CHAPITRE IV
Si nous résumons les trois chapitres précédents, nous arrivons à la conviction pliilosophique que la reproduction repose sur la tendance générale naturelle de tout ce qui vit à croître sans limites. Le partage et la reproduction sexuée se produisent du simple fait que la croissance de chaque individu est nécessairement limitée dans l'espace comme dans le temps. La reproduction est donc destinée à assurer la continuation de la vie : l'individu meurt, mais il se continue dans ses produits. Nous ne savons pas pourquoi le croisement des individus est rendu nécessaire à l'aide du phénomène de la conjugaison. Nous ne pouvons bâtir que des hypothèses à ce sujet, mais l'étude de la nature nous démontre par les faits que, là où la conjugaison cesse, la reproduction s'étiole et finit par disparaître, même lorsqu'elle est encore possible un certain temps.
Dès le commencement de la vie nous voyons donc agir une loi puissante d'attraction dans le but de la reproduction. Ce sont d'abord les êtres unicellulaires, chez lesquels une cellule est entraînée à pénétrer l'autre dans l'acte de la conjugaison. Leurs substances se combinent intimement, se dissolvent l'une dans l'autre, tandis que les molécules de chaque noyau se groupent, pour donner à l'individu nouveau une énergie de croissance plus fraîche et plus puissante.
Chez les plantes et chez les animaux multicellulaires inférieurs ou bourgeonnants, nous voyons de frais bourgeons vivre aux dépens du vieux tronc pour donner la vie à de nouveaux rameaux, et les cellules mâles ou pollen féconder les cellules femelles afin
de disperser dans l'univers des germes capables de croître et de reproduire ainsi l'espèce. Il en est encore de même chez les madrépores et autres animaux agglomérés, composés de paramères ou métamères, tels que les vers solitaires, etc., aussi longtemps qu'un système nerveux central unique ne vient pas coordonner les métamères, ou animaux primitifs agglutinés, en un seul être à vie unifiée.
Chez les animaux supérieurs, les individus polycellulaires complexes, constitués par l'agglomération, maintenant unifiée, de plusieurs animaux primitifs, sont donc transformés en unité supérieure et mobile à l'aide d'un grand appareil vital appelé système nerveux, appareil qui devient le directeur mental de l'organisme vivant et le revêt de son caractère véritablement individuel. Cependant cette unité supérieure de la vie qui devient de plus en plus psychique, c'est-à-dire à la fois intellectuelle, sentimentale et volontaire par sa complication et ses rapports multiples avec d'autres individus, cette unité, clis-je, qu'on appelle système nerveux central, ne peut se passer du besoin de la reproduction. Dans la phylogénie animale, dès que l'hermaphrodisme a cessé et que chaque individu est devenu seul porteur d'une des deux sortes de cellules sexuelles, l'espèce disparaîtrait infailliblement si les cellules mâles ne pouvaient atteindre les cellules femelles, grâce à un mouvement actif de tout l'individu. Ainsi se produit le phénomène merveilleux qui fait que le désir de croître et de se reproduire, désir originairement propre à la cellule mâle seule, vient pénétrer le système nerveux, c'est-à-dire la vie de l'âme dans son entier, la vie de l'unité supérieure de l'individu. Un désir ardent, une poussée puissante, se déchaîne donc dans le système nerveux d'un individu devenu pubère et l'attire vers l'autre sexe. Le soin et le plaisir de la conservation du moi, qui jusqu'ici avaient seuls rempli son être, s'effacent devant cette nouvelle poussée. L'envie de procréer domine tout le reste. Un seul plaisir, un seul désir, une seule passion, s'emparent de l'être et le poussent à atteindre l'individu de l'autre sexe, à l'embrasser et à devenir un avec lui par contact mtime et pénétration. C'est comme si le système nerveux ou l'être tout entier se sentait momentanément redevenu cellule germinative. si puissants sont en lui le désir et la volupté de se fondre avec l'individu de l'autre sexe. En quelques beaux vers, le poète philosophe allemand Gœthe [West Oestlichen Divan, livre VIII, « Suleika ») décrit le désir de procréer et son accent victorieux (p. 63).
Uncl mit eiligem Bestreben, Sucht sich, was sich angeliôrt, Und zu ungemess'nem Leben, Ist Gefiihl iind Blick gekehrt.
Sei's ergreifen, sei es raffen, Wenn es nur sich fasst und hait!
Allah braucht nicht mehr zu schaffen Wir erschaffen seine Welt! (1)
Si nous jetons un regard sur la nature qui nous entoure, nous voyons partout le même désir et la même attraction des sexes l'un pour l'autre. L'oiseau qui gazouille, le mammifère en rut, l'insecte qui bourdonne poursuivent leur femelle avec une ténacité implacable, au mépris de leur propre vie, employant tantôt la ruse, tantôt l'adresse, tantôt la force pour atteindre leur but. L'ardeur de la femelle n'est pas toujours beaucoup moindre, mais elle use ordinairement de coquetterie, feint de résister, s'enfuit et simule hypocritement la répulsion. Plus le mâle est mobile, leste et adroit, plus la femelle est disposée à cette résistance apparente et à ce jeu de coquetterie. Si l'on observe les ébats amoureux des papillons et des oiseaux, l'on verra quelles peines et quels efforts il en coûte au mâle pour arriver à son but. Là, par contre, où le mâle est lourd et peu mobile, on voit souvent la femelle venir au-devant de lui ou tout au moins ne pas lui résister : ainsi chez quelques fourmis dont le mâle n'a pas d'ailes tandis que la femelle est ailée. L'acte final consiste toujours dans la même union intime et voluptueuse, au moment de l'accouplement.
Chez certains animaux la nature se montre prodigue dans les moyens qu'elle emploie à poursuivre son grand but, la reproduction à l'aide de l'appétit sexuel.
Le rucher élève à grand'peine des centaines de mâles grands et forts. Dès que l'unique reine prend son essor pour son vol nuptial, unique aussi, tous s'élancent à sa suite vers le ciel. Un seul mâle heureux, le plus leste et le plus fort, réussit à l'atteindre. Dans l'ivresse de l'accouplement, il abandonne tous ses organes
(1) Ce qui signifie, à peu près, en français : D'un effort sans relâche, tout ce qui s'appartient se recherche; sentiments et regards aspirent à une vie infinie. Qu'on se ra\'isse ou se saisisse, pourvu qu'on se tienne et s'étreigne! Allah n'a plus rien à faire; nous créons son univers.
génitaux au corps de la reine et meurt. Devenus inutiles, les autres mâles sont tous massacrés en automne par les abeilles ouvrières.
L'amour chez les papillons de la famille des Bombyx n'est pas moms merveilleux. Les magnifiques Saturnies (grands paons de nuit et petits paons de nuit) vivent pendant des mois, à l'état de chenilles, sur les arbres et plus longtemps encore, parfois deux ans, comme chrysalides, dormant dans un cocon en quelque coin de mur ou d'écorce .Enfin le papillon, artistement nuancé des plus fines couleurs, sort de sa coque et développe ses grandes et robustes ailes. Il ne possède cependant qu'un canal intestinal rudimentaire, car la courte vie qu'il lui reste encore à accomplir n'exige plus de nourriture et n'est vouée qu'à l'amour. La femelle demeure tranquille et attend. Orné d'immenses antennes artistement ramifiées, qui perçoivent l'odeur de la femelle à la distance étonnante de plusieurs kilomètres, le mâle commence un vol affolé à travers les bois et les champs, dès que ses ailes sont suffisamment affermies. Son seul but est d'atteindre une femelle. Ici encore, de nombreux compétiteurs se font concurrence. Celui qui arrive le premier se jette sur la femelle, et de courtes heures de secousses voluptueuses et d'embrassements d'ailes consacrent son bonheur. Epuisé, mais paisiblement soumis aux lois naturelles, il expire presque aussitôt après, par affaiblissement graduel des dernières pulsations de son existence. Ses concurrents meurent de même, épuisés aussi par leur long vol et l'absence de nourriture, mais sans avoir atteint leur but. Après l'accouplement, la femelle cherche les plantes vertes qui assureront une longue vie de chenille à sa descendance, fruit de ses courtes amours. Elle y dépose ses œufs fécondés en nombre très considérable, puis expire bientôt à son tour, comme une superbe fleur fanée et vidée, qui a rempli le but de son existence et tombe en laissant le fruit à sa place.
Le naturaliste français Fabre a décrit ces phénomènes avec sa verve ordinaire, en s'appuyant sur des expériences concluantes. Mes propres observations, de même que celles d'autres naturalistes, les confirment pleinement. Chez les fourmis, tous les mâles meurent aussi, peu après un vol nuptial aérien dans lequel les accouplements généralement polyandres font fureur, un mâle attendant à peine que le précédent ait expulsé sa semence pour prendre sa place. Ici, la femelle possède un réceptacle séminal qui contient souvent le sperme de nombreux mâles et qui lui permet de féconder ses œufs l'un après l'autre pendant plusieurs années., à mesure qu'elle les pond, et de fonctionner ainsi comme mère
d'une fourmilière pendant une période qui peut aller jusqu'à il et 12 ans, peut-être même davantage, selon les observations faites jusqu'ici.
Chez les êtres inférieurs, l'amour consiste uniquement dans l'élan de l'instinct ou appétit sexuel. Dès que la fonction est remplie, l'amour disparaît. Chez les animaux supérieurs seulement, on voit se développer une sympathie plus ou moins durable entre les deux sexes. Chaque jour 'cependant on peut confirmer que, là aussi, et même chez l'homme, la passion sexuelle enivre un instant tous les sens et l'âme entière. Dans son rut sexuel l'homme même est dominé comme par une influence magique; il ne voit le monde un instant que sous l'aspect qui lui est inspiré par cette influence. L'objet aimé lui apparaît sous des couleurs célestes, qui lui voilent toutes les défectuosités et toutes les misères de la réalité. Chaque seconde de sa volupté amoureuse lui inspire des sentiments qui lui semblent devoir durer éternellement. Il jure des choses impossibles et croit à un bonheur immortel; une illusion réciproque transforme momentanément la vie en mirages de paradis. Les choses les plus vulgaires, et même certaines choses qui d'ordinaire dégoûtent, sont alors l'objet des désirs les plus violents . . . Mais, dès que l'orgasme est terminé et l'appétit satisfait, apparaît la sensation de satiété. Un rideau tombe sur la scène, et, pour l'instant au moins, le repos et la réalité nue réapparaissent.
Tels sont en quelques traits les phénomènes généraux de l'appétit sexuel normal chez les êtres sexués dans toute la nature vivante. Je ne parle pas ici de ses dégénérescences, telles que l'onanisme ou la prostitution. Analysons maintenant cet appétit de plus près.
Les appétits naturels sont des instincts profondément hérités, dont la racine remonte fort haut dans l'histoire phylogénique de nos ancêtres animaux. La faim ou appétit proprement dit constitue la base même de la conservation de l'individu, l'appétit sexuel celle de la conservation de l'espèce, dès que la reproduction a lieu au moyen de sexes séparés. Tout appétit appartient au côté moteur de l'activité nerveuse ; il y a là quelque chose d'intérieur qui nous pousse à un acte. Mais d'un autre côté une ou plusieurs sensations doivent exister à la base de ce quelque chose pour le mettre en mouvement. J'ai prouvé par exemple moi-même que l'instinct de la ponte de ses œufs ne se produit, chez la mouche des cadavres [Lucilia csesar), qu'à l'aide de l'odevir de la putréfaction. Dès qu'on
enlève à ces mouches leurs antennes qui renferment l'organe de l'odorat, elles cessent de pondre, tandis que d'autres opérations plus graves ou l'extirpation d'une seule antenne ne produisent nullement ce résultat.
Le mécanisme des appétits en tant qu'appétits est donc un miécanisme inférieur et a son siège clans les centres nerveux primordiaux. Comme M. A. Yersin l'a prouvé, un grillon privé de cerveau peut s'accoupler tant que les irritations sensorielles associées peuvent parvenir aux centres nerveux sexuels.
On peut donc dire que le mécanisme des appétits appartient aux automatismes profondément hérités par phylogénie. Quoique compliqué et composé de mouvements réflexes coordonnés qui se suivent en succession déterminée, il ne possède nullement la faculté actuelle de modification des actes dits volontaires, qui dépendent du grand cerveau à lui seul, et desquels seuls nous autres hommes nous avons un sentiment ou plutôt un souvenir conscient. Les appétits ne sont pas capables de s'adapter à des circonstances nouvelles et imprévues, et ils cessent de se produire dès que la chaîne qui les déclanche s'interrompt. Nous sommes obligés d'admettre que les instincts ou appétits sont accompagnés d'une intros'pection sub-consciente des centres nerveux intérieurs qui. comme telle, ne peut guère entrer en rapport direct avec notre conscience supérieure, c'est-à-dire avec notre conscience ordinaire à l'état de veille.
Malgré cela, lorsque leur intensité va croissant, les appétits triomphant des résistances nerveuses centrales parviennent, sous une apparence synthétique ou unifiée, au grand cerveau, par conséquent à notre introspection ou conscience supérieure, et influencent à un haut degré les activités cérébrales, qui s'y reflètent en s'associant à tous les éléments de ce que nous appelons notre âme dans le sens proprement dit du terme, c'est-à-dire notre intellect, nos sentiments et notre volonté. C'est à ce point de vue qu'il faut considérer l'appétit sexuel pour le comprendre. L'amour avec tout ce qui s'y rattache appartient comme tel à notre âme, c'est-àdire à l'activité de notre grand cerveau, mais il y est produit par une irradiation secondaire de l'appétit sexuel qui doit seul nous occuper à présent. Faisons encore remarquer que les idées sexuelles, une fois éveillées dans le grand cerveau par l'appétit sexuel, y sont travaillées par l'attention, c'est-à-dire par l'activité cérébrale concentrée, puis as.sociées à d'autres idées, et que, de leur
côté, celles-ci réagissent fortement sur l'appétit sexuel, soit en le développant, soit en le paralysant, soit en l'attirant, soit en le repoussant, soit enfin en transformant ses attributs et ses objets. Par désir sexuel [libido sexualis), on entend la façon dont l'appétit sexuel se manifeste chez l'homme. L'un des termes peut être employé pour l'autre.
§ 1. — L'appétit sexuel de rhotnttie.
L'homme représente l'élément actif clans l'accouplement. C'est donc chez lui que l'appétit sexuel, c'est-à-dire le désir du coït, est tout d'abord le plus fort. Ce désir se développe en lui d'une façon spontanée, et le rôle de fécondateur représente la principale activité sexuelle masculine. Aussi cet appétit rayonne-t-il puissamment dans l'âme mâle, bien que la vie sexuelle y joue un rôle moindre que chez la femme.
Chez les garçons, l'appétit sexuel est souvent éveillé avant le temps, excité et conduit dans des voies contre nature par les mauvais exemples. En outre, il varie énormément d'intensité suivant les individus. Nous reviendrons sur ce point à propos de la pathologie. Laissant ici de côté les appétits contre nature et les formes anormales de l'instinct sexuel, nous voulons décrire celui-ci sous sa forme aussi spontanée et normale que possible.
Puberté. — Eveil de l'instinct sexuel chez le garçon. — Plus tôt ou plus tard selon les individus, le garçon devient attentif à ses érections, qui se produisent tout d'abord d'une façon purement réflexe et involontaire. Le développement mental et la réflexion, si précoces chez l'homme, font qu'il est rendu attentif aux différences des sexes avant de ressentir l'appétit sexuel. Ce sont cependant les premières poussées de l'érotisme qui concentrent seules et fortement l'attention sur ces différences, car, à leur défaut, le garçon y est bien plus indifférent qu'à la forme droite ou crochue d'un nez. L'homme a l'habitude de passer sans rien voir à côté de ce qui ne l'intéresse pas, et c'est pourquoi nous trouvons, chez les individus dont l'appétit sexuel se développe tard ou faiblement, une indifférence et une ignorance en ces matières qui paraissent presque incroyables à ceux dont l'appétit sexuel est précoce et