‹ La question sexuelleChapitre 149 sur 190 · MORALE HUMAINE ET RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

MORALE HUMAINE ET RELIGIEUSE

inhumains. Il en est souvent résulté une contradiction directe entre Téthique attribuée à une révélation divine et l'éthique humaine pure. Les commandements divins varient du reste selon les religions.

Le dieu de certains Malais leur commande de manger le cœur de leurs ennemis; Jéhovah est vindicatif et jaloux, exigeant d'Abraham, pour l'éprouver, le sacrifice de son propre fils, faisant passer des peuples entiers au fil de l'épée par la main de ses séides, noyant même toute l'humanité par le déluge, tandis que le Dieu des chrétiens devient plus doux et plus conciliant; Allah règne en fataliste et ordonne le massacre des chrétiens et l'abstinence de l'alcool, tandis que Jésus-Christ veut qu'on aime son ennemi, mais permet le vin (il en fait même avec de l'eau); le dieu des Hindous ordonne à la veuve de suivre son mari dans le tombeau; une foule d'autres dieux exigent des sacrifices humains; d'autres encore l'chez les Anciens) se jouent des tours lés uns aux autres avec ou sans l'aide des humains. Bouddha promet le néant comme vie future, d'autres un paradis plus ou moins éternel et tangible, et plus ou moins doublé d'enfer, sans parler du purgatoire, selon la conduite des hommes, etc.

On accordera qu'il est difficile de sortir quelque chose de logique et de cohérent de l'ensemble des diverses morales religieuses. En ce qui concerne plus spécialement la question sexuelle, nous voyons de prétendus commandements divins, tels que ceux de la monogamie ou de la polygamie, du devoir ou de l'interdiction d'épouser la sœur de sa femme défunte, s'exclure directement l'un l'autre.

Pour ces raisons fort simples, nous laisserons les morales dites révélées aux prêtres des diverses religions et confessions qui prétendent les avoir reçues directement de Dieu, et nous nous contenterons ici d'étudier la morale purement humaine. Celle-ci ne devra jamais reposer sur une dogmatique formelle quelconque, comme les précédentes sur leur dogmatique religieuse; il faut qu'elle découle des conditions naturelles de la vie humaine. Nous venons de voir par quels liens elle se rattache au droit.

Morale et hygiène. — Dans un autre sens, la morale se rattache tout aussi intimement à l'hygiène. Partout où une contradiction paraît naître entre l'hygiène et l'éthique, cela vient de ce qu'on ne considère que l'hygiène individuelle et non l'hygiène

publique ou sociale, c'est-à-dire l'hygiène de la race. Or, le médecin a le devoir! de placer l'hygiène sociale au-dessus de l'hygiène individuelle, c'est-à-dire de subordonner le bien hygiénique de l'individu au bien hygiénique de la société. Une contradiction peut exister entre la morale et l'hygiène indivduelle, jamais entre la morale et l'hygiène sociale

Définition de la morale. — Que devons-nous donc entendre

par morale ou éthique? Dégagée autant que possible de toute liypothèse, l'éthique est théoriquement l'étude de ce qui est bon ou mauvais dans les actions humaines, et pratiquement, en tant que morale, le devoir de faire le bien et d'éviter le mal. Mais cela n'est guère explicite, car que devons-nous entendre par le bien et par le mal? Non seulement les uns considèrent comme bien ce que les autres considèrent comme mal, mais une parole que Gœthe (Faust) met dans la bouche du diable conservera toujours sa profonde vérité :

Je suis une partie de la force qui veut toujours le mal et crée toujours le bien.

Ajoutons : « qui fait souvent le mal quand elle veut le bien », et nous aurons une image fidèle du manque déplorable d'adaptation qui existe entre les bons et les mauvais effets de nos actions d'un côté, et la bonté ou la méchanceté de nos motifs de l'autre. L'inverse est tout aussi vrai; car les puissances qui veulent le bien font, hélas! on le sait, bien souvent le mal. Nous devons donc distinguer soigneusement les motifs éthiques des bons et des mauvais effets d'une action.

Si nous continuons notre analyse, nous découvrons encore que la même action peut être bonne pour l'un et mauvaise pour l'autre. Lorsqu'un loup mange un agneau, c'est bon pour le loup et mauvais pour l'agneau. Nous, même, nous ne pouvons vivre sans détruire d'autres vies végétales ou animales. L'argent que je gagne sort de la poche d'autres personnes, sans qu'elles en tirent toujours un profit correspondant, etc. La morale est donc relative^^ et nulle part notre faculté de connaissance ne nous permet de découvrir quelque chose qui soit absolument bon ou absolument mauvais en soi-même.

Tout ce que les hommes peuvent atteindre par l'échange mutuel de leur sagesse et de leur bonne volonté est de se faire réciproquement le moins de mal et le plus de bien possible, c'est-à-dire de

diminuer la somme de leurs maux physiques et psychiques en améliorant par leurs efforts leurs conditions mutuelles d'existence et en augmentant ainsi la somme générale du bien social. Gela même n'est possible qu'en limitant les notions de bien et de mal à peu près exclusivement à l'humanité, et en foulant en somme aux pieds les conditions d'existence et de développement des autres êtres, ou tout au moins en ne nous en inquiétant que pour les mettre à notre service.

Plus encore, nous avons vu qu'il était extrêmement difficile d'étendre la notion du bien social à toutes les races humaines actuellement vivantes, car quelques-unes d'entre elles sont en même temps si fécondes et de qualité si inférieure, que si on les laissait simplement pulluler sans précautions autour de nous, elles nous auraient bientôt pacifiquement affamés et supplantés. Alors la barbarie la plus cruelle, logée au fond de leurs instincts inférieurs (V. poids du cerveau des diverses races, fin du chap. VI), reprendrait bientôt le dessus et redeviendrait .générale, comme nous le montrent les nègres de Haïti par une leçon de choses digne de toute notre attention.

Donc une exagération de sentiments moraux, reposant sur une base fausse, aurait pour résultat positif, si nous la mettions en pratique, de porter un coup mortel à notre morale sociale, lentement édifiée pendant des siècles et même des milliers d'années.

Disons enfin, pour être complet, que la même action peut me faire d'abord du mal et ensuite du bien, par exemple une leçon pénible : ou d'abord du bien et ensuite du mal, ainsi la satisfaction exagérée de ma gourmandise.

La morale ne peut être que relative. — De ces diverses réflexions résulte que nos devoirs moraux ne peuvent être que relatifs et ne peuvent nous lier de la même façon ni au même degré à tous les êtres vivants, pas même à tous les hommes, si nous ne voulons pas sacrifier ce qui est supérieur à ce qui est vil. En théorie, la définition de la morale humaine consistera donc dans une définition juste, c'est-à-dire scientifique, du bien social de l'humanité et des exigences qu'il impose aux individus, afin que ces derniers ne fassent pas le mal en voulant faire le bien. En pratique, elle sera l'effort général fait pour développer victorieusement ce même bien social à l'aide des volontés individuelles. Cela suppose en premier lieu l'éducation de la volonté, des dis-

positions au travail utile et des sentiments altruistes d'un chacun. Or, ce ne sont ni les dogmes théoriques ni les prédications, mais l'action, l'exemple, la vie même, qui font l'éducation de l'homme. La plus haute tâche de l'action morale est le travail pour le bien des générations futures.

Altruisme et égoïsme. — A bien prendre, l'altruisme et

l'égoïsme ne forment pas d'antinomie, ou ne forment qu'une antinomie tout à fait relative. Il est absolument faux de vouloir fonder l'ordre social sur un laisser-aller complet de tous nos appétits égoïstes admis, sans restriction, comme légitimes. Mais il est tout aussi faux de leur opposer un ascétisme exagéré et contre nature qui fait miroiter à nos yeux un idéal erroné de l'altruisme.

Lorsqu'une abeille ou une fourmi dégorge le miel de son jabot ou estomac social à ses compagnes, elle en jouit. En sacrifiant sa vie au rucher ou à la fourmilière, elle satisfait un instinct altruiste ou social, qui est devenu pour elle une passion. L'homme, lui aussi, ne peut-il pas devenir plus heureux en donnant qu'en prenant? Gomment pourrions-nous expliquer les libres sacrifices, les martyrs qui souffrent et meurent pour leur patrie, pour leur famille, pour la science, pour une idée, si l'enthousiasme — un sentiment expansif de plaisir — ne venait entraîner l'homme au sacrifice, désintéressé, ou si une obsession intérieure pour le bien n'y trouvait sa satisfaction?

Cherchons tous les moyens qui nous rendent capables d'ennoblir par adaptation sociale notre égoïsme humain, encore, hélas! si bestial, si féroce ou si apathique, de le réduire à sa mesure indispensable et justifiée, et de l'obliger à se maintenir dans un juste équilibre à. l'aide d'un altruisme actif, c'est-à-dire d'habitudes sociales poussant à sacrifier le moi au bien de l'ensemble. Alors nous préparerons sur la terre un paradis, très relatif sans doute, mais préférable à notre anarchie actuelle, basée sur la lutte acharnée d'intérêts personnels ou collectifs restreints.

Ce qui nous manque avant tout, c'est une bonne qualité héréditaire des individus humains, qualité qui, actuellement encore, est entièrement abandonnée au hasard de la plus déplorable des sélections; en second lieu, c'est l'éducation de la volonté et du caractère de nos enfants. Notre religion et nos écoles se sont montrées incapables de tirer la grande masse du peuple de la

barbarie, c'est-à-dire de l'apathie, de la grossièreté, des sentiments, de la veulerie, de la routine, de l'ignorance et du préjugé. Sans doute la culture intellectuelle et l'éthique religieuse ont accompli certains progrès moraux. Mais les méthodes et les enseignements de nos églises et de nos écoles n'ont pas su progresser avec la science. Ils ne sont plus adaptés en aucun sens à nos besoins moraux actuels et encore moins aux exigences de l'avenir.

C'est sur la base d'une morale humaine naturelle, telle que nous venons de la décrire, que nous devons édifier la morale ou éthique sexuelle, et il n'est pas difficile de prendre des idées nettes à son sujet, si l'on se donne la peine d'examiner à sa lumière les faits et les rapports exposés dans les quatorze premiers chapitres de ce livre.

Sans nous inquiéter des motifs qui l'inspirent, nous pouvons considérer, au point de vue social et moral, une action comme ■positive, c'est-à-dire utile, comme neutre, c'est-à-dire indifférente, ou comme négative, c'est-à-dire nuisible.

Mais, dans un cercle plus restreint, une même action peut être à la fois positive (bonne), négative (mauvaise) ou indifférente relativement à un ou plusieurs groupes d'individus. Or, dans l'éthique il ne s'agit pas seulement de l'action en elle-même, mais aussi des motifs intérieurs qui y poussent, car laisser le bien et le mal de la société au hasard et à l'ignorance, c'est nier la possibilité du progrès. Il est en somme difficile à un homme d'accomplir des actions sociales positives, lorsque les sentiments moraux, c'est-à-dire la conscience et le sentiment du devoir, lui font défaut.

D'un autre côté, un individu borné, maladroit ou ayant un jugement faux, accomplira par des motifs moraux des actions sociales fort négatives, tandis qu'au contraire en certains cas, fortuitement ou accessoirement, un individu peut accomplir des actes sociaux positifs par des motifs pervers. Par vengeance, on peut faire un legs généreux qui lèse un individu en profitant au public. Sans être pervers, les motifs peuvent être simplement égoïstes, ambitieux et pousser au bien par égoïsme calculé.

Par altruiste on entend un homme animé des sentiments puissants de sympathie altruiste et de devoir, sentiments qui président à des volitions humanitaires sociales. Par le terme d'égoïste pur, on désigne celui chez lequel le cher moi forme l'object exclusif des sentiments de sympathie. En lui-même, l'égoïste est indifférent au point de vue moral, tant qu'il ne lèse personne, et

Faltruiste, lui, ne peut vivre sans une dose suffisante d'égoïsme. L'idéal de l'homme social consiste donc dans une action combinée de sentiments égoïstes et altruistes entièrement et sagement adaptés aux besoins de la société et de ses membres. Comme chez les fourmis, il devrait exister une régulation compensatrice complète entre les sentiments et les appétits égoïstes d'un côté, et les sentiments et les appétits sociaux de l'autre. L'antagoniste de l'altruiste n'est donc pas l'égoïste, mais l'individu pervers, dont les actes sont par instinct presque constamment négatifs au point de vue moral. L'égoïsme pousse, il est vrai, l'homme d'une façon si irrésistible à abuser des autres et à leur nuire pour se satisfaire lui-même, qu'un égoïste pur peut rarement demeurer indifférent au point de vue moral. Ces réflexions suffisent pour nous montrer l'impossibilité de baser l'ordre social sur l'égoïsme pur, comme le veulent tant de gens.

Il faut donc distinguer deux choses dans la morale : !*• la conscience morale ou sens moral ou sentiment du devoir; elle est essentiellement héréditaire et instinctive; l'eugénisme seul peut la développer au fond dans la race humaine ; 2° les objets de la morale. Ceux-ci sont acquis et en bonne partie conventionnels, comme nous venons de le voir. Nous pouvons donc les modifier à l'aide d'une étude scientifique approfondie de la sociologie. L'éducation peut enseigner les objets de la vraie morale et exercer les individus dans leur application journalière.

Morale sexuelle. — La morale sexuelle ressort de ce que nous venons de dire. Par lui-même, l'appétit sexuel est indifférent au point de vue moral. Une grave confusion des notions, confusion basée sur des malentendus religieux, a amené à identifier plus ou moins le terme de moralité avec celui de conduite morale (c'est-à-dire sans reproche d'après l'opinion de tel ou tel dogme religieux) dans le dom^aine sexuel. En un mot, on confond plus ou moins l'éthique avec la sexualité. Il va sans dire qu'à ce singulier point de vue un anesthésié sexuel se trouvera, du fait de son anesthésie, avoir une conduite extrêmement « morale », tout en étant peut-être à d'autres égards un grand coquin. Or, sa froideur et son indifférence sexuelles n'ont, en réalité, pas la moindre valeur morale. De la part d'un inverti, ce n'est certes pas une vertu que de ne pas séduire de filles, etc.

Il est immoral, au point de vue protestant libéral, d'accabler sa femme de grossesses successives sans lui laisser de repos, tandis qu'au point de vue catholique, il est immoral d'empêcher lesdites grossesses par des moyens préventifs.

Néanmoins l'appétit sexuel produit de puissants conflits avec la morale humaine, par la simple raison qu'il exige des êtres humains comme objets de jouissance. Le fétichisme, chez lequel l'appétit sexuel s'attaque à des objets inanimés, et la sodomie, qui n'en veut qu'aux grands animaux, sont seuls à peu près incapables d'entrer en conflit avec la morale telle que nous la comprenons.

L'opmion de beaucoup de gens, qui considèrent l'emploi de moyens anticonceptionnels comme immoral, tout en prenant la défense de la prostitution, montre, par exemple, à quel point les idées sur l'éthique sexuelle varient. On voit parfois d'autres prêcheurs de morale, et même des prêtres, blâmer un jeune homme qui veut épouser sa maîtresse, et l'engager à la congédier avec son enfant en lui donnant une somme d'argent. Nous ne voulons pas nous répéter. L'inconséquence des hommes dans la façon dont ils introduisent leurs notions prétendues morales dans les rapports sexuels est tout simplement incroyable, si banale qu'elle soit. Dans leur tête danse une vraie sarabande d'hypocrisie, de mysticisme, de préjugés à la mode, d'intérêts pécuniaires, d'adoration de vieilles coutumes traditionnelles dites de bonnes mœurs, et de Dieu sait quoi encore, sarabande qui brouille absolument toutes les notions d'une saine morale sexuelle.

Il faut voir l'indignation des parents quand leurs enfants se fiancent avec des personnes qu'ils croient être en dessous de leur classe, ou qui possèdent trop peu d'argent, etc.! Et tous ces gens n'ont nulle conscience de leur immoralité, qui vogue à pleines voiles sous le pavillon de la morale.

A quoi devons -nous tendre dans le domaine sexuel en nous plaçant sans aucun préjugé au point de vue d'une vraie morale humaine? Telle est la seule question qu'un homme honnête et vraiment moral ait à se poser, s'il est indépendant de tout préjugé religieux ou autre.

Son premier principe sera le vieil adage médical : Avant tout ne pas nuire, et son second : Etre aussi utile que possible au point de vue individuel et social.

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Le commandement de la morale sexuelle sera donc : Par ton appétit et par tes actes sexuels, tu ne nuiras volontairement à aucun individu, ni avant tout à l'humanité, et tu t'efforceras au contraire de favoriser le bonheur de ton prochain et le bien social.

Doué d'appétit sexuel et de la faculté d'aimer, l'homme social cherchera à les utiliser tous deux pour le bien de l'ensemble en même temps que pour le sien propre. S'il s'y prend honorablement, sa tâche ne sera pas facile, mais il éprouvera d'autant plus de satisfaction, car les bonnes actions portent leur récompense en ellesmêmes. Il fera, par exemple, défiler les images suivantes devant sa conscience :

1" Un homme de mauvaise qualité, excité par une passion sexuelle momentanée, séduit une fille, la rend enceinte, puis s'enfuit. Il nuit a sa victime et en même temps à lui-même, sans en retirer d'avantage. Son action est donc négative et condamnable, tant au point de vue de l'éthique qu'à celui de l'égoïsme;

2" Par des motifs de morale religieuse, une fille bonne et exaltée épouse un ivrogne dépravé pour le convertir et le sauver. Il est bien rare qu'un pareil relèvement réussisse, et, s'il réussit, il est presque toujours fort incomplet. Au point de vue égoïste, cet essai de relèvement est donc exclusivement négatif. Au point de vue altruiste ses motifs sont, il est vrai, très positifs, mais ses effets sociaux d'autant plus négatifs. Si tout va pour le mieux, notre fille exaltée réussira à améliorer l'ivrogne, mais si elle procrée des enfants, la malheureuse aura, sans le savoir, gravement péché contre eux, et sa bonne action sera punie dans ses descendants;

3' Un homme fortement taré d'hérédité, impulsif, psychopathe, affligé d'un puissant appétit sexuel, trouve tout indiqué et fort convenable d'épouser une très brave fille de bonne famille et de procréer avec elle plusieurs enfants. Pareille action est positive au point de vue de l'égoïsme, car l'individu en question fait par là du bien à son moi. Au point de vue de l'éthique, elle est par contre négative, car elle rend une brave femme malheureuse et amènera fort probablement, en partie du moins, la procréation d'enfants malheureux aussi et de mauvais aloi;

4" Un homme sain d'esprit et de corps, capable, travailleur et rempli d'idéal, cherche une compagne digne de lui et la trouve. Au lieu de se livrer à une vie commode et facile, tous deux se chargent d'autant de travail que possible, surtout de tâches sociales

utiles, et procréent à des intervalles suffisants autant d'enfants qu'ils peuvent le faire sans nuire à la santé de l'épouse. C'est là une combinaison idéale de l'altruisme positif avec un égoïsme positif, lui aussi.

Chacun n'a sans doute pas le bonheur de remplir les conditions nécessaires à cette dernière combinaison. Une morale sexuelle positive n'est néanmoins nullement exclue dans des conditions moins favorables. Certains individus psychopathes ou faibles de corps peuvent conclure des mariages stériles de la façon indiquée plus haut, et se dédommager de ne pas avoir d'enfants en se vouant d'autant plus à des tâches sociales ou à l'éducation de malheureux, orphelins ou abandonnés.

Lorsqu'une union se conclut entre une personne capable à tous égards et une autre qui ne l'est pas du tout, cette dernière devrait pouvoir accorder à l'autre la permission de procréer des enfants avec un tiers apte à donner de bons produits. Immorale d'après l'opinion reçue aujourd'hui, pareille manière de faire me semble devoir se concilier avec la morale positive de l'avenir.

Un un mot, quiconque a compris ce que c'est que la véritable éthique sexuelle trouvera toujours moyen de la réaliser, c'est-à-dire d'accomplir de bonnes actions et d'éviter d'en commettre de mauvaises, tout en satisfaisant ses appétits normaux, pourvu que ceuxci ne lèsent personne.

L'homme vraiment moral ne se rendra jamais complice d'une iniquité sociale telle que le proxénétisme avec la prostitution et tous ses satellites, mais il les combattra de toutes ses forces. Il se gardera toujours de faire tort à qui que ce soit par son appétit sexuel, et si sa passion le pousse à un acte irréfléchi, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour redresser les mauvais effets qui auraient pu en résulter.

La réaction psychologique que produit l'infidélité conjugale chez le coupable mérite une mention toute spéciale. Elle dépend des qualités plus ou moins égoïstes ou altruistes de celui des conjoints qui tombe amoureux dune tierce personne. J'ai observé les deux variétés principales du cas. Si le mari coupable est dun bon naturel, c'est-à-dire s'il a des sentiments moraux et sociaux, son amour hors mariage le rend encore plus affectueux pour sa lemme légitime. Il tranquillise sa conscience en devenant plus indulgent pour les petites fautes de sa femme, en lui faisant encore plus de présents qu'auparavant, etc. Une fois sa

première ivresse amoureuse passée, il s'efi'oicera d'éviter tout ce qui peut faire tort à la réputation de l'autre femme qu'il aime, d'assurer son avenir, surtout même de la marier à un autre. Si des enfants adultérins sont sortis de cette union, il les aimera et fera tout pour eux.

II en est de même d'une femme mariée amoureuse d'un autre que de son mari. Dans ce cas, il est vrai, la personnalité tout entière est plus fortement entraînée que chez l'homme. Mais d'un autre côté l'énergie naturelle à la femme l'amènera, si elle est du reste bonne et honnête, à s'efforcer avant tout de marier son amant à une autre femme gentille et bonne, et de résister s'il exige d'elle le coït.

Si les choses vont jusqu'à l'infidélité complète, et même sans cela, on observe des réactions très variables. Lorsque ses sentiments sont monogames, comme chez la plupart des femmes, l'amour de la femme pour son mari disparaît et il ne lui reste pour lui que de la pitié. Facilement elle devient acariâtre en se résignant. Fréquemment elle ne cherche plus que le divorce, souvent même lorsque l'adultère n'a pas encore eu lieu. Lorsqu'elle est par contre polyandre, comme beaucoup d'hystériques ou de femmes tendant à l'hystérie, elle est fort capable de prodiguer ses caresses et son amour à son mari aussi bien (ju'à son amant, et de se donner à tous deux en même temps avec la volupté sensuelle la plus complète, chose qui est impossible aux femmes normales.

Ce qui pousse l'infidèle égoïste à manquer d'égards envers sa femme, c'est bien moins un sentiment monogame, sentiment qui est plutôt exceptionnel chez l'homme, que l'ivresse de ses sens attirés par une autre femme. On le voit alors devenir avare et désagréable avec son épouse; il trouve à redire à tout propos à sa conduite et ne lui reconnaît plus aucune qualité. Il lui rend la vie amère par tous les moyens, jusqu'à ce que la pauvre victime innocente et trompée finisse par découvrir la cause véritable de ce changement d'humeur. Plus d'une femme ainsi maltraitée conserve malgré cela l'amour passionné qu'elle vouait à son mari, tandis que d'autres au contraire, adulées et choyées, ne pardonnent jamais la plus petite infidélité, pas même une innocente inclination platonique de leur mari, ou son attitude amicale envers une autre femm-e.

La brutalité d'un mari envers sa femme, lorsqu il est amoureux d'une autre, ne coimaît souvent pas de bornes. De l'humeur, des chicanes, du mépris et de l'inimitié, il passe souvent aux voies de fait, même au meurtre, comme le prouvent assez les annales de la criminologie. Les femmes égoïstes qui ont un amant traitent aussi fort mal leur mari. Etant donné leur subordination légale et leur faiblesse corporelle relative, elles revêtent leurs sentiments d'une forme moins brutale, mais les piqûres d'épingles, les méchancetés, les tourments et l'humeur ne font pas défaut. En pareil cas, l'arme principale de la femme est la ruse, qui peut aller jusqu'à l'empoisonnement du mari. Le plus souvent elle abandonne simplement ce dernier, pour l'obliger ainsi au divorce.

Il y a sans doute toute une série de transitions et de variétés, mais les réactions que nous venons d'indiquer sont les plus ordinaires. Il est tout naturel que, chez celui des époux qui tombe amoureux d'une tierce personne, l'appétit sexuel se refroidisse vis-à-vis de son conjoint, et que ce refroidissement le lui fasse paraître moins désirable et rende ses défauts plus apparents. Mais s'il est bon et conserve de l'affection pour sa moitié, sa conscience lui fait si bien voir sa faiblesse, <£ue les remords et la pitié qu'il éprouve d'autre part pour elle l'attendrissent à son égard.

La morale sexuelle est deux fois visée clans les dix commandements de Moïse (attribués à Dieu!) :

6^ Commandement : Tu ne commettras point d'adultère.

10' Commandement : Tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui soit à ton prochain.

Dans le 11' commandement de Jésus-Christ, les mots : » Tu aimeras ton prochain comme toi-même » représentent à peu près le point de vue de l'éthique moderne. Néanmoins les progrès sociaux contemporains exigent plus et mieux. Ils ne s'exaltent pas au point de dire : « Aimez ceux qui vous persécutent », mais ils demandent une éthique plus rationelle et mieux formulée peut-être comme suit : « Tu aimeras l'humanité plus que toi-même et tu chercheras ton bonheur dans le bonheur de son avenir. » Pareille formule exprime le commandement de l'éthique sexuelle telle que nous l'avons définie.

Dans les commandements de Moïse, la femme est avant tout considérée comme une propriété, et le désir lubrique de la femme de son prochain est menacé de la punition divine en tant que convoitise de la propriété du prochain. Dès que l'on considère et que l'on honore la femme commue un être libre, comme l'égale et la com.pagne de l'homme, il va sans dire qu'une revision fondamentale de conceptions semblables s'impose. Certaines formes d'un adultère volontairement consenti de part et d'autre peuvent même devenir positives au point de vue moral.

M. M. von Hagen me cite les importants passages suivants de SI Augustin et de Martin Luther :

St Augustin: « Supprimez les prostituées publiques, alors la puissance des passions sexuelles détruira tout : » (J'ai prouvé par

les faits dans le présent livre que la prostitution n'est pas le bon moyen de réprimer les passions sexuelles et que St Augustin fait ici erreur).

Luther : «Si une femme capable obtenait comme époux un homme impuissant et ne pouvait publiquement en prendre un autre, sans vouloir pour cela faillir à son honneur, elle pourrait dire à son mari : — Vois, cher époux, tu ne peux pas te rendre coupable envers moi et tu as trompé moi et mon jeune corps, mettant en danger mon honneur et mon salut. Devant Dieu il n'existe pas de mariage entre nous deux; permets-moi donc d'avoir une union secrète avec ton trère ou avec un de tes bons amis, union dont tu porteras le nom, afin que ton bien ne passe pas à un étranger, et laisse-toi ainsi volontairement de ton côté tromper ainsi par moi, comme tu m'as trompé sans le vouloir ! »

Luther: « Apprends que le mariage est un acte extérieur, comme les autres actions temporelles. Qu'il soit donc permis à un des époux de satisfaire son appétit sexuel hors du mariage, lors même que ce dernier existe encore, afin qu'il soit fait droit a la nature, si l'on ne peut plus lui résister ».

Malgré cela, l'une des tâches principales de la morale sexuelle d'un homme sera toujours de réprimer d'une façon générale ses désirs polygames erotiques par la simple raison qu'ils sont tout spécialement aptes à léser les droits et le bonlicur d' autrui. Nous faisons exception, je le répète, pour certains cas spéciaux, dans lesquels personne n'est lésé, et dont nous trouvons des exemples assez fréquents dans la vie (V. aussi : Couvreur, La Graine et Maupassant, Mouche).

Signalons ici le cri naturel d'un cœur de femme, cri bien caractéristique pour la monogamie factice de nos pays civilisés. Une femme du peuple était atteinte d'un mal utérin lui interdisant toute relation sexuelle avec son mari, qui se consolait avec une autre femme. Une voisine s'étant mise à insulter le mari à ce propos sur l'escalier, l'épouse entendit ces insultes de l'étage supérieur; elle entra en fureur contre la voisine et lui cria : « Qu'est-ce que cela te regarde, gueuse! C'est moi qui le lui ai permis; il ne peut pas se servir de moi ».

Le romancier aime à traiter des situations tragiques; il leur donne, en général, un dénouement fatal, souvent dans le but unique d'exciter l'émotivité de ses lecteurs. Il faut se garder de

bâtir l'éthique sexuelle sur de pareilles conceptions. L'homme moyen, celui même dont la nature est un peu plus noble que la normale, est bien rarement aussi passionné que les personnages des romans. Il ne se suicide pas pour un amour méprisé mais il se console et il trouve (même la femme) au bout de quelque temps une compensation. Jl finit même par surmonter la jalousie.

C'est aussi une exagération reposant en partie sur la suggestion et Tauto-suggestion de l'ivresse amoureuse que d'exiger dans l'éthique de l'amour la fusion absolue de la personnalité des deux êtres unis par ses liens, fusion mutuelle des sentiments, des idées et des volontés destinée à durer toute la vie et même jusqu'au delà du tombeau. Ce genre de morale en revient à l'égoïsme à deux et ne représente rien moins que l'idéal du bonheur humain. Si belle que soit en elle-même la fidélité conjugale, son exagération devient déplorable, lorsqu'elle ne produit que le culte idolâtre d'un seul être, vivant ou mort, et considère le reste du monde avec indifférence, sinon avec hostilité.

Nous avons montré plus haut que les sentiments altruistes de l'homme sont les dérivés directs ou indirects (1) de l'appétit sexuel et spécialement de l'amour sexuel. Le véritable secret de l'éthique sexuelle consiste donc en un culte de l'altruisme dans le domaine sexuel. Ce culte ne doit pas s'épuis-er en phrases morales, mais montrer sa force par des actes sociaux.

Une triste preuve de la faiblesse humaine est donnée journellement par certaines formes de l'éthique moderne qui se consument entièrement en propos de salons, en déclamations dans la presse, ou en conférences et discours publics. Ce genre de morale s'accorde admirablement avec le plus pur égoïsme. Sans travail social, il n'est pas de vraie morale, que ce travail soit public ou modestement caché.

Le combat pour l'existence fut autrefois livré par l'homme contre la nature, contre les animaux féroces, et surtout contre les autres hommes. La nature et les animaux (sauf les forces cosmiques et les microbes) sont aujourd'hui vaincus par le cerveau humain, et

(1) On peut dire, il est vrai, que l'union amicale d'individus du même sexe se trouve souvent à la base du développement phylogénique de sociétés animales ou humaines. Nous ne le nions nullement. Mais les sentiments de sympathie sur la seule base desquels de pareilles unions amicales peuvent se développer ne sont euxmêmes que les dérivés des sentiments les plus primitifs de sympatliie d'un individu pour l'autre, et ces derniers ont eu pour première cause l'attraction sexuelle.

les guerres ne se produisent presque plus qu'entre grands empires, ce qui les conduira inévitablement tôt ou tard à l'absurde (1). Pour cette simple raison, la morale du Dieu des armées et du chauvinisme patriotique a fait son temps et perd de plus en plus toute raison d'être. L'éthique moderne est déjà devenue une éthique humaine sociale et internationale, et elle devra le devenir de plus en plus.

De même qu'aux temps anciens un véritable héros, un Hector ou un Winkelried, savait joindre l'amour de son épouse à celui de sa patrie pour puiser dans son union conjugale la force de combattre pour son idéal, de même notre amour moderne servira à nous aiguillonner dans la poursuite de l'idéal, dans notre combat social pour le bien. C'est côte à côte que l'homme et la femme doivent combattre. Cette lutte exige de tous deux un effort intense de toute la vie. Mais c'est précisément dans cet effort, dans ce travail, qu'ils puiseront leurs plus hautes jouissancs. Cet effort ne soutient et ne fortifie pas seulement les muscles, mais avant tout l'âme, l'énergie cérébrale.

La lutte sociale pour le bien nous prépare les joies les plus haates et les plus idéales. Elle enseigne à l'homme à se dompter lui-même, c'est-à-dire à surmonter sa paresse naturelle, son désir de jouissance, sa dépendance de toute sorte d'habitudes futiles et de bas appétits. Elle fait l'éducation de sa volonté, réprime les volitions de sa faiblesse et ses sentiments mauvais et égoïstes, iout en exerçant au contraire sa faculté de créer des œuvres bonnes et utiles. Grâce à ce combat intéressant, un cerveau, même à dispositions médiocres, peut devenir un instrument social de plus en plus utile.

Je demande en toute sincérité si, en vivant de la façon que nous venons de dire, un homme trouvera encore le temps et l'envie de se livrer au genre de drames d'amour que les romans courants qui infestent nos bibliothèques offrent aux lecteurs des deux sexes comme pâture quotidienne de l'intelligence et du sentiment? Et je réponds : « Si cet homme est normal, non. » Seules les natures pathologiques, avec leur sensibilité exagérée et leurs passions maladives, demeurent incapables, malgré un travail énergique pour le bien, de maîtriser leur émotivité passionnée et de la réduire

(1) Cette phrase et ce qui suit fut écrit et imprinn^ déjà longtemps avant la guerre, en 1905. La ruine de l'Europe a suffisamment confirmé ma prédiction d'alorsl Puisse l'humanité secouer enfin ses vieux préjugés.

avec le temps au silence. D'autres individus, à demi ou tout à fait normaux, sont artificiellement poussés à une exaltation exagérée dans le domaine sexuel par l'oisiveté, par la lecture de mauvais romans qui excitent leur appétit sexuel et leur sentimentalisme, souvent aussi par l'activité surchauffée et mal équilibrée et par les autres anomalies de la vie urbaine.

Le travail en lui-même ne suffit pas, et cliacun doit joindre au travail qui le fait vivre un travail social. En effet, l'occupation monotone, que procure tout métier spécialisé, et même tout travail exclusif dans une spécialité scientifique, finit par donner à l'énergie cérébrale elle-même un caractère exclusif. Les sentiments moraux en deviennent atrophiés. L'exclusivisme d'une spécialité pratiquée sans complément entraîne très volontiers l'exclusivisme dans l'amour (pas dans l'appétit sexuel!). On voit alors souvent deux égoïstes (souvent aussi plusieurs, en famille) travailler d'un commun accord à exploiter le reste de la société. Tant qu'ils vivent et demeurent en bonne santé, tant que les affaires marchent bien, tant qu'un enfant raté ou que les plans égoïstes de quelque tiers ne viennent pas déranger leurs calculs, ils peuvent demeurer fidèles l'un à l'autre ou les uns aux autres et vivre dans un bonheur relatif. Mais ensuite?

Quiconque, par contre, a su allier pendant toute sa vie un sentiment effectif et vivant de devoir envers l'humanité à son amour conjugal, trouvera toujours dans le premier une compensation consolante même au destin le plus implacable et aux pertes les plus cruelles. Il ne tombera pas dans l'amertume, ni dans le désespoir, surinontera sa douleur, demeurera réconcilié avec les hommes et la société, sans rien attendre d'eux, car il se sera habitué toute sa vie à travailler d'une façon impersonnelle.

Si l'on m'accuse de m'enthousiasmer pour un idéal impossible à atteindre, je le conteste énergiquement. De bonnes habitudes peuvent toujours être prises, et l'on trouve des altruistes vrais parmi les hommes les plus modestes, parmi de simples ouvriers ou de simples paysans qui comprennent et réalisent l'idéal que je viens de dépeindre.

Au chapitre XVII, nous verrons de quelle façon l'on peut et l'on doit développer les dispositions de l'enfant dans le sens indiqué. Il va sans dire que les égoïstes purs et les individus pervers, c'està-dire activement négatifs au point de vue moral, en d'autres termes les natures malfaisantes et nuisibles qui le sont de par une

disposition héréditaire profonde, ne pourront jamais être éduqués de façon à devenir altruistes. Mais ces natures perverses ne constituent pas la majorité. La grande majorité des hommes, plutôt paresseuse et indifférente, peut encore être habituée au travail social pour le bien par une éducation appropriée, dès qu'on aura fait tarir les sources des puissances extérieures qui la poussent au mal, telles les habitudes de boissons, le règne de l'argent et les inégalités de classes, et dès qu'on aura cultivé en leurs lieu et place les forces qui élèvent vers le bien.

Enfin toute l'attention de l'humanité devra être dirigée vers sa propre sélection, pour augmenter le nombre des individus bons et utiles, et diminuer celui des êtres mauvais ou incapables, si possible jusqu'à leur suppression graduelle. Mais c'est là un travail de plusieurs siècles de lumière et d'édification, un travail que nous pouvons seulement commencer aujourd'hui. Nous nous trouvons ici en face de l'une des plus grandes faiblesses de la nature humaine, faiblesse qui consiste à ne s'enthousiasmer que des progrès dont le cher moi croit pouvoir atteindre la réalisation dans sa petite vie « égocentrique » et à n'en pas favoriser d'autres. Lorsque ce petit moi ne constate pas très vite de résultat palpable, il se paralyse, se décourage et tourne le dos à la réforme sous les prétextes les plus futiles, en disant : « Il n'y a rien à faire, les hommes sont trop mauvais. » Je n'en donnerai qu'un exemple.

Un jeune bachelier s'était enthousiasmé pour la réforme sociale de l'abstinence de l'aicool. Pendant quelques années il y travailla avec zèle, se joignit à de nombreuses démonstrations publiques, se comportant comme un apôtre de l'abstinence prise au point de vue social. Il devint ensuite étudiant. Un beau jour, après quelques insuccès il tourna le dos à l'abstinence, en déclarant : « Je vois maintenant que le mouvement de l'abstinence n'a pas d'avenir. » Tout parut fini. Le mouvement social de l'abstinence progressa néanmoins sans lui. Au bout de quelques nouvelles années, quelqu'un le prit à part et le pria de lui dire sur son honneur pour quelle vraie raison il avait abandonné la cause de l'abstinence. Après avoir d'abord répété son prétexte, il avoua qu'il n'avait pas voulu se donner l'air d'un original. Il accorda que jamais il ne s'était trouvé aussi bien que pendant qu'il était abstinent, parut assez étonné d'apprendre que le mouvement avait fait de si beaux progrès sans lui, finit par convenir de son erreur et promit de rentrer dans le giron des fidèles.

C'est dans de petits événements journaliers, nous pourrions presque dire banaux, de ce genre, que gît le secret de la lenteur avec laquelle progresse toute réforme sociale. Les hommes qui prennent feu pour un moment s'imaginent presque toujours que tout doit marcher au gré de leur imagination; dès qu'ils voient qu'on n'obtient pas aussitôt la majorité ou des résultats palpables, ils se découragent et ne font plus rien, parce qu'ils n'ont ni le courage personnel, ni la persévérance, de demeurer en minorité et d'attendre. Le manque de persévérance, de courage et de jugement que nous avons rencontré chez le jeune abstinent dont nous parlions, nous le retrouverons encore dans l'éducation des enfants. Il faudra longtemps pour amener les hommes à voir mieux et plus clair clans ce domaine.

Il semblera que nous avons perdu du vue notre sujet, en nous occupant de l'irradiation de l'amour (V. chap. V) qui fait l'objet des sentiments sociaux, c'est-à-dire de l'éthique en général. Mais c'est en comprenant exactement et en réalisant cette irradiation de l'amour, que nous endiguerons et supprimerons peu à peu les aberrations sociales malfaisantes de l'appétit sexuel normal, et que nous les empêcherons de nuire, en les canalisant dans la voie d'une saine morale. Ce n'est pas la contrainte extérieure sévère de ce qu'on appelle les lois morales, ce ne sont pas les menaces, ni les peines de l'enfer, ni les promesses du paradis, ni les prédications morales des prêtres, des parents ou des pédagogues, ni un ascétisme exalté, qui pourront jamais construire une éthique sexuelle saine, juste et durable. Ce n'est pas aux paroles, mais à leurs fruits qu'on reconnaîtra la valeur des préceptes moraux. Ce qui est certain, c'est que la vie sexuelle de l'homme ne pourra s'élever audessus de ce qu'elle est actuellement avant d'être débarrassée des liens du mysticisme et de la dogmatique religieuse, et tant qu'elle ne se basera pas sur les objets d'une morale humaine loyale et sans équivoque qui tiendra compte des besoins normaux de l'humanité, tout en ayant pour objectif principal le bonheur de notre postérité.

Le mariage devra être considéré à la fois comme un moyen de satisfaire l'appétit sexuel et comme l'école morale et sociale de la vie, non plus comme le port ou le refuge de l'égoïsme. Le partage des devoirs, l'égalité absolue des droits et le travail social en commun, sont faits pour rendre de plus en plus solide le lien sexuel des deux époux. A l'aide d'une compréhension de plus en plus

élevée des besoins de la société humaine, les conjoints apprendront à surmonter plus facilement leurs sentiments égoïstes, leurs désirs polygames, la jalousie, etc.

En travaillant au bonheur, et plus spécialement au bonheur sexuel d'autrui, de pareils époux apprendont de mieux en mieux à excuser et cà pardonner aux autres hommes leurs faiblesses sexuelles. Ils cesseront de mépriser ou de regarder de haut en bas le ménage du pauvre, la fille-mère, l'épouse divorcée, le concubinat, même le pauvre inverti et les autres misères et faiblesses de leurs semblables. Ils s'efforceront, au contraire, de rendre plus heureux le sort de ces derniers, c'est-à-dire d'aider tous ceux pour lesquels l'aide peut encore être efficace. Ils trouveront leur plus grande joie à cette œuvre, et si l'un d'entre eux devient lui-même la victime de quelque faiblesse sexuelle, on lui pardonnera d'autant plus facilement, et il la maîtrisera d'autant plus vite.

On n'aura plus le temps alors de se rendre mutuellement la vie amère par la mauvaise humeur, la médisance, les remarques aigres, les mesquines bouderies ou d'autres disputes conjugales. Le mari ne se conduira plus avec le despotisme d'un seigneur et maître, et la femme ne croira plus devoir se tirer d'affaire et s'abaisser à la fois par une fausseté de chatte. Les dogmes religieux ne viendront plus séparer l'homme de la femme, ni refroidir leur amour. On n'aura plus besoin de l'immixtion des prêtres dans le mariage. Enfin on n'aura plus peur de la mort, mais on la considérera comme le repos bienvenu après un long travail et le devoir accompli d'une vie bien remplie.

Je ne puis m'empêcher de taxer d'étroitesse d'esprit et même d'inintelligence les personnes qui considèrent un idéal pareil de la vie comme une fantaisie à jamais irréalisable, ou comme le produit déséquilibré de rêveurs exaltés qui ne connaissent pas le monde. Cet idéal ne peut sans doute être atteint par les êtres mal faits, dénaturés, tarés d'hérédité maladive ou dépravés par la paresse, le vice et la passion de la jouissance, qui ont perdu l'élasticité et la plasticité du cerveau ou ne l'ont jamais possédée. Il a, par contre, été fréquemment déjà réalisé par des hommes et des femmes de qualité meilleure. Il faut dont agir sur les enfants (V. chap. XVII), tant par l'éducation que par la sélection, afin d'obtenir une jeunesse de qualité toujours supérieure.

N'abandonnons pas l'avenir de notre race à la fatalité d'Allah ; créons-le nous-mêmes!

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