaisir à tous les gamins de la rue. Ici encore j'avoue franchement que les troubles hystériques de la malade ont été pour moi un prétexte, alors à la mode, pour empêcher cette malheureuse de reproduire des êtres qui auraient eu beaucoup de chances de lui ressembler. Le résultat a été excellent. Je suis d'avis qu'on devrait recourir a la castration ou tout au moins à certaines opérations plus bénignes comme la dislocation des trompes chez la femme et l'oblitération des conduits séminaux chez l'homme (opérations qui rendent stérile, sans détruire les glandes sexuelles ni même atténuer l'appétit sexuel), pour empêcher la reproduction des êtres les plus déplorables ou les plus dangereux.
Chez certains individus, comme les sadistes, dont l'appétit sexuel est dangereux en lui-môme, la castration serait nécessaire. A mon avis, les opérations bénignes, mais stérilisant définitivement, sont indiquées chez tous les individus dont les états psychopathologiques dans ce domaine sont tels, qu'ils sont absolument incapables de résister à leurs impulsions ou de comprendre les avertissements de la raison; on pourra souvent ainsi les laisser en liberté, au lieu d'être obligé de les interner, ce qui est bien pire pour eux.