ETHNOLOGIE ET HISTOIRE DE LA VIE SEXUELLE DE L'HOMME ET DU MARIAGE
Il faut absolument se garder, dans l'étude de la question sexuelle, du subjectivisme et de toute théorie préconçue, et se tenir aussi éloigné (le la sentimentalité que de Térotisme. Ces deux écueils jouent un rôle considérable dans l'étude de la vie sexuelle humaine. Présentée d'une façon consciencieuse et scientifique l'histoire du mariage nous fournit le matériel le plus sûr pour bien juger des rapports sexuels de l'homme dans sa vie sociale. C'est par ce matériel que nous pouvons connaître l'importance relative des différents facteurs sexuels psychologiques et psycho-pathologiques dans l'évolution sociale. Mais, pour fournir un matériel valable, l'histoire ne doit pas seulement être basée sur des sources sûres et véridiques; elle doit offrir une étude comparée des rapports sexuels qui existent chez la plupart des peuples actuellement existants, sinon chez tous. Les peuplades sauvages actuelles ressemblent sans aucun doute bien plus aux peuples primitifs que notre grande agglomération hybride du monde civilisé. De plus, les études approfondies de la science ethnologique moderne nous les font connaître d'une façon bien plus sûre que les données incertaines et incomplètes, souvent fabuleuses, que nous fournit sur nos ancêtres directs l'histoire des peuples primitifs, même aidée des documents antiques de toute nature. Je parle ici, cela va sans dire, de l'histoire tout à fait primitive et non de celle des grandes civilisations grecque, romaine et autres, dont la littérature et les monuments sont d'une telle importance que nous pouvons revivre avec elles. Malheureusement, l'exactitude des observations ethnologiques, et surtout leur interprétation, laissent encore beaucoup à désirer.
Edouard Westermark, professeur à Helsingfors, nous a fourni dans son Histoire du mariage humain une œuvre monumentale, qui brille non seulement par la richesse et l'exactitude de matériel qu'elle contient, mais encore par la clarté et le bon sens de sa saine critique. Je veux donner ici un résumé des résultats de Westermark, car il s'agit d'un objet qui sort du domaine de mes propres études. C'est avec grande raison que l'auteur finlandais a tenu à rassembler un matériel considérable d'observations pour éviter les conclusions erronées. Il met le lecteur en garde contre la généralisation abusive, qui consiste à attribuer sans autre preuve à nos ancêtres primitifs certaines coutumes des peuplades sauvages actuelles. *
§ 1- — Origine du mariage.
Au chapitre V nous avons parlé de la phylogénie de l'amour en général. Nous avons vu que certains animaux relativement inférieurs, comme les fourmis et les abeilles, font preuve d'un altruisme social instinctif bien plus considérable que celui de l'homme, tandis que d'autres animaux, tels que les oiseaux, nous sont supérieurs au point de vue de la fidélité conjugale monogame. Mais il s'agit là d'analogies dues à des phénomènes dits de convergence, et ces animaux n'offrent guère pour nous que l'intérêt d'objets de comparaison fort éloignés.
En ce qui concerne le mariage chez l'homme primitif, nous ne pouvons et ne devons nous comparer qu'aux animaux actuels les plus rapprochés de nous, les singes anthropoTnorphes. Westermark insiste avec raison sur ce point.
Chez la plupart des mammifères, le mariage, si l'on peut donner ce nom à leurs unions sexuelles, n'a qu'une durée très courte, qui dépend du temps nécessaire à la procréation d'une seule portée de petits. Après l'accouplement, le mâle s'inquiète en général peu de la femelle; il la protège cependant pendant un certain temps. Chez les singes anthropomorphes (orang-outan, chimpanzé, gorille, gibbon) nous voyons, autant que leurs mœurs ont pu être dévoilées, se constituer un mariage monogame, avec établissement d'une vie de famille. Le mâle protège sa femelle et ses petits. On trouve fréquemment chez de pareils couples des enfants d'âge différent, ce qui démontre l'existence d'une fidélité conjugale se prolongeant
au delà d'une portée. Tandis que la fenrielle et les petits demeurent dans leur nid, perché sur un arbre, le mâle, assis au pied, veille à la sûreté de sa famille.
Pour Westermark, il doit en avoir été de même chez l'homme primitif. Composée du père, de la mère et des enfants, la famille fut chez l'homme primitif une institution générale, qu'elle reposât sur la monogamie, sur la polygynie ou sur la polyandrie. Le femme soignait les enfants, et le mari protégeait la famille. Sans doute, le mari ne paraît pas avoir eu particulièrement à cœur le bien-être de sa femme et de ses enfants; il cherchait surtout à satisfaire son appétit sexuel et son orgueil. 11 se rendait cependant utile en construisant le nid, ou si l'on veut la hutte, en se procurant par la chasse les aliments nécessaires, enfin en défendant sa famille par la force et les armes.
La plupart des légendes racontent que l'homme vécut primitivement dans la promiscuité, c'est-à-dire dans la communauté sexuelle des hommes et des femmes, sans mariage, et que tel ou tel dieu ou telle loi a institué le mariage. Mais cette opinion, admise encore par la plupart des auteurs modernes, est complètement fausse. Westermark la réfute d'une façon magistrale, à l'aide de documents absolument écrasants.
Le devoir pour le mari d'alimenter la famille constitue une loi tout à fait générale chez les peuples sauvages. LTne confirmation de cette loi se trouve dans le fait que le plus souvent, dans les races polygames, l'homme n'a droit qu'à autant de femmes qu'il peut en nourrir. Tout homme doit prouver par certaines épreuves héroïques qu'il est capable d'alimenter sa famille. Même après le divorce, le mari conserve des devoirs, qui peuvent même être transmis à ses héritiers. Par exemple, s'il vient à mourir, il y a, chez divers peuples, obligation pour son frère d'épouser sa veuve. Les devoirs du mari semblent être un héritage des singes supérieurs, chez lesquels la fidélité conjugale dure plus longtemps que l'appétit sexuel. Cette fidélité a donc des racines phylogéniques profondes dans notre nature, et nous verrons plus tard (chap. XIII) que nous ne pouvons en faire abstraction sans compromettre notre état social.
Qu'est-ce que le mariage? Voici la définition très compréhensive qu'en donne Westermark : Le mariage est une union sexuelle plus ou moins durable entre des hommes et des femmes, union qui s'étend au delà de l'accouplem.ent, au moins jusqu'à la naissance de l'enfant.
D'après cette définition, il peut exister des mariages monogames, polygynes et polyandres, ainsi que des mariages par groupes et des mariages à terme. Il va sans dire que les unions monogames persistantes, que nous avons appris à connaître chez les oiseaux et chez les singes supérieurs, sont, d'après cette définition, de vrais mariages, des mariages de meilleur aloi même que ceux de bien des hommes.
Chez les animaux qui ont une période de rut déterminée, le mariage ne peut pas reposer seulement sur l'appétit sexuel, c'est-àdire sur l'érotisme égoïste, sans quoi il cesserait avec le rut. Il découle de ce simple fait que la sélection naturelle et la mnème (l'engraphie, voir plus haut) ont fait dériver des appétits sexuels certains instincts sociaux, c'est-à-dire altruistes, dans le but de conserver l'espèce par la protection des enfants. Sans être le seul moyen de maintenir l'espèce, de pareils instincts constituent certainement un élément important de conservation.
La famille est donc la racine même du mariage. Ainsi s'explique ce fait que, chez beaucoup de peuples, ce dernier ne devient valable qu'après la naissance d'un enfant. Dans nombre de formes du mariage par achat, la femme est même tenue de rendre à son mari la somme payée pour son acquisition si elle reste stérile, et chez beaucoup de sauvages on ne célèbre la noce qu'après la naissance du premier enfant. A Bornéo et en Birmanie, les rapports entre les sexes sont libres jusqu'à ce que grossesse s'ensuive; c'est celle-ci qui détermine les devoirs du mariage. A cet égard, ces sauvages sont plus justes et plus sages que nous.
Chez l'homme, une raison spéciale milite encore en faveur du mariage. L'homme n'a pas de période de rut. Chez les animaux, la période du rut est, en général, réglée de façon que les petits naissent précisément à l'époque de l'année où ils trouveront la nourriture la plus abondante. C'est ainsi que le muscardin s'accouple en juillet et met bas en août, au moment où les noisettes mûrissent, tandis qu'au contraire les éléphants, les cétacés et certains singes, qui trouvent en toute saison leur nourriture, ne s'accouplent pas à une époque déterminée.
Les singes anthropomorphes néanmoins ont une période de rut, et on trouve quelque chose d'analogue chez certaines races humaines (Californiens, Hindous et certains Australiens) au printemps, où se produisent de véritables orgies sexuelles. Chez l'homme, il n'exi.ste aucune corrélation particulière entre l'éro-
tisme et la possibilité de subvenir facilement à Talimentation des enfants au moment de leur naissance. On observe néanmoins, en général, une recrudescence de l'appétit sexuel au printemps et au commencement de Tété, recrudescence de laquelle résulte une augmentation du nombre des conceptions. Ce fait est probablement dû à ce que les enfants nés en automne et en hiver sont plus résistants. Du reste, la sélection naturelle a presque entièrement cessé chez les peuples civilisés, grâce aux moyens artificiels usités pour élever les enfants et à la diminution qui en résulte pour leur mortalité.
Nous voyons, en résumé, que l'institution du mariage chez rhomme n'est pas sous la dépendance de l'excitation de l'appétit sexuel, car celle-ci est, en somme, continue.
§2. — Ancienneté des institutions matrimoniales.
Le fait que les singes anthropomorphes ne produisent à la fois qu'un petit, faible et dépendant, dont l'enfance est longue, a été probablement l'origine du mariage. Kautsky dit que chez l'homme primitif l'enfant appartenait au clan; c'est là une erreur. A l'origine, les sociétés humaines se composaient de familles ou plutôt d'associations de familles. Chez l'homme primitif, ce sont ces familles qui jouent le rôle fondamental et qui constituent partout le noyau de la société. Chez le singe anthropomorphe, nous trouvons déjà la famille, mais pas encore le clan. Tel a dû être aussi le cas des pithécanthropes ou d'autres formes transitoires éteintes. En fait, nous voyons actuellement encore les sauvages les plus grossiers vivre bien plutôt en familles isolées, comme les mammifères, carnassiers, qu'en clans ou en tribus. Tel est le cas, par exemple, des Weddas sauvages et chasseurs de Ceylan, des indigènes de la Terre de Feu, des Australiens occidentaux, des Boschimans, des Esquimaux et de certains Indiens sauvages du Brésil; ils sont ainsi dans de meilleures conditions pour se procurer leur subsistance.
A l'époque primitive, l'homme vivait donc en famille, du produit de sa chasse. Plus tard, l'esprit de découverte, la nourriture plus abondante fournie par l'emploi des trappes à gibier et par la
culture des plantes permirent aux hommes de vivre en hordes. C'est ainsi que le développement intellectuel a été la première cause de la vie sociale de l'homme, et Lubbock fait certainement erreur lorsqu'il considère l'établissement des clans comme remontant plus haut que les premiers débuts de la civilisation. En résumé, après s'être dûment étayé de faits et de preuves, Westermark répond comme suit à la question :
1^ A aucune époque de l'humanité la vie de famille n'a été remplacée par la vie de clan;
2° La vie conjugale est un héritage d'ancêtres vivant d'une façon analogue à celle des singes anthropomorphes actuels;
3^ Quoicjue moins intimement et moins constamment lié aux enfants que la mère, le père a toujours été chez l'homme le protecteur de la famille.
§ 3. — Critique de la doctrine de la promiscuité.
La plupart des sociologues croient, avec Lubbock, Bachofen, Mac Lennan, Bastian. GiraudTeulon, Wilkens et autres, que l'homme primitif vivait en promiscuité sexuelle. Si l'on comprend dans la notion du mariage la polygamie (polygynie), la polyandrie et le mariage à terme, comme le fait Westermark, l'opinion de ces auteurs est absolument fausse. Ce qu'ils ont considéré comme promiscuité revient finalement toujours, même chez les indigènes de Taïti, ceux dont la vie est la plus débauchée, à l'une de ces dernières formes de mariage. L'auteur qui a mis le plus de confusion dans la question est Fison avec ses théories dogmatiques sur les Australiens du Sud. Obligé de convenir que la promiscuité n'existe pas chez ces peuples, il prétend néanmoins qu'elle a existé autrefois. Curr, qui les connaît bien mieux que Fison, a prouvé que les Australiens sont normalement monogames.
Les données analogues de Bastian, Wilkens, etc., sur les Kustchins, les habitants de la Terre de Feu et d'autres sont tout aussi fausses. Chez aucun peuple de l'Afrique n'existe la communauté des femmes; chez tous, l'homme est, au contraire, extrêmement jaloux. Si l'on observe parfois quelque chose d'analogue à la promiscuité ce n'est nullement chez les peuples primitifs et sauvages, mais, au contraire, chez des peuples déjà fort civilisés,
par exemple, les Butias bouddhistes, chez lesquels l'homme ne connaît ni honneur, ni jalousie. Les Weddas sauvages sont monogames. Un de leurs proverbes dit : « La mort seule sépare la femme de l'homme».
Il n'existe en réalité qu'une seule véritable promiscuité : la prostitution, tant chez les barbares que chez les peuples civilisés modernes. Ceux-ci l'ont introduite après coup chez les sauvages, en les asservissant au profit de leur propre lubricité. Chez beaucoup de sauvages il existe, au contraire, une monogamie très sévère : ils punissent de mort tout séducteur et tout enfant illégitime, ainsi que sa mère. Ailleurs règne, il est vrai, une grande liberté sexuelle avant ou après le mariage. Il est impossible de fixer des règles. Un fait peut cep^endant être considéré comme général : la dépravation sexuelle des peuples sauvages provient le plus souvent de l'influence des civilisés, dont la lie émigré dans les pays incultes et y implante systématiquement l'immoralité et la débauche. Ce sont les colons blancs qui s'approprient brutalement les femmes des peuples sauvages pour les dresser à la prostitution sous ses pires formes. Ce sont les colons blancs qui introduisent les boissons alcooliques, aliment du vice, qui désagrègent, grâce à leur emploi, les mœurs les plus honnêtes et les plus fidèles, et qui finissent par les désorganiser.
Certains clans arabes exploitent les habitudes de prostitution des Européens, en envoyant leurs jeunes filles dans les maisons publiques pour y gagner de l'argent. Dès qu'elles croient avoir gagné ainsi une fortune suffisante, elles entrent chez elles et épousent un de leurs compatriotes. On observe encore des faits analogues chez d'autres peuples.
A ce propos, Westermark signale le fait que plus une civilisation est avancée, plus le nombre des naissances illégitimes est grand et plus la prostitution est répandue. En Europe, dans les villes, la proportion des enfants naturels et des prostituées est à peu près double de ce qu'elle est à la campagne. Ce fait, qui est général, montre combien il est absurde de considérer la promiscuité comme un état primitif; c'est, au contraire, un fruit pourri de la civilisation et surtout de la demi-civilisation. Partout les mœurs primitives sont en général chastes, et c'est la civilisation qui les corrompt. En Europe, la prostitution augmente à mesure que le mariage devient plus rare; c'est ce dernier qui constitue l'état primitif et normal.
Westermark concède sans doute, conime nous l'avons vu. que la liberté des rapports sexuels existe avant ou après la mariage chez diverses tribus. Mais il fait, d'un autre côté, remarquer que, malgré cela, l'habitude d'un choix soigneux existe toujours chez ces peuples, ce qui rend leurs unions relativement durables. Il cite par exemple les Tounghtas de l'Inde, qui ont des rapports sexuels libres avant le mariage, mais chez lesquels ces rapports conduisent presque toujours au mariage; ce peuple considère la prostitution comme déshonorante.
Nous devons cependant faire une objection à Westermark. En elle-même, la promiscuité n'est pas nécessairement la prostitution, car la notion de cette dernière comprend avant tout celle de la vente de son propre corps, ce qui n'est pas le cas dans la promiscuité. Le fait fondamental qui nous empêche absolument d'admettre une promiscuité primitive chez les peuples sauvages est le suivant. Dès que les deux sexes sont lilires, l'instinct monogame de la femme d'un côté et la jalousie des deux sexes de l'autre tendent constamment à rétablir le mariage. Une véritable promiscuité ne pourrait subsister que moyennant une sorte d'obligation légale telle qu'elle a existé dans la colonie des Oneidas à New- York. Dans cette colonie, les membres s'engageaient formellement à des rapports sexuels mutuels et libres. N'oublions pas que la prostitution ne s'entretient chez la femme que par l'appât du lucre et qu'elle cesserait immédiatement si cet élément disparaissait.
Avant la Réforme, il existait en Ecosse une singulière coutume dite hand-fasting. Sur le marché public, les jeunes gens avaient le droit de se choisir une compagne pour un an. Au bout d'un an, les deux conjoints redevenaient libres et pouvaient alors se marier ou non, selon leur gré.
D'un aute côté, Lubbock cite certaines coutumes de la Grèce et de l'Inde, le culte du phallus, par exemple, qui oblige les jeunes filles à se donner à tous les hommes. Mais il ne s'agit nullement ici de peuples primitifs, et ce culte était, au contraire, le résultat de l'érotisme de peuples très civilisés. Donc l'argument de Lubbock relativement à l'existence de la promiscuité primitive tombe à faux.
Certains peuples sauvages prêtent leurs filles ou leurs servantes, rarement leurs femmes, à leurs hôtes. Un jus primss noctis (droit \ la première nuit) a aussi existe et existe parfois encore chez quelques peuplades, mais ce droit est réservé aux chefs, aux rois
OU aux prêtres, et leur permet d'avoir des rapports sexuels, avant le mari, avec toute nouvelle mariée pendant la première nuit de ses noces. Il s'agit donc ici d'une coutume barbare, basée sur le droit du plus fort et analogue aux privilèges que s'arrogeaient les nobles et les grands propriétaires d'Europe sur leurs serfs ou sur les paysans. Pareils abus ne sont pas de la promiscuité, comme voudrait le prouver Lubbock.
Dans beaucoup de pays, les courtisanes et les concubines étaient fort estimées, et elles le sont encore aujourd'hui plus qu'on ne le pense; mais il ne s'agit pas non plus ici de promiscuité.
Morgan a déduit ses théories sur la promiscuité de quelques termes employés dans certaines langues de peuples sauvages pour désigner la parenté. Ses conclusions sont fausses. Morgan a été, comme d'autres, induit en erreur par l'obscLirité du langage de ces peuples. Le simple fait que la parenté du côté paternel y est reconnue prouve l'absurdité du raisonnement de Morgan, car dans la promiscuité on ne peut reconnaître aucune parenté paternelle.
Vers 1860, Bachofen signala le premier une coutume antique, celle de nommer les enfants d'après la lignée maternelle, et il est maintenant certain que ce système a existé chez beaucoup de peuples primitifs, peut-être chez la moitié, tandis que chez les autres, en partie chez les plus grossiers, la dénomination avait lieu d'après la lignée paternelle. On appelle matriarcat le régime dans lequel la dénomination se fait d'après la lignée maternelle; Mac Lennan a voulu conclure de l'existence du matriarcat à la promiscuité, ce qui est inadmissible. La maternité s'observe directement, tandis que ja paternité ne peut être prouvée qu'indirectement, à l'aide d'un raisonnement. Sans doute, tous les peuples paraissent avoir reconnu la part réelle que le père prend chez l'homme à toute conception, et de là résulte même la singulière coutume de quelques tribus, chez lesquelles le mari se met au lit et jeûne après chaque accouchement de sa femme.
Westermark explique avec raison le matriarcat d'une façon bien plus simple et plus naturelle par les rapports si spécialement intimes qui rattachent l'enfant à sa mère. Les enfants, surtout tant qu'ils sont petits, suivent leur mère lorsqu'elle se sépare du père. Le matriarcat est chose toute naturelle dans les mariages de courte durée, avec changement de femme, et dans la polygamie, tandis que, chez les peuples monogames, c'est le 'patriarcat, c'està-dire la dénomination d'après la lignée paternelle qui domine.
Chez les peuples où existe la dénomination des oncles et où la femme mariée demeure dans sa famille jusqu'à ce qu'elle ait un enfant, le matriarcat découle tout naturellement de ce fait. Dans celles des familles japonaises qui n'ont que des filles, le mari de l'aînée prend le nom de famille de sa femme. Chez les sauvages, en général, le nom a une graade influence. Là. où le rang et la propriété ne s'héritent que clans la lignée féminine, les enfants sont toujours nommés d'après la lignée maternelle. On voit donc qu'il s'agit ici de questions très complexes qui n'ont rien à voir avec la promiscuité.
H. Maine a prouvé que la prostitution et la promiscuité conduisent à la stérilité et à la décadence. Chez les rares peuplades chez lesquelles règne la polyandrie, surtout au Thibet, plusieurs frères ont, en général, la même femme Mais ordinairement ils alternent et ne demeurent jamais ensemble au logis. Au quinzième siècle, aux îles Canaries, toute femme avait trois maris qui se la partageaient. Chacun d'eux vivait un mois avec elle, et celui qui devait la posséder le mois suivant était tenu de travailler en même temps pour elle et pour les deux autres maris. La polyandrie a eu partout pour origine le manque de femmes, et elle inspire une horreur profonde aux peuples les plus primitifs.
La jalousie des hommes, qui n'a jamais cessé d'exister, fournit la preuve la plus claire de l'impossibilité de la promiscuité. La polyandrie n'est possible que chez quelques rares peuples, faibles et dégénérés, qui ignorent la jalousie. Ces peuples diminuent et tendent à disparaître. La jalousie des sauvages est en général si terrible, que chez eux une femme qui commet une infidélité est le plus souvent mise à mort, de même que son séducteur. Parfois on se contente de lui couper le nez ou de luf infliger d'autres châtiments de ce genre. C'est de la jalousie que découle l'obligation de la chasteté pour la fiancée.
Les idées religieuses sur la destinée de l'homme après la mort se combinent souvent avec ces conceptions. C'est pourquoi la chasteté, la mort, ou même toutes sortes de tortures, sont, en certains pays, imposées à la femme après le décès de son mari. Le second mariage d'une veuve, même dans les pays où il n'est pas prohibé, est partout considéré comme blâmable.
Il ne faut pas oublier que, chez la plupart des sauvages, la femme est considérée comme la propriété de son mari. Si celui-ci prête sa femme à un hôte, il lui offre un cadeau, comme s'il
s'agissait d'un repas ou d'une autre offrande. Ce n'est donc pas de la promiscuité. Il faut bien se pénétrer de l'idée que ces peuples sentent tout autrement que nous. Dans les groupements en clans ou en hordes, les hommes les plus forts, ceux qui détiennent le pouvoir (les plus âgés), ont toujours eu les femmes les plus belles et les plus jeunes et se sont partout bien gardés de les partager avec les plus faibles.
En résumé, il n'existe pas l'ombre d'une preuve pour appuyer la doctrine de la promiscuité primitive, doctrine qu'on a tenté d'appuyer sur des échafaudages purement hypothétiques.
§ 4. — Le mariage et le célibat.
Parmi les animaux, le célibat volontaire existe tout au plus chez les femelles de certains oiseaux, devenues veuves, et, alors même, le cas est rare. Chez l'homme sauvage, presque chakîue individu se marie, et la femme considère le célibat ou le veuvage à peu près comme la mort. Le sauvage méprise les célibataires comme les voleurs ou les sorciers. Pour lui, un homme sans femme n'est pas un homme. Il se marie donc bien plus jeune que le civilisé, parfois même (Groenlandais) avant que la fécondation soit possible. Chez certains Indiens, les hommes se marient à neuf ou dix ans, en général entre quatorze et dix-huit, les filles entre neuf et douze. Chez certains peuples relativement civilisés, le célibat est même si méprisé qu'on va jusqu'à marier les esprits des enfants morts jeunes et célibataires.
Chez les Grecs les célibataires étaient punissables, et chez les Romains on les chargeait de lourds impôts. Partout on voit le célibat progresser avec la corruption des mœurs. Les anciens Germains se mariaient, il est vrai, à un âge relativement avancé, mais ils se mariaient presque tous.
Sans doute le prix élevé des femmes et la polygamie ont eu pour conséquence le célibat de beaucoup d'hommes pauvres. Mais, en général, les choses n'allaient pas au point d'empêcher un jeune homme travailleur de se procurer une femme. Ce qui est certain, c'est que plus on remonte aux origines de l'humanité, plus le célibat est rare, tandis qu'aujourd'hui c'est par la prostitution et la polygamie que les sauvages perdent leurs femmes.