L'AMOUR
D'après ce que nous venons de dire, il est clair que l'amour dérive de deux facteurs : 1° la passion sexuelle momentanée; 2° les sentiments héréditaires et instinctifs de sympathie qvi sont dérivés eux-mêmes de l'appétit sexuel primordial de nos ancêtres animaux, mais qui sont devenus complètement indépendants de cet appétit. Entre ces deux termes se placent les sentiments de sympathie éprouvés par l'individu dans sa vie antérieure, sentiments qui ont été le plus souvent provoqués par l'appétit sexuel pour un individu de l'autre sexe, et qui peuvent être évoqués à l'aide de souvenirs, s'enflammer à nouveau et contribuer puissamment à maintenir la constance de l'amour. Ces différents sentiments passent des uns aux autres par toutes les nuances possibles et réagissent perpétuellement les uns sur les autres. Si d'un côté, par exemple, l'appétit sexuel éveille la sympathie, de l'autre il est éveillé par elle à son tour et s'éteint ou se refroidit, au contraire, sous l'influence d'une conduite mauvaise ou désagréable de la part de celui ou de celle qu'on aime.
Rappelons ici une loi des sentiments de sympathie, loi fort connue, mais ordinairement oubliée dans les calculs humains. L'homme aime surtout ceux pour lesquels il se dévoue et auxquels il fait du bien, et non pas ceux dont il reçoit des bienfaits (1). Il est facile de se convaincre de la réalité de ce fait dans les rapports des parents avec leurs enfants, ainsi que dans le mariage. Lorsque dans ce dernier l'un des deux époux adule par trop son conjoint et le comble trop de prévenances, celui-ci en arrive très facilement à trouver cette adulation toute naturelle et à aimer beaucoup moins son conjoint que par exemple un enfant gâté auquel il voue, de son côté, tous les transports d'une affection irréfléchie et déraisonnable. L'enfant gâté enfin, l'objet d'une pareille affection aveugle, y répond le plus souvent par l'indifférence ou même par l'ingratitude, le dédain et l'impertinence. Si l'on y fait attention, on retrouvera partout dans le monde ce jeu des sentiments qui entrave beaucoup la mutualité dans l'amour. Il peut même concerner les objets inanimés. On aime un jardin, une maison, un livre, pour lesquels on s'est donné beaucoup de mal, et l'on demeure indifférent aux cadeaux les plus beaux et les plus précieux, qui arrivent d'eux-mêmes sans qu'on ait fait le moindre effort pour les obtenir.
(1) CeUe tendance de l'homme a été analysée avec une psychologie très fine par Labiche, dans une de ses plus célèbres comédies : Le Voyage de M. Périchon.
De même, l'enfant se prend d'affection pour un jouet quelconque qu'il a confectionné lui-même, et dédaigne de riches présents de nouvel an dus à l'amour de ses parents. Comme l'a dit un poète :
. . . L'homme ne jouit longtemps et sans remords Que des biens chèrement payés par ses efforts (1) ...
Il y a donc une psychologie profonde dans l'ancien et sage dicton d'après lequel l'amour vrai, c'est-à-dire élevé, s'exprime aussi souvent par le refus que par la condescendance et doit toujours s'associer à la raison. Sans doute, cet amour n'est pas l'amour primitif; c'est un amour à la fois élevé et épuré par sa combinaison avec les éléments de l'intelligence.
Dans le mariage, plus d'un époux comprend la chose à sa façon; il prétend devoir être sévère envers sa femme et envers ses enfants pour ne pas les gâter, étant, cela va sans dire, le seigneur et maître du logis. Point n'est besoin d'une longue explication pour montrer la fausseté de pareille conception Pour être complet, l'amour doit être réciproque, et pour pouvoir demeurer mutuel il exige dans le mariage une éducation mutuelle. Chaque époux doit être sévère avant tout envers soi-même, sans être faible à l'égard de l'autre. Si chacun fait contimiellement tout ce qui est en son pouvoir pour développer le bonheur de l'autre, il fortifiera en lui-mêm.e par ce tracail altruiste ses propres sentiments de sympathie. Cela exige de chaque côté un effort constant et loyal fait sur soi-même, mais on évite par là de voir l'illusion d'un faux amour, provoquée par le mirage des sens, se dissiper comme de la fumée ou même se transformer en haine. Sans être aveugle envers les faiblesses de son conjoint, ou sans arriver à en prendre simplement son parti, il faut apprendre à les aimer comme faisant corps avec la personne à laquelle on a voué son cœur, et employer tout son art à les corriger par l'affection au lieu de cultiver sa propre faiblesse en s'appuyant sur elles. Il ne faut donc ni admirer, ni haïr les défauts de celui ou de celle qu'on aime, mais chercher à les atténuer à l'aide d'un amour intégral, visant à une perfection toujours plus grande.
(1) Sully-Prudhomme, Le Bonheur. X, Le sacrifice.