TEMPS ACTUELS
unions libres comme l'équivalent du mariage traditionnel, dit légal, à leur accorder les mêmes droits et à tenir en honneur les enfants qui en naîtront. Pour dénommer les conjoints, on pourra unir les deux noms de famille. Si, par exemple, Mlle (Mme) Martin épouse librement M. Durand, on pourra l'appeler Mme Martin- Durand et appeler son mari M. Durand-Martin.
Conclusion. — Croira-t-on peut-être que je m'imagine voir régner dans un monde ainsi transformé un bonheur paradisiaque et le plus pur idéal, tant surtout que la qualité héréditaire des hommes ne sera pas meilleure qu'elle ne l'est aujourd'hui ? J'ose espérer qu'aucun lecteur qui m'aura suivi attentivement jusqu'au bout ne me supposera aussi naïf. Après comme avant, se montreront les instincts autocrates et bureaucrates, la bassesse, la grossièreté, l'intrigue, la bêtise, la dispute, la haine, l'envie, la jalousie, la paresse, le désordre, la malpropreté, la médisance, la négligence, l'humeur, la déraison et tutti quanti. Mais leur tyrannie sera moins puissante ; on osera moins les excuser sous les prétextes en cours aujourd'hui, et les porteurs de ces méchantes qualités seront de plus en plus considérés comme des individus pathologiques ou de mauvais aloi, dont on doit chercher à éliminer peu à peu autant que possible les diverses variétés au moyen d'une sélection appropriée, combinée à une bonne hygiène et à une éducation intégrale.
Par contre, les homm.es loyaux, indépendants et de sentiments élevés, pourront se développer bien plus librement et plus naturellement qu'aujourd'hui. Ils ne joueront plus le rôle de Cendrillon au service de la puissance, de l'argent, du préjugé et de la tyrannie dos coutumes. Ils ne seront plus perpétuellement obligés à une hypocrisie religieuse et sociale humiliante, mais pourront vivre, c'est-à-dire parler et agir, selon leurs convictions. Les arrivistes sans conscience ne pourront plus tirer à eux toutes les couvertures, c'est-à-dire accaparer toute la puissance. Le mariage, les rapports sexuels en général, ne seront plus un mensonge conventionnel perpétuel. Les sentiments, qui ne seront plus enchaînés, ne s'égareront plus dans des voies malsaines par surexcitation artificielle, tant qu'ils ne reposeront pas sur des dispositions maladives, car on aura enlevé autant que possible aux hommes les prétextes et surtout l'intérêt pécuniaire à commettre de mauvaises actions et à prendre de mauvaises habitudes.
Pour la même raison, la prostitution, c'est-à-dire la vente de son propre corps, deviendra presque impossible, car elle n'aura plus de raison d'être. Les rapports sexuels libres et sans frein ne cesseront pas plus d'exister que d'autres excès. Mais le travail, auquel on ne pourra plus échapper, les maintiendra dans certaines limites.
A la fin de son histoire du matérialisme, Fréd. Alb. Lange écrivait en 1874 :
« Nous posons la plume et nous terminons notre crique à un moment où la question sociale agite l'Europe. Dans le vaste domaine social, tous les éléments révolutionnaires de la science, de la religion et de la politique viennent se rencontrer et semblent vouloir livrer une grande bataille décisive. Que cette bataille demeure un simple .combat des esprits ou qu'elle dégénère en lutte sanglante, qui, tonnant comme un cataclysme, viendra ensevelir dans la poussière, avec des millions d'infortunés, les ruines d'une période qui disparaît, une chose est certaine : l'époque nouvelle qui se prépare ne pourra vaincre que sous la bannière d'une grande idée qui balaiera l'égoïsme et viendra placer le perfectionnement humain dans une société coopérative humaine comme but nouveau à atteindre en lieu et place de notre traoail fiévreux qui n'a en vue que l'intérêt personnel.
« Sans doute, les combats qui se préparent seraient adoucis, si les esprits qui sont chargés de diriger les peuples s'imprégnaient d'une façon générale de la compréhension de l'évolution humaine et des phénomènes historiques.
« Il ne faut pas abandonner l'espoir que, dans un avenir éloigné, de grandes transformations puissent avoir lieu sans souiller l'humanité de feu et de sang. Ce serait certainement la plus belle récompense d'un travail épuisant de l'esprit humain, s'il pouvait dès à présent préparer une voie facile à ce qu'un avenir certain nous réserve, en évitant d'atroces sacrifices et en permettant ainsi de sauver les trésors de notre civilisation, pour les transmettre à la nouvelle époque.
(( Malheureusement cette perspective a peu de chance de se réaliser, et nous ne pouvons nous dissimuler que les passions aveugles des partis vont en augmentant et que la lutte brutale des intérêts se soustrait de plus en plus à l'influence des recherches théoriques. Néanmoins nos efforts ne seront pas tout à fait vains. Quoique tardivement, la vérité finira par se faire jour, car l'humanité ne meurt pas encore. D'heureuses natures savent saisir