‹ La question sexuelleChapitre 50 sur 190 · LES VIEILLES FILLES · texte numérisé non relu

LES VIEILLES FILLES

compensation à l'amour sexuel, pour ne pas perdre leur naturel et devenir des êtres racornis ou des égoïstes inutiles. Mais, si le; vide laissé par l'amour est chez elle plus grand, la femme possède une telle énergie et une telle persévérance naturelles, jointes à une si grande faculté de dévouement, qu'en somme elle est plus capable que l'homme d'accomplir le travail qu'exigent les lacunes de son existence. Malheureusement, beaucoup de femmes ne le comprennent pas. Par contre, celles qui, fortement douées, se vouent à des œuvres sociales philanthropiques, à la culture de l'art ou de la littérature, ou encore, moins bien partagées, au soin des malades ou à d'autres métiers utiles, avec toute l'intensité et la puissance de leur volonté, au lieu de s'amuser à des futilités, celles-là, dis-je, peuvent se distinguer à un tel point dans de pareilles branches de la vie sociale et y trouver une telle satisfaction, qu'elles se procurent ainsi une compensation réelle, quoique relative, au bonheur de l'amour.

A cet égard, on a autrefois bien mal jugé la femme. Le mouvement moderne qui tend à son émancipation démontre de plus en plus ce dont elle est capable et promet beaucoup pour l'avenir.

Quant à la vieille fille demeurée seule avec son égoïsme, ses manies et ses bizarreries ne laissent rien à désirer et dépassent, en général, celles du vieux garçon. Elle n'a pas la faculté de créer quelque chose d'original à l'aide de ses propres combinaisons intellectuelles, de sorte qu'ayant perdu l'amour, toute sa mentalité se racornit. Le chat, le petit chien, les soucis qu'elle se crée chaque jour au sujet de sa chère personne et les soins méticuleux de son petit ménage finissent par occuper son âme entière à côté de ses quelques manies spéciales. Il n'est pas étonnant que de tels êtres causent, en général, une impression pitoyable et ridicule. Nous devons cependant plaindre ces fruits secs de l'arbre de la vie.

Entre les deux extrêmes il existe toute une catégorie de femmes non mariées, dont l'amour sexuel trouve une compensation dans l'amour qu'elles portent à un parent ou à un ami, homme ou femme, amour qui, pour n'être pas sexuel, n'en est pas moins ardent. Pareille occupation de leurs sentiments améliore leur état d'âme et en remplit partiellement les vides. Elle ne suffit cependant pas à l'ordinaire et ne constitue qu'un pis-aller. Par son exclusivisme, ce genre de dévouement produit souvent de mauvais résultats, car son horizon est trop borné. Si l'objet, en général trop choyé, de l'amour de la vieille fille vient à mourir ou à l'aban-

donner, celle-ci perd la tête; le chagrin, l'amertuine et le pessimisme ne la quittent plus, à moins qu'elle ne trouve dans l'exaltation religieuse un dérivatif consolateur, qu'on observe souvent aussi chez les autres femmes privées d'amour. Cette dernière particularité se rencontre, du reste, chez toutes les catégories de femmes, même chez les femmes mariées déçues dans leur amour, chez nombre de veuves, etc.

Passivité de la femme. — Appétit sexuel. — L'amour idéal ne devrait jamais être Tégoïsme à deux. Qu'advient-il, en effet, lorsque deux êtres vivent exclusivement Fun pour l'autre, si l'un d'eux vient à mourir? On voit le survivant tomber dans un désespoir inconsolable, tout ce à quoi son cœur était attaché est mort, parce que son amour n'a pas su rayonner au delà et ne s'est pas étendu aux autres humains, ni aux œuvres sociales. La femme, surtout la veuve, devient alors un être aussi pitoyable en son genre que la vieille fille, quoique sous une autre forme, dès qu'elle a perdu l'objet de son amour exclusif. Voilà pourquoi nous exigeons un travail social, non seulement des célibataires, mais encore des couples qui s'aiment.

Nous insistons encore sur le fait que. chez la moyenne des femmes normales, surtout chez les jeunes filles, l'appétit sexuel est subordonné à l'amour. Chez la jeune fille, l'amour est un mélange d'admiration exaltée pour le courage et la grandeur masculins et de besoin ardent d'affection, de caresses et de maternité. Elle veut être dominée en apparence par un homme, mais le dominer par le cœur. Joint au rôle passif de son sexe, ce sentimentalisme de la jeune fille produit chez elle un état d'exaltation qui confine souvent à l'extase et qui brise alors toute résistance de la volonté et de la raison. La femme se donne ou se soumet à l'homme pour lequel elle s'est enflammée d'elle-même ou qui a su la conquérir ou l'hypnotiser. Elle est vaincue par ses embrassements; elle le suit sans résistance et, dans un pareil état d'âme, elle est capable de toutes les folies.

Quoique plus violent et plus impétueux dans son amour, l'homme perd en somme bien moins son sang-froid que la femme. On peut donc bien dire qiie la puissance relative du sentiment est en moyenne plus grande chez cette dernière, malgré son rôle passif.

Nous ne pourrons jamais assez protester contre la manière dont nos viveurs modernes dénigrent la femme et la méconnaissent. Dans la manière dont une jeune fille exaltée s'abandonne à leurs appétits sexuels, dans les caresses et clans l'extase de son amour, ils croient voir la preuve d'un érotisme purement sensuel, identique à leur désir libidineux du coït, tandis qu'en réalité il n'en est le plus souvent pas question, au début du moins. Le premier coït est ordinairement douloureux pour la femme; souvent il lui répugne ou même l'indigne. Nombreux sont les cas où des jeunes filles, lors même qu'elles connaissent les terribles dangers sociaux et individuels de leur faiblesse, lors même qu'elles en ont peut-être déjà éprouvé une fois les suites, laissent l'homme abuser d'elles sans un mot de plainte ou de reproche, sans trace de jouissance sexuelle ni d'orgasme vénérien, uniquement pour faire plaisir à celui qui les désire, parce qu'il est si gentil, si bon, et qu'un refus lui ferait tant de peine. Dans sa passion violente et dans son égoïsme, l'homme est, en général, incapable de saisir la portée de ce stoïcisme d'une âme qui se donne ainsi au mépris de tous les dangers et de tous ses intérêts. 11 confond complaisamment ses propres appétits avec les sentiments de la femme et trouve dans cette fausse interprétation de la psychologie féminine les excuses à la lâcheté dont il fait preuve quand il cède à ses passions. La psychologie de la jeune fille qui se donne a été admirablement dépeinte par Gœthe dans sa « Gretchen » (Faust) ainsi que par Maupassant en diverses occasions.

11 faut connaître tous ces faits pour estimer à sa juste valeur l'ignominie de nos institutions sociales et leur portée pour la vie de la femme. Si les hommes ne méconnaissaient pas tant les femmes et surtout s'ils avaient conscience de l'injustice profonde de nos mœurs et de nos lois à leur égard, les moins mauvais au moins ne pourraient se décider à séduire les jeunes filles avec la légèreté qui leur est habituelle, pour les abandonner ensuite lâchement avec l'enfant qu'elles ont d'eux comme ils le font si souvent. Il va sans dire que je parle ici de ] 'amour véritable et non pas du chantage si fréquemment pratiqué par des femmes de caractère bas ou déjà dressé au vice.

Je ne parle pas non plus de l'érotisme, qui existe réellement chez beaucoup de femmes, surtout chez celles qui sont déjà expérimentées en matière sexuelle, érotisme que personne ne conteste.

Par contre, il ne manque pas de femmes qui trompent leur mari et se laissent séduire par n'importe quel don Juan, bien que de toute leur vie elles n'aient jamais eu le moindre appétit sexuel, ni ressenti un seul orgasme vénérien. Elles se laissent traîner dans la fange, arracher leur fortune, leur réputation et leur famille; elles se laissent même fouler aux pieds par leur séducteur et lui conservent malgré tout leurs faveurs. On les diffame, on les traite de femmes sans caractère, sans honneur et sans notion du dévoir. Ce sont simplement de pauvres êtres faibles et incapables de résister aux suggestions masculines. Avec une bonne direction psychologique, elles seraient souvent devenues les meilleures femmes, actives, dévouées, gaies et faciles à vivre. On aura peut-être peine à le croire, et c'est pourtant vrai : on trouve parfois dans cette catégorie des femmes douées, même supérieurement douées! On dit alors d'elles que le sens moral leur manque. Ce n'est pas toujours exact. A d'autres égards, elles peuvent être fidèles à leur devoir, dévouées, parfois même énergiques et héroïques. Mais elles subissent l'influence masculine à un tel degré, qu'elles ne peuvent concevoir comment on peut lui résister. Elles trouvent qu'il est tout naturel de lui céder, que cela ne se peut contester, et leur âme ne comprend pas que l'abandon complet de leur corps à l'homme qu'elles aiment ou subissent ne doive pas nécessairement suivre immédiatement l'abandon de leur cœur ou même simplement le premier baiser. Il leur est impossible de faire des différences ou de tracer des limites.

De pareilles femmes se font ordinairement encore plus mépriser des autres femmes que des hommes égoïstes et vaniteux qui leur donnent le coup de pied de l'âne, dès qu'ils ont abusé de leur complaisance. En pareil cas. où la suggestion masculine remplace souvent l'amour, le mépris féminin n'est pas toujours exempt d'un brin de jalousie plus ou moins inconsciente.

L'idéalisme chez la femme. — Je viens de parler de cas extrêmes, quoique très fréquents ; ils donnent la note d'un phénomène général de l'amour féminin dans son exaltation. Il va sans dire que les femmes sérieuses, raisonnables, d'un caractère élevé et surtout d'un sens rassis, se comportent tout autrement et de façon bien plus avisée, si profond que soit leur amour. Cependant, le trait que nous venons de décrire se retrouve presque toujours au fond de tout amour vrai et puissant de la femme, quelque voilé, dissimulé et maîtrisé qu'il puisse être ou paraître.

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