‹ La question sexuelleChapitre 39 sur 190 · PHYLOGÉNIE DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

PHYLOGÉNIE DE L'AMOUR

tout lorsqu'il s'agit de sexes différents, si bien que souvent même les ennemis battus et faits prisonniers deviennent plus tard, par suite de la vie en commun, les amis, les époux, etc., de leurs vainqueurs.

Antipathie. — Inversement, on observe couramment des antipathies et des inimitiés individuelles non seulement entre les membres de la même tribu, mais même entre ceux de la même famille dans leurs rapports les plus intimes. Ces dernières haines peuvent, on le sait, devenir telles, qu'elles conduisent au parricide, au fratricide, à l'infanticide, ou à l'assassinat d'un conjoint.

La grande note tragique dans l'existence humaine moderne est due à la nécessité de plus en plus impérieuse de la vie sociale solidaire, de la subordmation de l'individu à la société, chez un être dont les instincts héréditaires sont féroces et les sympathies exclusives, c'est-à-dire vouées à certains individus choisis. Donc social est synonyme de moral.

Phylogénie de l'amour. — La vie sociale des fourmis nous offre quelques analogies très instructives. Malgré l'hostilité intense des différentes colonies de fourmis entre elles, on réussit à obtenir par l'accoutumance, souvent après beaucoup de combats acharnés, des alliances entre des colonies d'espèces différentes. Ces alliances deviennent alors durables. Pareils faits sont très curieux à observer à la période où l'alliance commence à se produire. On voit alors certaines haines individuelles persister encore plusieurs jours, d'une façon plus ou moins accentuée. Certains individus spéciaux du parti qui a été le plus faible sont en particulier maltraités par d'autres individus spéciaux du parti vainqueur. On leur coupe les pattes et les antennes, on les martyrise souvent jusqu'à la mort. Cet acharnement rappelle tristement les sentiments humains! La haine et la dispute entre les individus d'une même colonie de fourmis sont par contre extrêmement rares. Je garantis l'exactitude de toutes ces observations, les ayant faites et répétées souvent moimême et les ayant consignées dans mes travaux sur les mœurs des fourmis. Elles ont, du reste, été confirmées depuis par tous les auteurs.

D'après ce qui vient d'être dit, et surtout si l'on tient compte des innombrables observations de la biologie, on ne peut douter que le sentiment de l'attraction des sexes, c'est-à-dire l'appétit sexuel,

n'ait été la source primitive de presque tous, sinon de tous les sentiments de sympathie et de devoir qui se sont développés chez les animaux et spécialement chez l'homme. Beaucoup de ces sentiments se sont sans doute peu à peu complètement différenciés et rendus entièrement indépendants des sentiments sexuels, tout en formant des séries de conceptions correspondantes et en s'adaptant à divers buts sociaux sous forme de sentiments d'amitié. Ces derniers, à leur tour, sont fréquemment devenus les générateurs de formations sociales et d'un altruisme plus généralisé. Beaucoup d'autres cependant sont demeurés, plus ou moins consciemment, associés "aux appétits sexuels, et c'est certainement là le cas de l'homme

La courte esquisse que nous venons de donner de l'histoire phylogénique de l'amour et de ses dérivés suffit pour faire saisir l'influence immense qu'a exercée la vie sexuelle sur le développement entier, de l'âme humaine.

D'un autre côté, l'on ne doit pas exagérer l'importance actuelle de cette influence. De petits enfants, qui ne possèdent ni appétit sexuel, ni sensations correspondantes, font déjà preuve non seulement de sentiments intenses de sympathie et d'antipathie, de colère et de jalousie, mais encore de commisération, par exemple de tristesse, lorsqu'ils voient souffrir ceux qu'ils aiment; ils peuvent même montrer qu'ils ont déjà le sentiment du devoir et du dévouement désintéressé. Tous ces dérivés phylogéniques des sentiments d'attraction sexuelle se développent donc aujourd'hui chez l'individu longtemps avant l'instinct sexuel lui-même, dont ils sont devenus absolument indépendants. Cela n'empêche pas que, dès que l'instinct sexuel s"éveille, ils sont puissamment influencés par lui, ou s'associent à ses dérivés directs là où les appétits sexuels proprement dits font défaut. C'est ainsi que nous voyons des femmes absolument froides devenir des épouses et des mères aimantes et dévouées, et posséder un sens très développé de la famille. L'amour maternel est un sentiment de sympathie (dérivé du sentiment sexuel), ada{)té ici directement aux enfants, qui sont les produits de la vie sexuelle.

Constellations. — De tout ceci ressort la complication immense des particularités de l'âme humaine qui sont en rapport avec l'amour. Les variations individuelles de la disposition héréditaire aux appétits sexuels, se combinent à l'infini, avec celles des qua-

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