LE MARIAGE PAR RAPT ET LE MARIAGE PAR ACHAT
de la capacité de travail, de l'intelligence, de l'habileté, du caractère et même de la santé, baisse lâchement pavillon devant celle de l'argent dans les demiandes en mariage. Ce triste phénomène constitue au fond une nouvelle édition plus ou moins hypocritement déguisée du mariage par achat.
§ 12. — Le mariage par rapt et le mariage par achat.
Le rapt des femmes est un usage établi dans diverses régions. Certaines cérémonies du mariage prouvent que le rapt fut autrefois beaucoup plus fréquent qu'il ne l'est aujourd'hui. On volait les femmes même dans son propre clan, lorsqu'on ne les achetait pas. Chez diverses tribus indiennes, la simulation du rapt et l'enlèvement de la fiancée constituent une partie des cérémonies des noces. L'usage exige que la fiancée feigne de résister.
D'après Spencer, le mariage par rapt trouverait son origine naturelle ou artificielle dans la pruderie de la femme, tandis que Mac Lennan croit la trouver dans la prédominance de l'exogamie; mais en réalité le mariage par rapt existe chez des peuples absolument endogames. Westermark croit pouvoir lui donner comme cause la répugnance pour les unions contractées dans un cercle étroit. Le sauvage a de la peine à se procurer une femme sans fournir au père de celle-ci une forte compensation; en outre, sa propre répugnance pour les compagnes de son enfance et les préjugés contre les unions entre parents, ainsi que l'inimitié des autres clans, augmentent encore pour lui les difficultés à vaincre. Voilà pourquoi il se décide souvent au rapt. Le mariage par rapt n'a cependant été la règle à aucune époque, et, en somme, les; unions conclues par accord mutuel amical ont toujours prédominé.
Le mariage par achat a plutôt suivi le mariage par rapt; il forme une étape un peu plus élevée de la civilisation, développée par l'échange et ses symboles monnayés ou autres. Il se produisit d'abord, en Australie par exemple, des mariages par échange (échange d'une femme contre une sœur ou une fille). Puis les jeunes gens en vinrent à gagner leur fiancée en travaillant auprès de son père comme domestiques. Dans le mariage par achat, le
prix est basé sur la beauté, la santé et la position sociale (la noblesse par exemple) de la fiancée. Une jeune fille se paie en général mieux qu'une veuve ou qu'une femme répudiée. L'habileté dans les travaux manuels féminins augmente aussi le prix. Chez les Indiens de la Colombie britannique une femme coûtait par exemple vingt à quarante livres sterling, tandis que dans l'Orégon on l'échangeait contre des peaux de bisons ou des couvertures de chevaux. Chez les Cafres, trois, cinq ou dix vaches sont un bas prix, vingt ou trente un prix élevé pour une femme. Lorsqu'une femme était cédée gratis, ses parents avaient droit aux enfants. Le mariage par acliat et par échange règne encore chez les races inférieures comme il régnait autrefois chez les races civilisées. Nous en possédons encore les rudiments.
Les mariages par rapt et par achat n'ont cependant jamais été d'un usage tout à fait général. Divers peuples de l'Inde et de l'Afrique considéraient comme une honte de payer un prix pour une fiancée, ainsi les Padams dans l'Inde.
Au point de vue historique, il est intéressant de constater que dans les cérémonies du mariage par achat, un rapt simulé et symbolique de la fiancée rappelait encore l'ancienne forme du mariage par rapt, et que, chez les peuples où une forme plus élevée a remiplacé le mariage par acJiat, le souvenir de ce dernier se trouve encore conservé dans plusieurs symboles des noces.
§13. — Décadence du mariage par achat. — Dot.
Nous avons vu la position de la femme s'améliorer régulièrement dans les civilisations supérieures par les progrès de l'altruisme. Voilà pourquoi les progrès de la culture dans l'Inde, en Chine, en Grèce, à Rome, chez les Germains, etc., ont peu à peu discrédité le mariage par achat; il fut d'abord remplacé par des cadeaux de noces faits à la fiancée. Par la suite se produisit même l'inverse, et ce fut la fiancée qui apporta une dot à son mari.
Une singulière transition entre ces deux systèmes est constituée par les achats .simulés, dans lesquels on voit le fiancé faire aux parents de sa fiancée des cadeaux que leur fille doit ensuite lui rendre. Chez certains sauvages, les parents de la jeune femme restituent au mari le prix d'achat de leur fille sous une autre forme. Pareilles restitutions furent souvent l'origine de la dot.