XIV PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Tous mes remerciements à mon ami le professeur Mahaim et surtout à mon éditeur et cousin M. G. Steinheil de leur aide et des excellents conseils qu'ils m'ont donnés dans la revision de mon travail, ainsi qu'à M. le professeur Boveri, de Munich, qui a bien voulu revoir lui-même avec sa haute compétence les figures 1 à 17.
J^ovembre 1905.
D' A. FOREL
Mon but est d'étudier la question sexuelle sous tous ses aspects scientifiques, ethnologiques, pathologiques et sociaux, et de chercher la meilleure solution pratique des nombreux problèmes qui s'y rapportent. Malheureusement, dans les écrits qui existent sur cette matière, l'érotisme joue d'habitude un rôle considérable, et l'auteur peut difficilement en faire abstraction, car il se reflète à son insu dans sa pensée. Tout sentiment faussant plus ou moins le jugement, la critique scientifique a le devoir d'éliminer l'érotisme, pour demeurer exacte et impartiale. Aussi ferons-nous tout ce qui sera possible pour nous en libérer au cours de la présente étude.
La question sexuelle est d'une importance fondamentale pour l'humanité, dont le bonheur et le bien-être à venir dépendent en très grande partie de la meilleure solution de cet important problème. En traitant un sujet aussi délicat, je m'efforcerai d'éviter l'étroitesse d'esprit et les préjugés ; je m'abstiendrai de citations fatigantes et n'emploierai de termes techniques qu'en cas de nécessité, car ils sont plutôt ici nuisibles à la compréhension et à la vue d'ensemble. J'aurai soin, en tout cas, de donner l'explication de ceux qui me paraîtront indispensables.
Mes opinions sur la question sexuelle se basent, d'un côté, sur mes études scientifiques relatives au cerveau humain, à la psychologie et à la biologie animale, et de l'autre sur la longue expérience personnelle d'un aliéniste qui s'est presque autant occupé de la mentalité normale et des questions d'hygiène sociale que de la mentalité pathologique. Cependant, j'ai été obligé de m'appuyer sur le travail fondamental de Westermark et de le résumer en ce qui concerne l'ethnologie, ce domaine m'étant étranger. Pour la psycho-pathologie sexuelle, j'ai suivi la classification de von Krafft-Ebing.
La question sexuelle est extraordinairenieni complexe, et l'on ne peut penser à lui trouver une solution simple comme aux questions de l'alcoolisme, de l'esclavage, de la torture, etc. Ces dernières se résolvent d'un mot : suppression. Suppression de l'esclavage et de la torture ; suppression de l'usage des boissons alcooliques dans notre régime alimentaire. Il s'agit là d'ulcères artificiellement produits et entretenus dans la société humaine, ulcères que l'on doit simplement extirper. Leur suppression n'a que des avantages, car, bien loin de se rattacher aux conditions normales de l'existence de l'homme, ils la mettent en péril. Les sentiments et l'instinct sexuels ont, au contraire, leurs racines dans la vie elle-même; ils sont intimement liés à l'humanité et exigent donc un traitement tout différent. Mais la société humaine les a dirigés sur des voies fausses et pernicieuses. Il est urgent de les en détourner, pour tranquilliser et régulariser à la fois leur cours en les endiguant et en les canalisant.
L'axiome fondamental de la question sexuelle est le suivant : Chez l'homme co7nm,e chez tous les êtres vivants, le but immanent de toute fonction sexuelle, par conséquent aussi de l'amour sexuel; est la reproduction de l'espèce. Il faut donc traiter la question au point de vue des sciences naturelles, de la physiologie, de la psychologie et de la sociologie. On l'a déjà fait plus d'une fois, mais d'ordinaire en des traités érudits et qui n'envisagent qu'un côté de la question, ou bien, au contraire, sous une forme superficielle, souvent frivole.
Pour son bonheur, V humanité doit désirer se reproduire d'une façoîi qui élève progressivement toutes les facultés physiques et mentales de Vhom.me, tant aux points de vue de la santé et de la force corporelle qu'à ceux du sentiment, de l'intellifience, de la volonté, de rimagination créatrice, de l'amour du travail, de la joie de vivre et du sentiment de la solidarité sociale. Toute tentative faite pour résoudre la question sexuelle devra donc être dirigée vers l'avenir et vers le bonheur de nos descendants.
Il faut beaucoup de désintéressement pour travailler sérieusement à une réforme sexuelle. Or, comme l'être humain est de nature extrêmement faible, comme ses vues sont courtes, surtout dans la matière qui nous occupe, il est absolument nécessaire, si nous ne voulons pas tomber dans l'utopie, d'adapter le but fondamental de l'union sexuelle au bonheur et à la joie, disons même aux faiblesses naturelles de l'homme.
C'est dans la nécessité d'une pareille adaptation que gît la difficulté fondamentale du problème, et cette difficulté exige que nous fassions table rase des préjugés, des traditions et de la pruderie. C'est ce que nous voulons essayer.
Considérée d'un point de vue élevé, la vie sexuelle est aussi belle que bonne. Ce qu'il y a de honteux ou d'infâme, c'est la saleté et l'ignominie que les passions brutales de l'égoïsme et la bêtise alliée à l'ignorance, à la curiosité erotique et aux superstitions mystiques, y ont mises, en se combinant souvent aux intoxications narcotiques sociales et aux anomalies cérébrales.
Nous diviserons notre sujet en dix-neuf chapitres. Les chapitres I à Vil traitent de l'histoire naturelle et de la psychologie de la vie sexuelle, le chapitre VIll de sa pathologie, et les chapitres IX à XVI II de son rôle social, c'est-à-dire de ses rapports avec les différents domaines de la vie sociale des hommes.
HISTOIRE DU GERME (DIVISION CELLULAIRE, PARTHÉNOGENÈSE, CONJUGAISON MNÈME, DÉVELOPPEMENT EMBRYOGÉNIQUE, DIFFÉRENCE DES SEXES, CASTRATION HERMAPHRODISME, HÉRÉDITÉ, BLASTOPHTHORIE).
Une loi générale de la vie organique veut que tout individu vivant se transforme peu à peu au cours d'un cycle qu'on appelle vie individuelle, et qui se ternune par la mort, c'est-à-dire par la destruction de la plus grande partie de son être. 11 redevient alors matière inerte et, seules de toutes ses particules, les rellules germinatives continuent sa vie sous certaines conditions.
Les cellules. — Le protoplasma. — Le noyau. — Depuis Schwann, 1830. on admet que la cellule est l'élément morphologique le plus simple qui soit capable de vivre. Chez les organismes les plus inférieurs, cet élément constitue l'individu entier. Sans aucun doute la cellule est déjà quelque chose de hautement organisé. Elle est constituée par des éléments infiniment petits, de valeur et de constitution chimique très diverses, qui forment ce que l'on appelle le protoplasma ou la substance cellulaire. Or, ces éléments infiniment petits sont encore absolument inconnus. C'est chez eux qu'il faudra chercher le passage de la matière inanimée, c'est-à-dire de la molécule chimique, à la matière vivante, passage que Ton croyait autrefois pouvoir chercher dans le proto plasma lui-même, car on en ignorait encore la complication. Nous n'avons pas à nous occuper ici de cette question qui reste ouverte.
La vie une fois donnée, la cellule demeure son seul élément connu constant. La cellule se compose du protoplasma cellulaire, qui contient un noyau arrondi, dont la substance s'appelle nucléoplasma. Le noyau est la portion la plus importante de la cellule et gouverne pour ainsi dire sa vie.
La division cellulaire. — Les êtres unicellulaires les plus inférieurs, comme chaque cellule d'un être supérieur multi-celiulaire, c'est-à-dire composé de plusieurs cellules, se reproduisent par division et par partage. Chaque cellule tient son origine d'une autre cellule de la façon suivante : une cellule se partage par le milieu, ainsi que son noyau, et se divise de la sorte en deux cellules, qui grossissent de nou\eau en absorbant petit à petit par endosmose (filtration) les sucs nutritifs qui l'entourent. La mort ou la destruclion de la cellule est donc en même temps la mort de l'être entier lorsqu'il est unicellaire. Mais il s'est précédemment reproduit.
Nous trouvons ici déjà le fait particulier et fondamental de la conjugaison, c'est-à-du-e la fusion de deux cellules en une seule, ce qui sert à fortifier la reproduction. Ce fait, commun à tous Its êtres vivants, y compris riiomnie, nous prouve que la continuation de la vie n'est possible que lorsque de temps en temps des éléments divers c'est-à-dire des éléments qui ont été soumis à des influences diverses, viennent à se combiner. Si Ton empêclie cette combinaison et si on laisse la vie se continuer indéfiniment par division ou par bourgeonnement (voir plus bas), il en résulte un affaiblissement progressif et une dégénérescence qui mène à la disparition de tout le groupe ainsi reproduit.
11 est nécessaire d'expliquer ici les résultats des travaux scientifiques récents sur les phénomènes intimes du partage des cellules, car lis sont étroitement liés à ceux de la fécondation.
Le noyau d'une cellule ordinaire se présente sous la forme d'une vésicule à peu près sphérique. Des métliodes perfectionnées de coloration ont prouvé que le noyau renferme plusieurs corpuscules nucléolaires arrondis et, en outre, une formation réticulaire qui adlière à sa membrane et s'étend dans toute sa substance. Le liquide du noyau se trouve pris dans les mailles de ce tissu réticulaire, lequel se colore avec une facilité particulière et qu'on a nommé pour cette raison chromatlne. On a appelé mitose les phénomènes de partage des cellules bien développées et pourvues d'un noyau. Disons encore qu'il existe certaines cellules inférieures chez lesquelles le noyau est mal différencié. La mitose débute par le noyau (planche I). La figure 1 représente la cellule avant que la division ait commencé. Dans le protoplasma se forme, à côté du noyau, en c, un petit corpuscule qu'on appelle centrosome. En b, nous voyons le noyau lui-même. Lorsque la cellule commence à se partager, les mailles du réseau de la chromatine se contractent, et le centrosome se divise en deux
A. FOREL — La Question sexuelle
Planche I.
Fig. 1. — Cellule avant la division.
Fig. 2. — Division du centrosorae.
Fig. 3. — Formation des chromosomes.
Fig. 4. — Dissolution du noyau.
Fig. 5. — Alignement des chromosomes.
Fig. 6. — Division des chromosomes.
Fig. 7. — Division des chromosomes dans leur longueur.
Fig. 8 — Attraction des chromosomes par les cenirosomes.
Fig. 9- — Concentration des noyaux.
Division de la cellule.
Fig. 10. — Formation a nouveau de la chromatme
DIVISION DE LA CELLULE (page 7 et suivantes).