‹ La question sexuelleChapitre 45 sur 190 · LA JALOUSIE · texte numérisé non relu

LA JALOUSIE

On entend souvent dire d'une femme ou d'un homme qu'ils sont trop peu jaloux, parce qu'ils sont trop indulgents pour les inclinations sexuelles hors mariag-e de leur conjoint. Lorsque pareille indulgence repose sur une indifférence cynique ou sur des intérêts pécuniaires, ce n'est pas le manque de jalousie, mais le manque de sens moral qui est à blâmer. Si elle provient d'un amour réel et raisonné, on doit, au contraire, la respecter hautement et la louer. Je voudrais voir tous les héros de l'honneur offensé et tous les défenseurs de la jalousie réfléchir au cas suivant :

Un homme haut placé et instruit, père de cinq enfants, déjà grands, vivait dans la plus heureuse union. 11 fit un jour la connaissance d'une amie de sa fem,me, personne respectable, très intelligente et de haute instruction. De fréquentes visites et de longues conversations entraînèrent à leur suite une intimité qui se transforma en violent amour réciproque. Les deux amoureux commirent la faute de se laisser aller à un flirt fort avancé. Mais Tamie se refusa pourtant à s'abandonner entièrement. Or, le mari confessait tout à sa femme, ju&qu'aux plus petits détails, et l'amie en faisait autant. Au lieu de devenir jalouse, l'épouse eut le bon sens et le courage de traiter ces deux amoureux non seulement avec indulgence, mais avec une véritable et profonde affection. La loyauté qui régnait chez chaque intéressé facilita beaucoup le dénouement graduel d'une situation difficile, sans que les affections de famille eussent à en souffrir. Mais le dénouement eût été tout aussi paisible si l'amie avait cédé et avait accordé au mari des rapports sexuels communs. En effet, l'épouse elle-même envisagea cette question très sérieusement, avec le calme le plus complet, pour le cas où le feu n'eût pu s'éteindre autrement.

Je demande, en toute sincérité, si pareil traitement à la fois doux et humain d'un amour malheureux, traitement dans lequel les trois intéressés s'appliquaient chacun à éviter tout scandale et tout ce qui eût pu faire tort à leur réputation mutuelle, si c& traitement loyal et bon, dis-je, ne s'élève pas, au point de vue moral, bien plus haut que les scènes de jalousie, les duels, les divorces et toutes leurs conséquences, toutes choses consacrées et même sanctifiées par l'usage?

Je connais aussi nombre de cas où les maris de femmes tombées amoureuses d'autres hommes ont su se conduire d'une façon aussi noble et aussi raisonnable, même lorsque leurs femmes en

étaient arrivées à l'infidélité complète, et les résultats ont toujours été bons. Il va sans dire que je n'entends pas prétendre par là qu'un mari doive supporter indéfiniment la mauvaise conduite de sa femme, pas plus qu'une femme celle de son mari; mais il s'agit là d'autre chose.

Vantardise sexuelle. — Passons à une autre irradiation de l'appétit sexuel mâle : la vantardise sexuelle. Elle provient de l'exaltation du moi découlant de la puissance sexuelle de l'homme. Ce sentiment est sans aucun doute, comme la jalousie, un héritage de nos ancêtres animaux, et il trouve son analogie, ou plutôt sa caricature, chez le coq, chez le paon, chez le dindon et en général chez les mâles richement parés des espèces polygames. Quoiqu'en somme plus innocents, les fruits de cet instinct atavique ne sont pas plus relevés que ceux de la jalousie. Le sentiment de la puissance sexuelle pousse les hommes, surtout ceux qui ont une mentalité inférieure (1), à se targuer de leurs conquêtes sexuelles, en les exagérant. Il va sar\s dire que le succès n'appartient pas au vantard maladroit, mais à celui qui raconte ses exploits insolents et audacieux d'un air détaché. Le don Juan expérimenté dans l'art de séduire se présente aux femmes avec audace et aplomb; il leur en impose d'ordinaire infiniment, quelles que soient du reste sa nullité et son ignorance. Il a compris instinctivement une chose : la faiblesse de la femme vi-s-à-vis des allures mâles, de la mise en scène, de l'uniforme, d'un acte audacieux, d'une moustache conquérante, d'un mot osé. Il a compris que ces feux d'artifices l'hypnotisent, font taire sa raison, et qu'elle est alors capable de s'enthousiasmer pour le chevalier le plus douteux et de se livrer à lui pieds et poings liés, pourvu que l'aplomb ne l'abandonne pas.

La vantardise sexuelle a, du reste, des suites graves pour l'homme lui-même, car elle le pousse à des excès qui dépassent de beaucoup ses appétits et surtout ses besoins naturels. Faute d'autres avantages, il veut briller par ces excès auprès de ses pareils et même auprès des lorettes dont le cerveau n'a été rempli

(1) Je fais remarquer ici que ce sont aussi le plus souvent les hommes sans valeur intellectuelle, faibles de jugement et à cheval sur les principes qui se croient le plus supérieurs au sexe féminin, et qui se comportent surtout en tyrans vis-à-vis de leurs femmes.

Page 1