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CHAPITRE XVI

LA QUESTION SEXUELLE DANS LA POLITIQUE ET DANS L'ÉCONOMIE POLITIQUE. EUGENISME

La puissance et l'argent ont toujours été les buts principaux de la politique. L'économie politique ou nationale est une science qui s'occupe du grand ménage des peuples et de leurs conditions d'existence. Basée sur l'histoire, la statistique et l'observation, elle cherche à trouver les lois qui existent entre la production, la consommation, la répartition des biens, le travail et son produit, puis entre l'organisation sociale des peuples, leur santé, l'accroissement ou la diminution de la population, le nombre des morts, des naissances, etc.

Je ne puis entrer ici dans les détails de l'économie domestique du peuple, et je ne possède pas la compétence nécessaire pour le faire. Par suite de sa liaison traditionnelle avec la politique, cette science a trop négligé les sciences naturelles. Il y a néanmoins du mieux depuis quelques années.

En 1894, Tille écrivait ironiquement ce qui suit : « Ce dernier lustre nous a fait faire une étonnante découverte, de laquelle n'avaient rêvé ni Adam Smith, ni Malthus, ni Cobden, à savoir : qu'un peuple ne se compose pas de biens ni de provinces, mais d'hommes. Il s'agit là, en effet, de quelque chose de tout à fait nouveau, et néanmoins, là où on le découvre, chacun veut l'avoir toujours su! » On accorde enfin une attention sérieuse à l'hygiène de la race.

En 1881. Cognetti, de Martiis (1) avait déjà essayé d'appliquer les idées de l'évolution à l'économie politique. Le professeur Eugène Schwiedland, de Vienne (Autriche), a traité le même sujet

(1) Le forme primitive nella euoluzione econoniica.

dans une étude intéressante qu'il a faite des notions de besoin et de désir dans la psychologie humaine (1). On n'a tenu compte, jusqu'ici, que de la quantité, et pas de la qualité des hommes, partant de cette idée fausse : que l'homme, fait à l'image de Dieu, ne pouvait venir au monde que bon. S'il était souvent mal fait de corps et d'esprit, c'était la faute de ses péchés, des mauvaises actions provenant de sa volonté libre et responsable qui, seule, en était cause. Même la dégénérescence héréditaire jusqu'à la troisième et la quatrième génération était considérée comme la punition divine des péchés des pères sur leurs enfants.

Guerre. — Les despotes des anciens temps, comme ceux d'aujourd'hui, ont toujours regardé les hommes comme les instruments de leur ambition ou même comme simple chair à canon. Lorsque Napoléon I" établissait une prime pour les nombreuses familles, il pensait sans doute à la quantité de soldats qu'il ferait naître à l'usage de son fils. Il avait de bonnes raisons pour songer à temps à repourvoir les rangs de ses armées. La qualité mentale des individus lui importait peu. Les guerres modernes sont en effet un facteur néfaste dans la sélection humaine. Elles détruisent et mutilent ce qu'il y a de mieux, à la fleur de l'âge, et laissent vivre les invalides, les malades, les vieillards et les fuyards.

De plus, nous avons déjà vu à quel point la qualité et même la quantité des soldats souffrent des maladies vénériennes et de l'alcool. Après certaines longues guerres, on a vu la population mâle décimée à un tel point qu'il fallut recourir à la polygamie pour reconstituer le peuple. Il est donc certain que les guerres influencent fortement en mal les rapports sexuels des hommes et par là, non seulement la quantité, mais, ce qui est bien plus grave, la qualité d'une nation.

La guerre mondiale actuelle, a constitué une atroce confirmation de l'opinion que j'avais énoncée dès longtemps sur la sélection à rebours provoquée par toute guerre moderne et de ce que j'ai plus récemment dénommé « cacogénisrne <> par opposition à l'eugénisme. En même temps elle a produit une énorme infériorité du nombre des hommes en regard de celui des femmes (voir chap. VL § 15). Par contre, il est heureux de voir les beaux effets de la pro-

(1) Die psychologischen Grundlagen der Wirtschaft. Zeitschrift fur Soziaîivissenschajt, 1905; c'est-à-dire «les bases psychologiques de la science sociale».

hibition de Talcool dans toute l'Amérique du Nord (voir Forel : « Les Etats-Unis de la terre » 1914-1915, chez E. Peytrequin, rue Haldimand, 18, Lausanne; chap. X, p. 55; voir aussi les nouvelles lois eugéniques édictées aux Etats-Unis d'Amérique).

Sens des statistiques. — Le sens de l'économie politique est plus important pour nous que ses chiffres. Nous ne mettons nullement en doute l'exactitude de ceux qui nous disent que, sous tel ou tel régime économique, la population augmente, tandis que sous tel ou tel régime opposé elle diminue, etc. Mais ce ne sont là que des données sommaires, dont les causes véritables demeurent dans l'ombre. Il s'agit d'étudier soigneusement les facteurs qui produisent ces chiffres, l'émigration et l'immigration, avec leurs causes, les habitudes intimes des individus et des familles, leur volonté et leur aptitude au travail, etc. Un fait qui en suit un autre n'en est pas toujours la simple conséquence, et, si l'on examine les choses de près, on arrive a de curieux résultats.

AlcooL — Toutes choses égales, d'ailleurs, il se trouve que les peuples qui vivent tout a fait dans l'abstinence de l'alcool et ceux qui sont au moins très sobres sont plus féconds que les peuples qui s'adonnent à la boisson. On l'observe, par exemple, en Russie, chez les dissidents abstinents, qui, quoique de même race et vivant sous les mêmes conditions, sont partout bien plus féconds que leurs voisins qui boivent.

Comme nous avons vu l'alcool détériorer énormément la qualité de l'homme par la blastophthorie, nous devons, avec de grands hommes, comme Darwin. Gladstone, Cobden, Aug. Comte, etc., déclarer que les habitudes de boisson (même soi-disant modérées) font encore plus de mal au peuple que la guerre, la peste et la famine réunies.

Nous trouvons là un facteur économique de premier ordre, sur lequel la plupart des économistes (j'excepte Cobden) se sont montrés et se montrent toujours véritablement aveugles. Il faut, en effet, avoir la vue bien courte pour trouver dans les produits de Tindustrie de l'alcool une source de richesse et de bien-être pour les nations. Quelle somme de travail, de forces humaines, de terrain précieux, n'est pas employée à produire cette substance néfaste qui, tout au plus bonne dans l'industrie et la pharmacie, ne nourrit pas, ne fortifie pas, mais détériore à petit feu l'organisme

FOREL r>K

et fait ainsi dégénérer la race entière de corps et d'âme! Si ce n'était si triste, il serait vraiment risible d'observer le grand sérieux avec lequel de hauts fonctionnaires, voire même des savants, supputent et calculent le produit des impôts sur les boissons distillées et fermentées, des droits sur leur importation, de leur exportation, ou encore du monopole de leur fabrication, etc. Il est vraiment singulier de voir comment on équilibre le budget des États à l'aide de l'intoxication alcoolique du peuple, et comment on fait croire aux gens, ou Ion s'imagine soi-même, que l'on accomplit par là un chef-d'œuvre d'économie politique; en réalité on. ne fait rien d'autre que de sacrifier la force et la santé de la nation à un Moloch, qui, pour remercier le fisc de l'avoir repu de la moelle du peuple, sécrète abondamment à son usage l'argent qu'il a extorqué sans peine aux pauvres inconscients leurrés et épuisés par lui. Ce genre d'économie politique ne mérite qu'une qualification : w^ensonge et escroquerie. Nous ne pouvons assez fortement, ni assez souvent stigmatiser son influence destructrice sur les rapports sexuels et sur les énergies héréditaires de l'humanité. (V. chap. VIII, 9.)

Densité de la, population. — En ce qui concerne le chiffre désirable de la population, des opinions diamétralement opposées se font jour. Certains auteurs voient le bonheur de l'humanité dans une reproduction intense et s'imaginent, avec Bebel, qu'en utilisant bien toutes les particules du globe terrestre, on pourra arriver à nourrir de ses produits un nombre d'hommes pour ainsi dire illimité.

Nous ne pouvons nous enthousiasmer pour ce singulier idéal à la chinoise, qui tendrait à transformer la terre entière en un champ bien fumé de blé ou de pommes de terre, pour y organiser un élevage d'hommes rappelant celui des lapins. Du reste, il est fort à craindre que les vrais Chinois, lorsque, grâce à nous, ils seront suffisamment armés et recivilisés pour se mêler aux autres peuples, transformeront la surface du globe en une écurie humaine fort semblable à nos porcheries ou à une étable à lapins, et cela sans nous en demander la permission, si nous ne prenons pas a temps les mesures préventives nécessaires.

Néo-malthusianisme. — Par contre, un certain genre d'idéalistes, les néo-malthusiens, voient partout trop d'hommes et ont

déclaré une guerre d'extermination à tout accroissement de population. Dans une correspondance que j'eus avec l'un des plus célèbres représentants des néo-malthusiens anglais, le docteur Drysdale, celui-ci me déclara nettement que j'avais commis un crime en procréant plus de quatre enfants. Les néo-malthusiens de cet acabit agissent, à leur façon, comme Bebel, ne comptant qu'avec les quantités, sans s'inquiéter de la qualité, et ils établissent là-dessus des bilans d'une naïveté vraiment merveilleuse.

Ils recommandent, comme nous le faisons, l'emploi de moyens anticonceptionnels, mais ils le font sans aucune critique. Ils s'adressent avant tout à la partie instruite, altruiste et intelligente de la population, et déterminent par là les meilleurs individus de notre société à se reproduire le moins possible, sans s'apercevoir qu'avec leur système, non seulement les Gliinois et les nègres, m.ais tout d'abord, parmi nos propres races aryennes, les couches) les plus incapables et les plus amorales de la population sont celles qui s'inquiètent le moins de leur maxime, de sorte qu'ils atteignent précisément le but contraire à celui auquel ils tendent.

Nous voyons chez les Français, les Américains du Nord et les Néo-Zélandais. chez lesquels le néo-malthusianisme est très répandu, le nombre des naissances et des meilleures énergies mentales diminuer par là d'une façon inquiétante, tandis que les Chinois et les nègres se reproduisent à qui mieux aux États-Unis. En France, la pratique du néo-malthusianisme est surtout due à des raisons d'économie.

Sélection rationnelle ou Eugénisme. — Il n'est que temps de remplacer ces deux extrêmes, aussi absurdes l'un que l'autre, par une sélection rationnelle, réfléchie et bien pesée. Il faut enseigner, ou même imposer, d'une façon pratique le néo-malthusianisme aux malades, aux incapables, aux imbéciles, aux amoraux et criminels et aux races inférieures. Il faut, au contraire, tout faire pour pousser les forts, les bien portants, les bons et les esprits supérieurs à se reproduire aussi puissamment qu'ils le peuvent. Nous sommes certain de ne pas nous tromper en voyant là un facteur indirect de premier rang pour une économie politique bien entendue. J'ose même prétendre que c'est le plus important de tous. Sans doute, son action est extrêmement lente, et il faudra des siècles pour obtenir avec son aide un résultat complet et clair. Mais si le principe de la bonne sélection humaine arrive peu à peu d triomplier, nous pouvons espérer avec confiance un bel avenir

pour nos descendants, qui sauront îe reconnaître et l'appliquer. C'est ce principe que Francis Galton a désigné du terme d'eugénisme et qu'il défend depuis de nombreuses années {Essays in Eugenics; the eugenics educatiotial Society, etc.).

Un jour viendra où la population humaine de la terre arrivera à demeurer plus ou moins stationnaire. 8i d'ici là l'esprit humain a pu réussir à améliorer sensiblement sa qualité et à supprimer graduellement le prolétariat physique et mental accompagné de misère, de faim et d'abrutissement, qui infeste notre monde actuel, alors seulement les dogmes de nos néo-malthusiens modernes pourront acquérir une certaine raison d'être pour tout le monde.

Si l'humanité ne se met pas bientôt à dégénérer par un entassement chinois abrutissant, mais trouve et applique au contraire à temps les moyens d'élever graduellement sa qualité, nos descendants futurs se garderont bien d'abandonner la sélection rationnelle. Un homme capable, actif et bon, donne bien plus à la société qu'il ne lui prend, et constitue par là une valeur économique. Un invalide de corps et d'esprit, de même qu'un mauvais sujet, prend au contraire à l'ensemble plus qu'il ne lui donne, et constitue ainsi non seulement une non-valeur, mais un déficit économique.

C'est l'une des raisons pour lesquelles certains pays peu peuplés sont pauvres malgré un sol riche, et certains autres fort peuplés sont riches, malgré un sol pauvre. Ce qui constitue la vraie richesse d'un pays, c'est la travail et la valeur corporelle et mentale de ses habitants. Sans doute la production alimentaire de la terre a ses limites, mais elles sont assez élastiques, et des ignorants paresseux et jouisseurs peuvent crever de faim dans un pays riche.

Sélections à rebours. — Nous avons vu au chapitre VI comment certaines coutumes, qui étaient nées d'une façon fort humaine, ont fini par devenir partie constituante de la religion. Pour le malheur de l'humanité, la religion et la politique se sont de tout temps coalisées, en général pour faire du mal. C'est ainsi que le célibat des prêtres (pour ne parler ni de l'Inquisition, ni des guerres religieuses, ni du fatalisme de l'Islam), qui repose sur une sorte de politique religieuse, a puissamment contribué à stériliser la partie la plus intelligente des peuples catholiques et à leur nuire de ce fait.

L'interdiction de la recherche de la paternité est une autre abominable organisation du même genre introduite par Napoléon I".

Des lois de cette nature poussent à Tavortement artificiel et encouragent la légèreté 'les hommes et leur mauvaise conduite. Nous avons, au contraire, cherché et trouvé le salut des familles et des rapports sexuels dans les devoirs des parents envers les enfants qu'ils procréent.

La tâche principale d'une économie politique et d'une politique en général qui a en vue le vrai bonheur des hommes devrait être de favoriser la procréation d'individus heureux, utiles, sains et très travailleurs. Bâtir un nombre toujours croissant d'hôpitaux, d'asiles d'aliénés, d'idiots et d'incurables, de maisons de correction, etc., les pourvoir confortablement de tout le nécessaire et les diriger selon toutes les règles de la science, est sans doute une très belle chose qui chante hautement la louange du progrès et du développement des sentiments humains de sympathie. Mais ce qu'on oublie, c'est qu'en s'occupant presque exclusivement des ruines humaines, produits de nos abus sociaux, on use et on extermine peu à peu les forces de la partie encore saine et travailleuse de la population.

En s'attaquant aux racines du mal et en préparant un terme a la procréation des ratés de corps et d'âme, on fait une œuvre humanitaire encore bien plus belle et meilleure, mais qui frappe moins les yeux et qui émeut moins la galerie.

Or, autrefois, nos économistes et politiciens ne se sont pour ainsi dire jamais occupés de ce côté de la question, et aujourd'hui encore bien peu s'y intéressent. Cela ne rapporte, il est vrai, directement, ni honneur ni argent, car on ne récolte pas soi-même les fruits de pareils efforts. Celui qui cherche à amener des réformes sérieuses de ce genre en mettant lui-même la main à l'œuvre, se voit tout au plus traiter d'illuminé, d'original ou même de fou. Voilà pourquoi l'on préfère se contenter d'un humanitarisme de façade, bien porté, crevant les yeux de tous et tenant compte avant tout de la sensiblerie des masses, en tendant une main charitable aux maux bien visibles et tapageurs qui font pleurer les femmes, En un mot. l'on s'amuse à raccommoder les débris, mais l'on se garde de s'attaquer à ce qui brise et à ce qui détruit, parce qu'on en a peur!

Les lois de Lycurgue. — Il y eut autrefois, dit-on, à Sparte, un grand législateur nommé Lycurgue, qui essaya d'introduire une sorte de sélection humaine dans les lois. Lycurgue voulait faire des Spartiates un peuple fort, parce qu'alors la force corporelle était

presque seule Tidéal des peuples. Il avait compris la valeur de l'endurcissement, mais pas celle du travail. L'importance de l'élimination sélective des malades et des faibles était apparue à son intuition prédarv^inienne, mais à son époque on ne connaissait encore que très mal les lois naturelles. Eh bien! malgré leurs grandes lacunes, les lois de Lycurgue réussirent jusqu'à un certain point à faire des Spartiates un peuple fort.

D'après les lois de Lycurgue, le Spartiate n'héritait d'aucune propriété, et tout luxe lui était mterdit. Il devait manger son simple brouet avec ses semblables et s'exercer perpétuellement dans les épreuves de force et d'adresse. Tout Spartiate devait se marier, et les liens du mariage étaient très sévèrement observés. Par contre, tout enfant faible ou invalide était éliminé, c'est.-à-dire exposé. Mais l'organisation Spartiate péchait par deux erreurs fondamentales.

Tout d'abord, le Spartiate était un guerrier, mais pas un travailleur, et, quoique endurci et honnête, un aristocrate. C'est avec mépris qu'il abandonnait le travail à ses esclaves ou ilotes. De cette façon, il fortifiait les ilotes et s'affaiblissait lui-même à bien des égards. On n'avait pas encore compris alors la valeur fortifiante et développante du travail pour le cerveau et pour tout le corps. Lycurgue lui-même, ou ceux qui édifièrent les lois dites de Lycurgue, ne s'en étaient pas rendu compte.

En second lieu, tous les efforts des Spartiates furent dirigés vers la force musculaire, l'adresse corporelle, le courage, l'honnêteté et la simplicité des besoins, mais nullement vers l'élévation de l'intelligence et de la vie du sentiment, ni vers des buts idéaux. L'exclusivisme avec lequel ils ne favorisaient que le développement corporel de l'homme, en négligeant son développement intellectuel et l'harmonie de son esprit, le mépris du travail, en un mot la négligence des lois de l'évolution organique, négligence provenant de leur ignorance des sciences de la vie, devaient amener tôt ou tard la déchéance des Spartiates.

Et pourtant ce ne furent pas les lois de Lycurgue en ellesmêmes, mais au contraire leur désuétude et leur abandon, qui furent la cause directe de la décadence de Sparte. Les Spartiates n'avaient cherché que la puissance, ce qui les avait rendus envieux et jaloux, et ce fut là un effet déplorable, quoique indirect, de l'exclusivisme de leurs lois. Ces lois consLiluent pourtant à tout jamais un document historique unique, un essai remarquable et génial de sélection humaine.

Nous sommes aujourd'hui incomparablement mieux armés intellectuellement que Lycurgue pour nous attaquer à la question de la sélection. Ce qui nous manque, par contre, c'est principalement l'initiative et la volonté de la part des hommes qui ont charge de conduire leurs semblables. Ils sont si profondément engagés dans les intérêts économiques et dans les rivalités d'influence, que toute velléité d'aspirer à un idéal social plus élevé en est étiolée et paralysée chez eux. Nous avons besoin d'une puissante secousse sociale si nous voulons marcher résolument vers le mieux. (P. S. 1919 : nous venons de l'avoir !)

Politique et question sexuelle. — Cherchez la femme ! dit-on en politique et partout où un piiénomène inexpliqué se produit dans la société. On devrait peut-être poser plus équitablement la question et dire : « Clierchez le motif sexuel ! » En petit comme en grand, les actions des hommes, et par conséquent celles de ceux qui détiennent le pouvoir, sont bien plus déterminées par leurs sentiments et leurs passions que par leur réflexion purement intellectuelle, c'est-à-dire par la raison et la logique.

Or, aucun sentiment ne dépasse en puissance les sentiments sexuels directs, ni leurs dérivés, l'amour, la jalousie et la haine. Il ressort de la un fait que les systèmes socialistes ont beaucoup trop négligé, à savoir que, dans tous les domaines de l'activité sociale humaine, les passions sexuelles et leurs irradiations psychiques viennent s'ingérer directement ou indirectement d'une façon souvent dépravante. Par jalousie, la femme d'un professeur influent réussira, par exemple, à écarter la nomination d'une haute capacité à une Université et à y faire nommer un favori incapable. Les maîtresses et les courtisanes ont toujours joué un grand rôle dans les intrigues de la politique, surtout dans les autocraties. II n'est pas nécessaire que la chose en vienne toujours à un scandale aussi tragique, par exemple, que celui qui a causé l'assassinat d'un roi et d'une reine de Serbie.

Les influences de tous les jours, les plus petites et les plus cachées, sont souvent les plus efficaces et celles qui ont la plus grande portée. De tout temps on a vu les intrigues sexuelles des grands influencer et diriger le sort des nations entières. L'histoire officielle contient déjà un bon nombre de faits de ce genre, mais il en existe bien plus encore dans la véritable histoire cachée et non écrite des peuples. Il suffit d'indiquer ce fait; toute personne

qui réfléclit en trouvera rillustration, tant dans les cours des puissants monarques que dans les petites démocraties (cantons suisses, par exemple), dans les histoires locales des provinces ou départements, dans sa propre commune, et enfin parmi ses propres parents, amis et connaissances.

La vie sexuelle dans l'action sociale. — Le socialiste qui a dit que la question sociale était exclusiveineni une question d'estomac a donc terriblement méconnu sa portée en même temps que la psychologie humaine. D'abord les besoins de l'estomac ne constituent qu'une partie des nécessités de la vie. Puis on aura beau régler les rapports économiques des hommes et de leur travail aussi admirablement qu'on pourra le faire, jamais on n'éliminera l'immixtion perfide des passions sexuelles dans la vie sociale. Tout ce qu'on peut faire en donnant aux deux sexes une éducation qui élève leur conscience sociale, c'est d'atténuer les mauvaises influences qu'exercent les sentiments sexuels personnels sur les actions sociales.

Il y a donc ici une intervention importante de la question sexuelle dans la politique et dans toute la vie sociale. Nous avons du reste accordé que, si l'on arrivait à éliminer à peu près l'influence sociale déplorable de l'argent et de l'attraction qu'il exerce, les actes antisociaux qui ne reposent qu'indirectement sur les passions sexuelles perdraient beaucoup de leur danger et de leur ignominie.

Rôle des femmes. — Ici encore, on peut attendre beaucoup d'une franche émancipation de la femme et de son travail appliqué en commun avec l'homme aux questions sociales. Ce travail commun et continu des deux sexes leur fera de plus en plus clairement comprendre la haute importance de leur tâche sociale. Alors la vie sexuelle favorisera le développement social au lieu de l'entraver; elle cessera d'être considérée comme un procédé égoïste de jouissance, tout au plus comme moyen de procréation, et elle deviendra l'aiguillon d'une existence fondée sur la joie au travail.

L'homme n'a pas, comme la fourmi, d'ouvriers neutres, asexués. Il faut donc qu'il adapte sa vie sexuelle à son travail social.

On peut déjà voir dans les pays où les femmes ont le droit de vote, qu'elles savent très bien s'en servir au bénéfice des progrès

sociaux. Si l'on m'objecte que la femme est plus conservatrice et plus routinière que l'homme, je répondrai que cet inconvénient est compensé par le fait qu'elle se laisse en somme bien plus facilement enthousiasmer et entraîner par les natures masculines nobles, qui ont le sens de l'idéal, que par les autres (V. chap. V, h). Sa grande persévérance et son courage sont, en outre, des qualités inestimables pour un travail social qui cherche le vrai progrès.

Besoin et désii. — Dans le travail que j'ai déjà cité, Schwiedland fait remarquer avec raison combien il est nécessaire en économie politique de distinguer entre le besoin et le désir. Dans la pratique il est sans doute difficile de faire toujours une distinction exacte entre la nécessité et le luxe. Ce que nos ancêtres considéraient comme un luxe (matelas, habitations confortables, propreté, etc.), nous le regardons aujourd'hui comme une nécessité. L'homme ne reconnaît pas de limites dans ses désirs; il est insafiable dans sa passion de jouissance, de bien-être et de changement. Certains socialistes, et surtout des anarchistes, commettent une faute immense en proclamant le droit de l'homme à la satisfaction de tous ses désirs. C'est la proclamation de la corruption et de la dégénérescence. Autant il est juste d'exiger le droit à la satisfaction des besoins naturels de chacun, autant il est injuste et nuisible de sanctifier tous les désirs et tous les appétits.

Il s'agit donc avant tout, comme je l'ai dit ailleurs (1), de distinguer entre les besoins bons et utiles et les désirs mauvais. Tous les besoins qui importent à une vie saine et la favorisent, tous les instincts qui poussent au travail social, sont bons. Tous les désirs, au contraire, qui nuisent à la santé et à la vie de l'individu, ou qui lèsent les droits et le bien de la société, sont mauvais et sont les procréateurs du luxe, de la concupiscence exagérée, souvent de la corruption.

Entre ces extrêmes se placent des désirs plus ou moins indifférents, par exemple celui de posséder de belles choses.

Certains objets des désirs humains sont nuisibles en euxmêmes, par exemple l'usage des boissons alcooliques et des narcotiques. D'autres ne le sont que quand on les pousse à l'excès,

(1) L'activité psychique. Genève, Kùndig.

ainsi la bonne chère, les plaisirs sexuels, la parure, etc. Parmi les choses que l'homme désire, la jouissance sexuelle joue un rôle immense. Ainsi, lorsqu'un pacha ou un sultan se réserve un nombre considérable de femmes, cet excès est nuisible au point de vue social, en ce qu'il lèse le droit des autres. Nous avons suffisamment insiste sur ce fait ailleurs. Je voulais simplement indiquer ici, avec Schwiedland, combien il est néce.ssaire d'insister sur la délimitation qui doit se faire entre les besoins et les désirs au point de vue de l'économie politique, si relative et si souvent subjective que soit cette délimitation.

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