DROIT PÉNAL - RESPONSABILITÉS
Responsabilité. — Je me suis efforcé de démontrer, dans un autre travail (1), qu'un droit pénal rationnel, transformé comme il doit l'être, n'a nullement à se préoccuper de la question du libre arbitre. Le fait que nous nous sentons libres et responsables ne suffit pas du tout à justifier l'impératif catégorique de Kant. Un fou complet se sent subjectwement libre, alors que tout homme raisonnable voit bien qu'il ne l'est pas.
La question de savoir si une prédestination absolue (fatalisme), régissant d'avance l'univers dans tous ses détails, existe ou n'existe pas est une question de pure métaphysique, dont la solution est absolument en dehors de la faculté de connaissance de l'homme et n'a pas à nous occuper. Basons-nous simplement sur la loi scientifique du déterminisme, c'est-à-dire sur la loi de causalité appliquée aux motifs de nos actions, loi qui permet fort bien d'admettre des possibilités diverses pour l'avenir, car elle ne suppose pas connaître les causes premières de l'univers, ni les prétendues volontés d'une divinité ni d'un destin.
Alors nous comprendrons parfaitement que la complication de nos activités cérébrales mnémiques et actuelles, combinée au fait que la majeure partie d'entre elles et par là des motifs de nos actions, nous demeure inconsciente (subconsciente), nous comprendrons, dis-je, que cette complication et ses synthèses introspectives doivent nous produire l'illusion d'une volonté libre, c'est-àdire d'un libre arbitre.
D'un autre côté, nous trouverons la mesure de ce que nous pouvons entendre par liberté relative dans les facultés plastiques de l'activité du cerveau humain, c'est-à-dire de l'âme humaine, facultés qui lui permettent de s'adapter d'une façon aussi adéquate que possible (c'est-à-dire correspondant le mieux possible à chaque situation momentanée) aux complications les plus nombreuses et les plus diverses de l'existence et surtout des rapports sociaux entre les hommes.
Ici se place aussi le « Connais-toi toi-même » de Socrate, c'est-àdire apprends à connaître tes propres faiblesses, afin de pouvoir les endiguer ou éviter leurs causes tout en les bien utilisant.
(1) Die Ziirechimngsfàhigkeit des normalen Menschen. Munich, chez E. Reinhardt (La responsabilité de l'honime normal).
L'homme le plus adaptable est Thomme le plus libre (1). Mais la liberté la plus élevée, la faculté morale d'adaptation supérieure, n'est pas celle du renard humain qui, étant seul son propre but, exploite les autres à son profit, mais celle des cerveaux vraiment élevés, capables d'adapter avant tout leur activité aux exigences sociales de l'humanité et à ses buts, même éloignés. L'homme le moins libre est, par contre, celui qui, lié et dominé par ses passions et ses plus bas appétits, ou par l'insuffisance de son intelligence, ou encore par la faiblesse de sa volonté souvent impulsive, se trouve par là incapable de se conduire lui-même raisonnablement dans la vie, succombe à toute tentation et à toute impulsion, tombe dans tous les pièges, ne peut tenir aucune résolution et entre par là en conflit perpétuel avec la société.
A quoi servent ici le sentiment subjectif de liberté et la croyance théorique au libre arbitre? Cet homme fortement lié se sent subjectivement aussi libre, souvent même plus libre, que celui qui est plus raisonnable et plus maître de lui, et pourtant il est esclave! Lorsque, dominé par ses chaînes psychiques, il viole la loi, on le punit, mais lui, il ressent la punition comme une injustice. Le juge qui le condamne et s'imagine tenir la balance de Thémis dans un équilibre exact ne fait en réalité qu'appliquer les articles d'une loi injuste, sorte de talion adouci, qui exige une expiation modérée. Ou bien encore, en appliquant un droit dérivé de vieilles traditions basées sur des idées religieuses, il joue le rôle de procureur de Dieu et juge en son lieu et place. On peut même dire que l'homme est en réalité d'autant plus libre qu'il se rend mieux compte qu'il ne l'est pas, c'est-à-dire que ses actions dépendent de l'activité de son cerveau! En effet, il se trompe alors moins souvent sur lui-même et réagit d'une façon plus plastique.
(1) Avant tout dans le sens d'une faculté d'adaptation active et consciente. Il y a aussi des hommes qui s'adaptent passivement, comme une pâte sans volonté et se laissent mouler sur tout. Cette plasticité passive les rend, du moins, capables de se soumettre à tout et de ne provoquer des conflits que comme instruments de volontés plus fortes. Ces individus sont, sans doute, peu libres, en ce sens qu'ils obéissent aux impulsions des autres. Néanmoins, leur élasticité leur donne une certaine liberté intérieure relative, parce qu'ils ne sentent pas la contrainte et se plient facilement aux lois et à toute autre exigence sociale.