UN CAS MÉDICO-LÉGAL
lui entra dans la tête, pas même celle de demander une augmentation, quon lui eût probablement accordée. Dès le lundi de Pâques 1904, c'està-dire dès l'instant où l'enfant doit quitter l'asile, une seule idée la poursuit et hante sa faible tête toute troublée de terreur et de honte, et cette idée lui apparaît comme la seule solution possible : se débarrasser de l'enfant. Elle lutte longtemps contre cette obsession, qui devient de plus en plus violente et finit par devenir une résolution.
Disons que Frieda, qui aimait beaucoup les enfants de sa sœur, n'aimait évidemment pas le sien. Les sœurs de l'asile en témoignent. Elle visitait très rarement l'enfant, quelle avait l'air de ne pas connaître, et dont elle payait avec peine la pension de son maigre salaire. Lorsqu'elle venait à lasile, l'enfant courait joyeusement au-devant d'elle, mais elle demeurait froide, ne lui apportant ni bonbons, ni petit cadeau, ne l'embrassant jamais et ne lui donnant que rarement la main. On l'invita à l'arbre de Noël; elle n'y vint pas. Cette femme, douce et bonne envers toute autre créature, d'une conduite exemplaire, qui n'eût pas fait de mal à une mouche, ne parlait pas même à son enfant dans ses courtes visites. Le 9 avril, elle écrivait à l'asile qu'elle viendrait bientôt chercher l'enfant.
Quelques jours avant, elle avait fait une longue promenade dans un bois des environs (Rosenberg), avait pleuré tout le jour chez elle, cherchant une ficelle, seule avec son désespoir, elle avait définitivement arrêté sa terrible résolution. Devant les assises, elle dit plus tard : « Je ne pouvais me libérer de l'obsession qu'il fallait me débarrasser de l'enfant. >
Elle se rendit donc à l'asile, après avoir acheté un habillement neuf à l'enfant, et raconta aux supérieures qu'une tante de Munich attendait ce dernier à Zurich, pour le prendre chez elle. Sans laisser même à l'enfant le temps de dire adieu, elle le prit par la main et s'en alla dans un bois. Arrivée en un lieu écarté, elle resta longtemps assise sur un banc, tandis que l'enfant jouait avec des feuilles sèches. Elle réfléchit un certain temps, crut ne pas avoir le courage d'accomplir son crime, lutta avec elle-même. Enfin, une force irrésistible et occulte, dit-elle, la poussa à en finir. Elle creusa de ses mains et de ses souliers une fosse, puis étrangla l'enfant avec sa ficelle, d'une telle force qu'il fut ensuite très difficile de délier le nœud sur le cadavre. Elle s'agenouilla auprès de ce dernier, et resta dans cette position jusqu'à ce qu'il eût cessé de donner le moindre signe de vie, puis elle l'enterra, et. faisant un long détour et retenant ses larmes avec peine, elle rentra chez elle.
Le 1" juin, elle écrivit à l'asile que l'enfant était arrivé à Munich. Le 7 juin le cadavre fut mis à nu par une forte pluie et découvert par des Italiens. Le 11 juin, Frieda envoyait à l'asile le solde de la pension. Le 14 juin, elle fut arrêtée. Pendant tout le procès, Frieda Keller déclara tantôt tranquillement, tantôt en pleurant, que son action avait été !e résultat, d'un côté de son incapacité de subvenir seule aux besoins de
l'enfant, et de l'autre celui de la nécessité de garder son terrible secret. Ce secret était sa honte, le déshonneur d'une maternité involontaire et d'un accouchement illégitime.
Tous les témoins parlèrent en faveur de Frieda Keller : elle était bonne, douce, intelligente, travailleuse, économe, d'une conduite exemplaire, aimant les enfants de sa sœur. Elle ne nia nullement la préméditation de son crime et ne chercha en aucune façon à en atténuer la responsabilité.
D'après la loi saint-galloise (art. 133), un cas pareil est puni de mort. Le tribunal prononça donc la peine de mort! Lorsque Frieda Keller entendit ce verdict, elle poussa un cri et tomba sans connaissance.
Le Grand Conseil du canton de Saint-Gall fit usage de son droit de grâce, et, à l'unanimité moins une voix, il commua la peine de mort en détention perpétuelle à la maison de force.
Tels sont les faits dans toute leur nudité, faits que nous tenons du procès-verbal, du texte même du jugement (procès-verbal officiel), du rapport du message du Conseil d'Etat, du journal de la ville de Saint-Gall, ainsi que d'un excellent extrait publié par M. A. de Morsier dans le Signal de Genève.
Nous sommes obligé de nous écrier avec M. de Morsier qu'une législation qui, dans un cas pareil, condamne à mort ce qu'on peut appeler à juste titre une victime, tout en laissant impuni le véritable fauteur primitif des causes du crime, est certes faite pour enlever toute croyance en la justice dans une démocratie qui se dit chrétienne. C'est une justice de barbares, une honte pour le vingtième siècle. Ajoutons encore deux mots :
Fiat iustitia, pereat mundus (Que la justice se fasse; tant pis si le monde en périt). Le tribunal et les jurés ont appliqué à la lettre un article du Code, et tout est dit. On appelle cela de la justice!
Frieda Keller était, sans aucun doute, dans un état d'esprit anormal; elle subissait probablement la pression d'une auto-suggestion agissant comme obsession. Pareils cas ne sont pas rares. Le fait ressort clairement de l'absurdité de sa manière d'agir, aussi inutile que pernicieuse pour elle, alors qu'il lui eût été facile de se tirer d'affaire autrement. Si nos juges et nos jurés avaient un peu de compréhension élémentaire pour la psychologie humaine et un peu moins de paragraphes de Code dans la tête, ils auraient eu au moins quelques doutes sur l'intégrité mentale de l'accusée, et ils auraient ordonné une expertise psychiatrique. Mais, même en laissant cette question de côté, je demande si l'on peut exiger d'une femme des sentiments maternels pour le fruit d'une surprise sexuelle voisine du viol et n'inspirant que le dégoût?