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LA PRUDERIE. — LE SENTLMENT DE LA PUDEUR

Les occupations les plus purement intellectuelles sont facilitées par un amour heureux qui vivifie, tandis qu'elles sont ordinairement entravées par les chagrins d'amour. On peut dire plus. Les héros de la raison eux-mêmes, si fiers de leur sens rassis, les savants par exemple, sont souvent bien plus influencés qu'on ne le croirait dans leurs opinions scientifiques par leurs sentiments affectifs. Sans que l'homme s'en aperçoive, ses sentiments s'insinuent dans les opinions qu'il croit être de nature purement intellectuelle, et les dirige à son insu avec bien plus de force qu'on ne se l'imagine d'ordinaire. Il va sans dire que pareilles influences agissent principalement sur les individus disposés à la sentimentalité. En amour, ces individus ressemblent à des épées à deux tranchants; l'intensité de leurs réactions affectives et de leurs sentiments les pousse en moins de rien d'un extrême à l'autre, les faisant passer du bonheur fou au désespoir ou à la fureur. La situation devient plus grave encore quand de pareils orages éclatent chez les individus de volonté faible et impulsive ou d'intelligence bornée. C'est bien souvent en telles circonstances que se forment des alliances mal assorties, sans fidélité, qui amènent des querelles violentes et même parfois des crimes passionnels. Surtout lorsque la jalousie entre en jeu, l'on voit souvent l'homme tuer la femme ou se donner la mort.

Il semblerait qu'un tel crime ne pût jamais relever que de l'égoïsme; c'est, en effet, fréquemment le cas, mais pas toujours. Le désespoir pur peut souvent conduire à de tels actes, sans qu'il existe aucun motif de vengeance, ni même de jalousie. L'orage des passions pousse les têtes faibles à des coups de théâtre impulsifs, dont il est extrêmement difficile d'analyser les motifs. Après ces tragédies de meurtre précédant le suicide, lorsque le meurtrier survit, on l'entend souvent s'exprimer à peu près comme suit: « J'étais dans un tel état de désespoir et d'excitation que je ne voyais pas d'autre issue que la mort pour nous deux. »

La prudeiie. — Le sentiment de la pudeur. — Le sentiment de la pudeur a son origine dans la crainte de tout ce ciui est nouveau et inhabituel, crainte compliquée d'une forte timidité naturelle. Ce sentiment est surtout puissant chez les enfants, ciui ont avant tout honte de ce qui sort de leurs habitudes et de celles de leurs

camarades. Le sentiment de la pudeur sexuelle de l'homme repose donc sur la timidité et sur la crainte de ne pas faire comme les autres. Envers les femmes, ce sentiment se trahit par une gaucherie et une maladresse derrière lesquelles Térotisme se dissimule souvent fort mal. L'homme timide et pudibond cherche soigneusement à cacher ses sentiments sexuels aux autres. L'objet de la pudeur est en lui-même fort indifférent à la psychologie de ce sentiment, et la honte est quelquefois inspirée non seulement par des choses très diverses, mais même par des choses opposées. Tel jeune homme a honte de paraître erotique, tel autre, au contraire, de le paraître trop peu, selon l'opinion de son entourage.

La pudeur dépend de la mode selon laquelle on a l'habitude de couvrir ou de découvrir certaines parties du corps, et les peuples qui vivent nus ont aussi bien honte des vêtements que nous avons honte de la nudité. L'homme s'habitue, du reste, très vite à la mode, et la même miss anglaise, qui rougit et s'indigne à Londres lorsqu'elle aperçoit trois centrimètres de peau nue sur le bras ou la jambe d'un individu, trouve bientôt tout naturel, sous les tropiques, de voir des nègres, nus comme la main, prendre leurs ébats en sa présence.

Le développement artificiel et systématique d'un sentiment exagéré de pudeur produit la pruderie, dont les résultats très mauvais sont cependant moins dangereux que ceux de l'esprit pornographique. Il existe des jeunes gens si pudiques, que la seule pensée des phénomènes sexuels les surexcite et les angoisse horriblement. En associant leurs propres sentiments erotiques, dont ils éprouvent de la honte, aux conceptions sexuelles: ils revêtent celles-ci d'attributs terrifiants et en deviennent tout à fait malheureux; ils sont ainsi souvent poussés par leur timidité à la masturbation. Ils s'effraient aussi de cette dernière d'une façon excessive et se représentent ses effets sous un aspect si affreux qu'ils se croient perdus. Leurs sentiments exagérés de pudeur leur enlèvent même souvent le courage de confier leur désespoir à quelque âme charitable. Les uns se moquent d'eux, tandis que d'autres leur débitent des énormités, qui confirment leur terreur et la poussent à l'extrême.

Le sentiment sexuel de pudeur devient très souvent maladif et se combine alors facilement avec des états sexuels pathologiques.

La pruderie est pour ainsi dire une pudeur sexuelle codifiée et dogmatisée. Elle manque son but, car l'objet de la pudeur est pure-

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