‹ La question sexuelleChapitre 46 sur 190 · VANTARDISE SEXUELLE · texte numérisé non relu

VANTARDISE SEXUELLE

que d'images sexuelles. Je citerai à ce propres une scène typique que je n'oublierai jamais, et dont j'ai été témoin à Paris, à la fin de mes études.

Un héros du genre cité avait acquis par sa puissance sexuelle une haute renommée parmi les jeunes étudiants de son pays et du Quartier latin en général, .le l'avais connu autrefois et on me parla de lui. Voulant m'initier aux mœurs du Quartier latin d'alors, qui, soit dit en passant, me causèrent un profond dégotit, mes camarades me conduisiretit dans l'une des célèbres brasseries où se rassemblaient les étudiants et leurs femmes. On sait que la femme de l'étudiant du Quartier latin ne se distingue guère de la prostituée vulgaire. Au lieu de racoler dans la rue, elle se limite plus ou moins, et pour un terme généralement court, à des rapports avec un seul individu, son amant, et s'imagine ainsi pouvoir prétendre à une certaine respectabilité, c'est-à-dire par exemple à prendre ses repas avec lui, etc. Dans la brasserie en question, les hommes et les femmes étaient assis autour de chopes de bière, et leur conversation roulait sur les objets les plus grossiers et les plus obscènes, ne se rapportant guère qu'aux organes sexuels et aux détails de l'accouplement. Un de mes compagnons se leva et me présenta au public comme un compatriote et ami du héros dont nous venons de parler, lequel avait quitté Paris depuis peu. A peine son nom eut-il été prononcé, que des cri^ et des applaudissements éclatèrent, comme s'il se fût agi d'une sommité intellectuelle, et du premier coup j'acquis du prestige dans cette noble société, par le simple fait que j'avais été le camarade de la célébrité en question. Ce prestige me dégoûta à tel point, que je me vis dans l'obligation de répondre à ces manifestations par une douche d'eau froide qui y mit fin. Cela donna à l'une des femmes présentes l'occasion de s'écrier : « Imbéciles d'hommes que vous êtes. Croyez-vous que c'est à vous qu'on en a ? On en veut à votre argent et à rien d'autre! » Celle-là avait au moins le mérite de la franciiise et l'esprit de répartie.

La vantardise sexuelle mâle contribue avec l'appétit sexuel à entraîner les jeunes gens réservés et ayant des sentiments relevés, vers les prostituées, contrairement à leurs meilleurs instincts, à leur raison et à leur sens moral. C'est surtout l'alcool qui facilite la défaite de ces derniers, et voilà comment la vie sexuelle de l'homme s'enlise dans un marécage qui recouvre les pires germes de la dégénérescence socale.

L'esprit pornographique. — On nomme érodsmc l'état d'excitation de l'appétit sexuel. Lorsqu'on le cultive artificiellement et sans relâciie, en s'abandonnant à une sensualité purement animale et sans le combiner à des aspirations supérieures intellectuelles ou morales, il se développe dans l'âme humaine des irradiations qu'on peut désigner par le terme d'esprit pornographique. Le cercle entier des conceptions de pareils individus est tellement imprégné d'érotisme, que toutes leurs pensées et tous leurs sentiments en sont colorés. Ils voient partout, même dans les objets les plus innocents, des allusions lubriques les plus malpropres. La femme n'est plus considérée par eux que comme un objet de jouissance sexuelle, et son âme n'apparaît dans le miroir du cerveau de pareils satyres que sous l'aspect d'une ignoble caricature erotique qui dégoûte tout homme capable de sentiments relevés.

Grâce à sa nature ordinairement sensuelle et grossière, l'érotisme mâle a en effet réussi à modeler toute une catégorie de femmes sans caractère à l'idéal de ses désirs. Au lieu de reconnaître sa propre œuvre et la vilaine image de sa propre personne dans ces êtres féminins dénaturés, le jouisseur s'imagine y voir le type normal de la femme, et dans son inconscience il le généralise. Du haut do sa présomption masculine, il se prend alors à mépriser la femme et ne s'aperçoit pas que c'est lui-même qu'il méprise car en somme, au point de vue sexuel, la femme dépendante d'aujourd'hui se plie à l'homme et devient ce qu'il fait d'elle. Le nombre des coïts, leurs raffinements, les dimensions et les formes des organes sexuels, le bonheur d'avoir cocufié d'autres hommes, et surtout le fumier du déchaînement pathologique de l'appétit sexuel, constituent l'objet presque unique des pensées et des conversations des esprits pornographiques. Chacun veut renchérir sur les autres en énormités sexuelles, et la virtuosité de ces messieurs dans ce domaine n'est, en général, dépassée que par leur ignorance et leur incapacité dans tous les autres.

Dans certains cercles de commis-voyageurs, de négociants, d'officiers, d'étudiants, etc., on n'entend souvent rien d'autre du matin jusqu'au soir. Je me souviens d'avoir passé deux jours sur un paquebot de la Méditerranée sans qu'il m'ait été possible de détourner sur d'autres sujets les conversations, qui roulaient sans interrLiption sur des sujets pornographiques. La prostitution, les lorettes et toute cette dégénération sexuelle moderne qui marche

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SOUS le drapeau hypocrite du christianisme, de la civilisation et de la monogamie, ont si bien développé l'esprit et les sentiments pornographiques, que les hommes vivant dans les milieux de débauche, milieux qui s'étendent malheureusement de plus en plus de la ville à la campagne, perdent toute conception des nobles qualités naturelles du sentiment féminin et du véritable amour, ou n'en conservent que quelques lambeaux qu'ils ridiculisent. Beaucoup d'hommes me l'ont avoué, après s'être montrés fort étonnés lorsque je me suis efforcé de leur donner une tout autre conception de l'amour et de la femme, sans y mêler la moindre trace de religion. Sans doute certains éléments meilleurs, tombés par hasard dans la débauche, savent encore parler d'une mère, d'une tante, parfois d'une sœur, pour lesquelles ils professent un culte presque religieux. Celles-là. ils les considèrent comme des êtres à part, comme des espèces de demi-dieux dont la race est perdue, et ils ne s'aperçoivent pas qu'ils les déconsidèrent et les traînent dans la boue par leur mépris et leur conception pornographique de la femme en général, conception souvent alliée, d'ailleurs, à un profond pessimisme.

Dans les cercles relativement normaux et convenables de la société, on taxera, sans doute, notre description d'exagération, parce que les natures un peu plus fines et meilleures ont l'habitude de faire comme l'autruche qui cache sa tête dans le sable, c'est-à-dire de détourner leurs regards avec dégoût du marais pornographique pour ne pas le voir, et de l'éviter ainsi instinctivement. Mais ce manège ne sert de rien. Les faits demeurent tels qu'ils sont.

L'érotisme n'est pas plus un vice que l'anesthésie sexuelle n'est une vertu. Même lorsqu'ils sont bons, les hommes de nature libidineuse ont besoin d'une volonté puissante pour résister à toutes les séductions artificielles qui viennent exciter leur sensualité. Voilà pourquoi le marécage de la débauche engouffre beaucoup d'hommes dont le naturel est bon. En ce sens, les natures froides sont mieux partagées; elles peuvent sans effort se parer de l'auréole d'une « vertu », dont les rayons resplendissants font disparaître dans une douce pénombre les défauts et les faiblesses dont ces natures souffrent dans d'autres domaines.

L'hypociisie sexuelle. — L'hypocrisie est une particularité profondément enracinée de l'âme humaine. On peut affirmer que

quiconque prétend n'avoir jamais été hypocrite ment, tout comme celui qui jure n'avoir jamais menti. Mais nulle part, sauf peutêtre dans le domaine religieux, l'hypocrisie ne joue un rôle plus grand que dans le domaine sexuel. Nulle part on ne ment autant, et les hommes les plus honnêtes sur d'autres points ne se font aucun scrupule de tromper leurs femmes à cet égard. Je ne parle pas même ici de la simulation des sentiments d'amour, car elle est par trop banale, et il ne faut pas être trop exigeant sur ce chapitre, car il y a de fortes circonstances atténuantes.

Tout d'abord, les sentiments erotiques sont capables d'aveugler l'homme sur le moment, au point de le persuader lui-même de la durée éternelle de l'amour et de la fidélité qu'il promet à l'objet de ses appétits, ainsi que de la réalité des attributs célestes sous lesquels cet objet lui apparaît, ou dont il se plaît à le parer. Deux êtres excités mutuellement par la passion sexuelle sont en même temps fascinés par les illusions d'un mirage, qui se dissipe souvent bientôt après, de sorte qu'il n'est pas rare de les voir, dès le jour suivant, se jeter réciproquement à la tête les plus violentes injures.

Ceux qui n'ont pas été témoins de pareils faits peuvent à peine les croire vrais. Il suffit cependant d'être juge d'mstruction ou de parcourir les dossiers de certains procès survenus entre esprits frustes à la suite de querelles d'amour, de finançailles ou de mariages rompus, de séductions, etc., d'étudier les lettres que les deux parties se sont écrites avant et immédiatement après leur querelle, pour s'assurer de l'exactitude de ce que nous venons de dire. Dans les premières lettres, les amoureux s'adulent et se décorent des épithètes les plus hyperboliques, se jurent une fidélité et un amour éternels, et s'illusionnent ainsi l'un l'autre de la façon la plus absurde. On est stupéfié de voir, dans les lettres écrites parfois déjà quelques jours plus tard, les deux mêmes individus s'insulter grossièrement l'un l'autre et se couvrir mutuellement d'ignobles calomnies. Voilà comment la passion sans raison passe des fournaises de l'amour à celles de la haine, entraînant après elle tout l'échafaudage artificiel de ce que l'homme s'imagine être son bon droit basé sur la logique, mais de ce qui n'est en réalité qu'un tissu de contradictions ridicules, produit automatique et inepte de ses états affectifs. Pareils contrastes sont si fréquents qu'on y reconnaît sans peine l'expression d'une loi psychologique due aux mirages des passions amoureuses d'un côté et à la réaction inverse de l'autre.

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