LIBERTÉ DU CHOIX DANS LE MARIAGE
§ 7. — Liberté du choLx: dans le mariage. Patriarcat.
Très souvent, chez les sauvages, les femmes n'ont pas le droit de disposer de leur main, mais très souvent aussi elles possèdent ce droit. Le premier cas d'à rien d'étonnant dans des pays où la femme est considérée comme une marchandise. Chez les Esquimaux, toute fille est fiancée dès sa naissance à un garçon. Chez les Boschimans, les Achantis, etc., on fiance même par précaution la fille espérée dans le ventre de sa mère avant qu'elle soit née! (quitte à annuler le projet s'il naît un garçon). Ce sont, en général, des parents maternels qui concluent les fiançailles, de concert avec la mère.
Très souvent, cependant, le consentement de la femme est exigé, ou bien le mariage n'est valable qu'après la naissance du premier enfant et moyennant le consentement de la femme. En Amérique (Indiens), le cas est très fréquent; si la femme n'est pas consentante, elle s'enfuit avec son amant et se soustrait ainsi au mari qu'on voulait lui imposer. C'est ainsi que l'enlèvement est devenu peu à peu chez divers peuples une institution reconnue. Dans un voyage que je fis en 1891 en Bulgarie, mon compagnon bulgare, fort au courant des mœurs du pays, m'assura que le paysan bulgare achète sa fiancée, en général pour deux cents ou trois cents francs, au père de celle-ci; mais si le père demande trop, il l'enlève et la déflore. Alors le mariage devient de rigueur et le père ne reçoit rien, car chez le Bulgare, non encore gâté par la civilisation, les unions hors mariage sont considérées comme une honte terrible.
Chez divers peuples, la femme choisit librement parmi plusieurs hommes et l'inclination de son cœur fait loi, de sorte que les parents n'ont pas voix au chapitre; c'est le cas des Minahasser de Célèbes. Le jeune homme est cependant obligé de payer la dot exigée. Les choses se passent d'une façon analogue chez les Touaregs et chez d'autres peuplades encore.
Westermark en arrive à la conclusion qu'à l'état primitif de l'humanité les femmes eurent un choix beaucoup plus libre que par la suite. Le mariage par achat se développa plus tard et constitua une étape moyenne. Lorsque les premières civilisations devinrent plus compliquées et reconnurent la valeur du travail
de la femme, les pères commencèrent à vendre leurs filles, comme on voit aujourd'hui des tribus sauvages abandonner leurs femmes à la prostitution des blancs. Mais dans les temps primitifs alors que n'existaient encore ni civilisation, ni argent, ni travail proprement dit, chaque individu gagnait seul sa vie par la lutte, et le père n'avait pas plus de raisons ni de possibilité de vendre sa fille comme esclave qu'un père gorille ou orang-outang ne peut le faire aujourd'hui. 11 ne faut pas non plus confondre le mariage par rapt, survenu à la suite de guerres où les femmes étaient enlevées et mariées contre leur gré, avec le mariage par enlèvement, qui a lieu avec le consentement de la jeune fille et dont la dernière mode High-Life est l'enlèvement en automobile.
Chez les sauvages, les garçons sont aussi le plus souvent la propriété du père qui a le droit de les vendre et même de les tuer. Mais ils deviennent libres lorsqu'ils sont pubères et ont alors le droit de se marier comme ils l'entendent, sans pouvoir y être forcés par leurs parents.
Il a existé et il existe beaucoup de peuples patriarcaux (certains Indiens et Asiatiques par exemple), chez lesquels le père possède une puissance illimitée. Plus il est âgé, plus on l'honore et plus il est le maître incontesté. Tous les enfants et petits-enfants mangent avec leurs femmes et leurs enfants à sa table. Aucun de ses descendants ne peut se marier sans son consentement, etc. Les effets du patriarcat sont déplorables et très immoraux. Le patriarche abuse de sa puissance, donne ses vieilles femmes à ses enfants et leur prend les jeunes, par exemple. La fille japonaise la plus pure et la plus honnête est obligée d'aller du jour au lendemain s'offrir dans une maison de prostitution si tel est l'ordre de son père. Le patriarche a droit de vie et de mort sur ses enfants des deux sexes. De là est dérivé le culte des ancêtres. Nous vîmes jusqu'ici une immoralité de ce genre dans le patriarcat russe à la campagne; les pères ont la coutume de mésuser des femmes de leurs fils, et il est exceptionnel qu'ils ne le fassent pas. Le patriarcat dégénère donc en une atroce tyrannie du chef de la famille, qu'on honore comme un dieu.
Une loi fréquente dans les pays de race latine, loi d'après laquelle les fils et les filles, même majeurs, ne peuvent se marier avant trente ans et plus sans le consentement de leur père, n'est qu'un vestige du patriarcat. Pour agir suivant leur volonté, ils sont obligés, on le sait, en cas de conflit, d'en^^oyer à leur père leurs sommations respectueuses.
Nous voyons donc les peuples sauvag'es tout à fait primitifs se rapprocher étonnamment de nos opinions les plus modernes par la ]iberté de leur choix dans le mariage. Entre ces deux termes, l'humanité a gémi sous le joug d'un errement barbare : l'étape moyenne du mariage par achat et de l'autocratie patriarcale. Il d existé et il existe encore plus d'une aberration de ce genre dans les étages moyens de la civilisation : signalons la torture, l'esclavage, la guerre et la mode encore florissante d'user de substances narcotiques, en particulier de l'alcool.
§ 8. — Sélection sexuelle.
On entend par sélection sexuelle le choix des femelles par les mâles et des mâles par les femelles pour l'accouplement. Chez les vertébrés, la femelle choisit beaucoup plus communément que le mâle, ce dernier étant bien plus disposé à s'accoupler avec toutes les femelles que la femelle avec tous les mâles. On peut certainement admettre que tel était aussi le cas de l'homme primitif, surtout lorsqu'il existait encore une période de rut, car alors l'appétit sexuel était plus violent. Du reste, aujourd'hui encore, nos femmes sont en moyenne bien plus difficiles et plus sévères dans leur choix que les hommes.
Dans les cas d'hybridation, c'est d'ordinaire le mâle qui viole la loi de l'instinct. On voit les esclaves femmes s'enfuir pour échapper à leurs maris libres; on ne voit jamais les esclaves hommes abandonner leurs femmes libres. Chez les peuples sauvages, la femme se montre partout plus difficile que l'homme. Chez les métis, c'est presque toujours le père qui appartient à la race supérieure. L'inverse se produit rarement; il est exceptionnel de voir une femme blanche épouser un nègre. Le même fait se reproduit chez nous. Nous voyons souvent un homme cultivé épouser une fille sans culture, mais bien rarement une femme cultivée épouser un goujat.
C'est surtout chez les sauvages qu'on voit la femme préférer l'homme le plus fort, le plus adroit, le plus fougueux et le plus audacieux. Les héros hantent toujours le cerveau des femmes, qui aiment à se jeter à la tête des vainqeurs. L'idéal de certaines femmes sauvages de Bornéo est un mari qui a tué beaucoup d'ennemis et possède leurs têtes. Ce trait psychologique répond bien à la sélection naturelle, car les femmes obtenaient par là des descendants plus forts et de meilleurs protecteurs.
D'un autre côté, l'homme recherche instinctivement une femme jeune, saine et bien faite. C'est sur cette base que l'art grec a formé Eros et Aphrodite, désignant cette dernière comme déesse de l'amour et de la beauté à la fois.
Notion de la beauté. — La notion de la beauté est fort relative. Les Australiens rient de nos longs nez, de même que les Gochinchinois se moquent de nos dents blanches et de nos joues roses, comparant les premières à celles d'un chien et les secondes à des {leurs de pomme de terre. Les femmes de certains peuples sauvages se serrent les jambes au-dessous du genou au point de les faire enfler par œdème, ce qui chez elles fait partie de la notion de beauté. Les Chinois admirent les pieds déformés de leurs femmes et les pommettes bien saillantes. Chez chaque peuple, la notion de la beauté correspond d'ordinaire au type idéal de la race, pour chacun des deux sexes. En général, on admire chez l'homme les muscles et chez la femme la plénitude des formes, de sorte que les femmes grasses sont surtout recherchées. Les Hottentots aiment chez leurs femmes des mamelles assez pendantes pour pouvoir être rejetées par-dessus l'épaule, de façon à allaiter les nourrissons derrière le dos, et ils s'extasient devant les petites lèvres allongées de leurs vulves.
Il existe donc peu de caractères généraux typiques pour les préférences sexuelles; ce sont surtout l'idéal du type de la race et la santé pour les deux sexes, puis la plénitude des formes et la grâce pour la femme, la force musculaire et l'adresse pour l'homme. Tout le reste est relatif et variable, et dépend du point de vue local, des mœurs, de la race, des goûts individuels, etc.
C'est ainsi que, selon le point de vue esthétique, on admire le tatouage, certaines formes du port de la barbe ou des cheveux, des déformations du nez, du crâne ou des pieds. On chante et l'on déifie tout spécialement les particularités de sa race. L'Européen compare les seins de sa belle à la neige, et le Malais à l'or. Au Coromandel, les indigènes peignent en noir leurs dieux et leurs enfants, et en blanc leurs diables. En Europe, c'est le contraire.
L'association de l'amour avec la beauté ne repose pas sur des sentiments esthétiques, car ces derniers sont désintéressés, tandis que l'instinct originel de l'amour est intéressé. L'association des deux choses repose sur l'exigence instinctive de la santé, liée à l'appétit sexuel, bien que les coutumes aient produit comme nous