‹ La question sexuelleChapitre 143 sur 190 · UN CAS MÉDICO-LÉGAL · texte numérisé non relu

UN CAS MÉDICO-LÉGAL

J'ai demandé dans le chapitre précédent qu'on donnât le droit à l'avortement artificiel aux femmes rendues enceintes par viol ou contre leur gré, et je crois que le cas de Frieda Keller vient à point pour me donner raison. Je ne veux certes pas justifier par là l'assassinat d'un enfant déjà âgé de cinq ans. Mais je veux dire que l'absence d'amour maternel est parfaitement naturelle et compréhensible en pareil cas.

C'est précisément la répulsion instinctive de Frieda Keller à l'égard de son enfant, répulsion inexplicable autrement, qui montre le plus clairement qu'il s'agissait là d'une maternité imposée ou si l'on veut, d'une satisfaction sexuelle volée par le père.

Le cas tragique de cette malheureuse femme illustre cruellement la brutalité et l'hypocrisie de nos mœurs dans la question sexuelle et montre à quel degré de terreur fascinatrice, de honte atroce, de tourment et de désespoir, peut conduire la façon dont cette question est envisagée par ce qu'on appelle les bonnes mœurs. Je ne pense pas qu'on puisse encore m'accuser d'exagération en présence de faits pareils. Seul, le cœur de parchemin de certains juristes et de divers bureaucrates peut garder ici son sang-froid. La maison de force à perpétuité pour la pauvre victime d'un sort aussi cruel est une .sorte de grâce qui ressemble bien plutôt à la plus amère des ironies. La justice saint-galloise n'a qu'une chose à faire pour réparer le mal qu'elle a fait : modifier ses lois et libérer sa victime le plus tôt possible.

Dans l'infanticide ordinaire, le véritable assassin n'est en général pas la mère qui tue son enfant, mais bien plutôt le lâche père qui abandonne celle qu'il a rendue enceinte et qui renie le produit de sa passion passagère Dans le cas de Frieda Keller, l'hérédité maternelle, les suites d'une méningite, la maladresse, l'irréflexion, le besoin, la honte, la crainte, une obsession pathologique, et enfin 1 indigne conduite du père, s'unissent à l'envi pour faire de cette malheureuse une victime, bien plutôt qu'une criminelle. Son enfant était sans doute pour elle non seulement l'objet de gros soucis d'alimentation, mais encore celui d'une répulsion instinctive. Tout tend à le prouver.

Comment une femme si brave, si bonne et si travailleuse qui aime les enfants des autres, peut-elle en arriver à avoir peur de son propre et innocent petit garçon et à éprouver pour lui un sentiment de repulsion? Si les juges s'étaient posé cette question et y avaient répondu sans prévention, en oubliant un instant leur Code

et nos préjugés, ils n'auraient pas eu le courage de condamner à niort, ni même de condamner, car leur conscience aurait trop clairement montré les véritables coupables : la lâche brutalité masculine, nos mœurs sexuelles hypocrites et des lois injustes agissant sur un pauvre cerveau faible et le terrorisant.

Ce qui est singulier, c'est le fait suivant : le tenancier, père de l'enfant de Frieda Keller, surgit après coup et eut l'outrecuidance de se plaindre aux tribunaux saint-gallois de la façon dont la presse l'avait stigmatisé. Là-dessus, et aprè^ la condamnation de Frieda Keller, le tribunal crut devoir procéder à une instruction supplémentaire à ce sujet, sans reviser pour cela le procès. Il faut avouer qu'on a fait à monsieur le tenancier tous les honneurs possibles, et nous ne pouvons que féliciter vivement la Fédération des femmes suisses, réunies à Aarau, de sa protestation contre une législation qui conduit à de pareilles condamnations et à de pareils actes.

Lorsqu'un jour toute grossesse et toute naissance seront considérées par la société humaine avec honneur et respect, lorsque toute mère sans exception sera protégée par la législation et aidée dans l'éducation de ses enfants, alors seulement la société aura le droit de juger sévèrement l'infanticide en pareil cas.

Appendice (octobre 1908). 1) J'ai pu obtenir les renseignements suivants sur F. Keller dans sa prison : on la maintint d'abord six mois en cellule. Dès lors on l'occupa à la buanderie où sa conduite fut irréprochable. Dans les cercles sérieux de Saint-Gall la sympathie commence à s'éveiller pour la malheureuse. Gomme on a fini par libérer (sur sa demande) un homme condamné à mort et gracié à la détention perpétuelle après quelques années de maison de force, il n'est pas impossible que l'on finisse par libérer Frieda Keller.

2) Une pauvre orpheline fut violée par un chenapan, qui lui donna en outre une affection vénérienne. On la congédia de sa place, étant enceinte. Accouchée dans un état de misère noire à dix-neuf ans, elle étouffa son enfant dans son désespoir. On ajoute que le tribunal fit usage de mansuétude et ne la condamna qu'à deux ans de prison. Curieuse mansuétude! (Arrivé à Freiberg, Allemagne).

P. S., 1919. — On vient de m'assurer de bonne source que Frieda Keller va enfin être libérée en novembre 1919, après quinze ans de maison de force. Mieux vaut tard que jamais.

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