PRÉFACE DE LA QUATRIÈME ÉDITION
devant moi. Voulant tout lire, je me mis donc laborieusement à l'œuvre. Ma première réaction fut celle du dégoût des humains et de la méfiance de tout. Mais j'eus bientôt la joie de constater que je suis une jeune fille très normale, de sorte que cette impression passa bientôt. Je ne m'excitai plus dès lors aux conversations que j'entendis, mais j'y pris un véritable intérêt, et je fus heureuse d'avoir enfin appris à connaître quelqu'un qui nous comprend si bien, nous autres jeunes filles.
« Je suis donc une fille normale, dont les sensations ne sont ni froides ni perverses, et je me suis toujours réjouie, en lisant votre livre, de voir avec quelle vérité vous décrivez nos impressions sexuelles. Celles qui prétendent que nous sentons à cet égard comme les hommes me font rire. Je ne sais plus où vous dites dans votre livre (Hygiène du Mariage, p. 479), que lidée du mariage éveille, chez une jeune fille normale, une sorte d'angoisse et de dégoût, et que ce sentiment disparaît dès quelle a trouvé celui qu'elle aime. C'est extrêmement vrai et finement observé. Je suis parfaitement d'accord avec une amie avec laquelle j'ai souvent discuté à propos de votre livre : nous autres jeunes filles, nous sommes fort peu attirées par le côté purement sensuel au mariage, et nous préférerions voir les enfants venir au monde d'une autre façon que celle voulue par la nature. Cela vous fera peut-être rire; tant pis. Je crois, du reste, que vous comprenez mon sentiment.
« Lorsque j'eus terminé la lecture de votre livre, j'étais devenue absolument tranquille, et mes idées s'étaient éclaircies. Il va sans dire qu'il ne m'est plus possible d'être naïve. Mais je voudrais savoir ce qu'on gagne à pareille naïveté. Il est bien facile d'être innocente quand on ne sait rien, et cela ne compte pas. Je n'ai pas pensé un instant à trouver votre livre immoral, et c'est pourquoi je ne crois pas que vous m'ayez rendue plus mauvaise. Excusez-moi d'avoir été si longue; je n'ai pu abréger dans une question si sérieuse et qui me tient tant à cœur ... », etc.
Yvorne, près Aigle (Suisse), 21 mars 1919
D' A. FOREL