SENTIMENT DE LA FAMILLE
égoïstes l'ayant momentanément emporté, il en résulte des remords de conscience, c'est-à-dire l'inquiétude pénible qui suit toute désobéissance aux sentiments instinctifs de sympathie. Cette inquiétude s'accumule dans le cerveau sous forme de mécontentement de soi-même, et peut conduire à un sentiment accentué de remords ou de repentir.
Ces phénomènes existent chez le mâle comme chez la femelle ; on l'observe fort bien, et, s'il n'en était ainsi, l'accomplissement du devoir serait impossible : la chatte s'enfuirait au lieu de défendre ses petits, mangerait elle-même sa proie au lieu de la leur donner, et ainsi de suite. Nous voyons donc les éléments du sentiment social humain déjà fort accentués chez beaucoup d'animaux. Le remords et le repentir ne peuvent se former, on le voit, que sur la base de sentiments de sympathie préexistants.
Sentiment de la famille. — Un degré supérieur des sentiments de sympathie se développe, lorsque ceux-ci ne demeurent pas limités à une famille temporaire, mais que l'union des sexes se transforme en mariage durable ou même à vie, comme nous l'avons vu chez les singes et chez la plupart des oiseaux. D'une autre façon, les sentiments de sympathie se développent par l'extension de la communauté familiale à un nombre plus considérable d'individus qui se groupent pour la défense commune, comme nous le voyons chez les hirondelles, chez les corneilles et, à un degré bien plus élevé, chez les grandes communautés organisées d'animaux sociaux, comme les castors, les abeilles, les fourmis, etc. Chez ces dernières, le sentiment de sympathie et de devoir s'étend presque toujours à tous les individus de la communauté, tandis que la colère et la jalousie régnent envers tout être qui n'en fait pas partie.
Il faut être esclave aveugle du préjugé, pour ne pas comprendre que ce sont les mêmes faits généraux admirablement dévoilés par l'étude de la biologie ou psychologie animale, qui se répètent dans notre pauvre âme humaine. Certains animaux sont même bien supérieurs à la plupart des hommes au point de vue de l'intensité des sentiments de sympathie et de devoir ainsi qu'à celui de l'amour et de la fidélité conjugale. Chez les insectes sociaux, comme les fourmis et les abeilles, avec leurs communautés si solidement organisées et si finement coordonnées sur la base de l'instinct, le sentiment du devoir social a presique absolument rem-
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placé les sentiments individuels de sympathie. Une fourmi ou une abeille n'aime pour ainsi dire que l'ensemble de ses compagnes. Elle ne se sacrifie pour aucune d'elles en particulier, mais seulement pour la communauté. Chez ces animaux, l'individu n'est considéré que comme un numéro de la communauté, dont la devise est : Un pour tous, mais jamais tous pour un.
Chez les abeilles surtout, le degré de sympathie pour un membre ou une classe du rucher est assez exactement adapté à l'utilité de ce membre pour la communauté. Les ouvrières-abeilles se font tuer et se laissent même mourir de faim pour nourrir leur reine, tandis qu'en automne elles massacrent impitoyablement tous les mâles ou faux-bourdons devenus inutiles.
Sentiment de la patrie, de rhnmanité. — Le grand cerveau humain, si puissant et si compliqué, contient un peu de toutes ces choses, avec d'énormes variations individuelles. En somme, chez l'homme, les sentiments de sympathie et de devoir se rapportent essentiellement à la famille, c'est-à-dire qu'ils sont encore en grande partie limités aux individus intéressés à une communauté sexuelle, aux époux et aux enfants, comme nous le voyons assez généralement chez les mammifères. Il s'ensuit que les sentiments de sympathie se rapportant à de plus grandes communautés, telles que les parents éloignés, le clan, la commune, la patrie, ceux qui parlent la même langue, etc., sont relativement beaucoup plus faibles et résultent de l'éducation et de l'habitude, plutôt qu'ils ne sont instinctifs. Le sentiment le plus faible est certainement le sentiment général de Vhumanité, qui nous conduit à voir dans chaque homme un frère et un compagnon, et dont découle le sentiment général de la solidarité ou du devoir social. Comment pourrait-il en être autrement chez une espèce qui vit depuis des milliers et peut-être des millions d'années en petites peuplades ennemies, séparées les unes des autres? Comme le sont encore les peuples sauvages actuels, les hommes primitifs étaient tellement dépourvus de tout sentiment humanitaire, que non seulement ils s'entretuaient et se réduisaient mutuellement en esclavage, mais qu'ils se martyrisaient, se torturaient et se mangeaient même les uns les autres.
Malgré tout, et par suite de l'habitude et de la vie en commun, les sentiments individuels de sympathie s'étendent très facilement chez l'homme aux membres d'autres peuples et d'autres races, sur-