L'HYPOCRISIE SEXUELLE
L'îiypocrisie a cependant un bon côté. Ce n'est pas sans raison que La Rochefoucauld a dit : '( L' hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. » Dans leur nudité, les pensées humaines sont souvent si tristement communes, si offensantes, qu'un peu de fard ne leur messied pas. Dans ce sens, et lorsqu'elle ressort d'un sentiment de honte ou de bienveillance, l'hypocrisie mérite une bonne partie des louanges dont la comble l'humoriste américain Mark Twain dans sa charmante satire : Sur la décadence de l'art de mentir.
Dans la question sexuelle, l'hypocrisie est directement provoquée par la tyrannie et la barbarie de ce qu'on appelle les bonnes mœurs, souvent même par celles des lois En ce sens, elle constitue une réponse de la nature humaine aux formes et aux usages dérivés soit du droit du plus fort, soit des superstitions religieuses, ainsi que des dogmes qui en sont résultés.
Par le terme cVhypocrisie sexuelle, je n'entends pas désigner les formes répugnantes de l'hypocrisie pure et simple, dans lesquelles l'homme exploite l'amour dans un but intéressé, par exemple lorsqu'il le simule pour obtenir une femme riche. Je ne veux parler que des formées de l'hypocrisie décoidant directement de l'appétit sexuel ou de l'amour.
C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour bien juger d0 l'hypocrisie sexuelle, et si j'ai fait spécialement ressortir ses bons côtés, c'est par exemple en vue du mariage, où elle aide à l'éducation des sentiments nobles et élevés chez l'hypocrite même. En vantant les avantages de sa moitié et en les faisant briller d'une façon un peu exagérée, on les fait paraître plus nobles et meilleurs. Si l'on passe son temps à se dire des vérités désagréables, on a tôt fait d'étouffer et de tuer l'amour. Par contre, si chacun attribue à l'autre d'aussi belles qualités que possible, chacun en arrive finalement de plus en plus à se persuader que l'autre les possède vraiment, et il les réalise alors lui-même en partie du moins; « on les acquiert pour les posséder » (Gœthe).
La pire des hypocrisies est celle qui est le produit de vils intérêts pécuniaires ou d'un appétit sexuel grossier, sans amour, ou enfin de la pression des mœurs conventionnelles ou religieuses. La bonne hypocrisie consiste dans la répression de tout ce qu'il y a de vil parmi les sentiments, les inclinations et les passions qu'on éprouve, dans le fait qu'on s'efforce de le cacher aux autres, voire à soimême, et de se suggérer en son lieu et place autant de qualités
aimables que possible, afin de fortifier, d'une façon désintéressée, l'objet de son amour dans ses sentiments nobles et bons. Ce genre d'hypocrisie est en réalité un produit indirect des sentiments altruistes. On s'aperçoit avec douleur, en réfléchissant, soit de l'absence de sentiments spontanés de sympathie, soit même de la présence de sentiments de dégoût et de mauvaise humeur, et l'on s'efforce de cacher la chose par des expressions sympathiques, pour lesquelles on cherche un objet et auxquelles on voudrait donner un caractère durable. Des efforts loyaux faits dans ce sens réussissent souvent à corriger peu à peu l'humeur égoïste dont on est affecté et à faire naître les sentiments que l'on désire éprouver. Il ne faut pourtant pas, en ne voyant qu'un côté de la question, laisser dégénérer de pareils efforts en un aveuglement maladroit: cela n'aurait pour effet que de gâter la personne qu'on aime.
Amour des égoïstes, des impulsifs, etc. — Il va sans dire que les irradiations psychiques du sens sexuel sont fortement influencées par l'individualité de celui qui aime. L'égoïste aime d'une façon naïvement égoïste. Les phrases et les belles paroles ne lui manquent pas, mais, d'après lui, il va de soi que tous les sentiments et tous les égards sont dus à sa chère personne, tandis qu'il réduit à un minimum ses devoirs envers l'objet de son amour intéressé. Il lui débite et se débite à lui-même, sur les devoirs de la vie, des sentences et des principes qui correspondent à sa propre manière de sentir; il exige beaucoup de l'autre et lui donne très peu, ce dont il ne se rend, du reste, que fort mal compte. L'homme bon, à sentiments altruistes, ressent les choses d'une façon inverse : il exige très peu des autres et beaucoup de lui-même.
Les natures calmes aiment fort différemment des natures vives et sentent aussi autrement qu'elles en amour. De même les imbéciles aiment autrement que les gens intelligents, et les gens bien élevés autrement que les manants. La volonté joue ici aussi un grand rôle. La faiblesse et l'impulsivité se retrouvent dans l'amour, aussi bien que l'énergie et la persévérance. Sur ce dernier point, la femme prouve sa supériorité, laquelle ressort de la plus grande constance de son amour. Il n'est donc pas un domaine de l'âme qui ne puisse être influencé par l'amour ou qui ne réagisse à son tour sur lui.