‹ La question sexuelleChapitre 86 sur 190 · MASTURBATION OU ONANISME · texte numérisé non relu

MASTURBATION OU ONANISME

Le terme d'onanisme est dérivé du nom d'Onan, fils de Juda et de Suah, petit fils d'Israël. D'après l'Ancien Testament, son père exigea d'Onan qu'il épousât la veuve de son frère Her et procréât des enfants avec elle. Cette exigence ne convint pas à Onan. Désirant s'y soustraire, il frottait sa verge contre terre et provoquait ainsi l'éjaculation du sperme, afin de ne pas avoir d'enfants avec sa belle-sœur. « Cela déplut à Dieu, qui le fit mourir ».

Nous avons déjà montré que chez l'enfant l'appétit sexuel s'annonce obscurément comme une sorte de pressentiment, avec de vagues sentiments dans les zones érogènes, en particulier dans les organes génitaux et, chez le garçon, surtout dans le gland. Si le jeune homme ne peut satisfaire naturellement l'appétit sexuel qui s'impose à lui avec une puissance croissante et par des érections toujours plus fréquentes, cet appétit, lorsqu'il est fort, provoque des rêves erotiques et finalement des pollutions ou éjaculations nocturnes, à moins qu'une excitation artificielle du gland ne vienne provoquer pendant la veille des sensations voluptueuses et finalement l'émission de la semence accompagnée d'orgasme C'est ce dernier phénomène qu'on appelle masturbation.

L'homme se masturbe en frottant sa verge dans la main ou contre un objet mou. Dans ce dernier cas surtout, l'image erotique de femmes nues ou d'organes sexuels féminins s'associe à l'onanisme. On peut appeler ce genre de masturbation inasturbation cotyipensatrice, parce qu'elle ne repose pas sur une anomalie de l'appétit, mais ne sert qu'à satisfaire par compensation un besoin naturel. Il existe toute une série de manipulations qui sont employées dans le même but et qui constituent des équivalents psychiques de la masturbation compensatrice. Dans les garnisons écartées, dans les internats de grands garçons mal surveillés, on voit souvent les individus les plus libidineux se satisfaire, soit par la masturbation mutuelle, soit par la pédérastie, c'est-à-dire en introduisant leur verge dans l'anus de leurs compagnons plus jeunes, surtout de ceux qui sont plus ou moins gras et ont un aspect plus ou moins féminin. La sodomie ou l'accouplement avec les animaux (vaches, chèvres, etc.} a souvent lieu dans le même but. Il est inutile de prolonger l'énumération; les cas que nous venons

d'indiquer sont les plus ordinaires. On considère en général les hommes qui s'adonnent à des actes pareils comme profondément dépravés et de la plus lionteuse immoralité, et l'on croit devoir témoigner plus ou moins hypocritement contre eux une grande indignation. En réalité, il s'agit assez souvent de pauvres diables, par ailleurs fort honnêtes, mais simplement atteints d'hyperesthésie sexuelle. Il s'agit même parfois de faibles d'esprit, dont les femmes se moquent et qui recourent à de pareilles pratiques pour se calmer. Certains autres, sans doute, sont des cyniques, plus ou moins vicieux aussi à d'autres égards.

La masturbation compensatrice est extrêmement répandue, mais elle n'est en général ni reconnue, ni avouée, parce qu'elle est facile à cacher. Quoique déprimante pour celui dont la volonté est ainsi vaincue par une excitation qu'il ne peut maîtriser, c'est la forme relativement îa moins dangereuse de l'onanisme. Tout au plus conduit-elle à un certain épuisement nerveux et mental par l'abus qui en est aisément fait, vu la facilité de se procurer ainsi l'orgasme vénérien. La perte de substance protéique provenant des éjaculations séminales fréquentes finit aussi par affaiblir plus ou moins, quoique en somme, dans de pareils excès, la sécrétion de la prostate joue un bien plus grand rôle que celle de la semence. Mais, nous le répétons, ce qui affecte surtout le système nerveux, c'est la défaite toujours renouvelée de la volonté, l'incapacité des résolutions cent fois prises à triompher du désir de l'orgasme.

Ici comme ailleurs, on confond trop souvent l'effet avec la cause. Parce que les hommes dont la volonté est faible s'adonnent facilement à l'onanisme, on s'imagine que c'est ce dernier qui est cause de la faiblesse de la volonté. En elle-même, une éjaculation séminale provoquée par la masturbation n'est pas plus dangereuse qu'une pollution nocturne; toutes deux sont souvent accompagnées de sensations nerveuses désagréables et fatiguent ou épuisent plus que le coït normal. Nous devons cependant déclarer ici qu'on a exagéré d'une façon incroyable les effets d'une masturbation modérée chez l'adulte, soit en confondant l'effet avec sa cause, soit dans un but de lucre pour exploiter les personnes craintives à l'aide du charlatanisme ou de la prostitution.

L'appétit sexuel actif de l'homme, aiguillonné par l'accumulation du sperme, fait défaut à la femme. Pour cette simple raison, il faut une excitabilité sexuelle très forte ou plus ou moins patho-

logique pour provoquer chez la vierge spontanément des rêves voluptueux ou la masturbation. C'est pour la même raison qu'on ne peut parler ciiez elle de masturbation compensatrice proprement dite. L'onanisme n'est cependant pas rare chez la femme, tout en étant bien moins fréquent que chez l'homme. Il résulte, soit d'excitations fortuites artificielles et locales, soit de mauvais exemples, soit enfin d'une hyperesthésie absolument pathologique. Une fois l'habitude prise, la répétition se produit comme chez l'homme par la difficulté de résister aux désirs voluptueux. Chez la femme qui a pris l'habitude du coït, les rêves et orgasmes voluptueux se produisent par contre par association de souvenirs, comme chez l'homme.

La femme se masturbe par frottement du clitoris avec le doigt ou en introduisant des objets arrondis plus ou moins durs et lisses dans le vagin, et en imitant à leur aide les mouvements du coït, souvent aussi en frottant simplement l'une contre l'autre les deux cuisses croisées et pressées. Chez les aliénées, la masturbation se produit parfois d'une façon excessive et ininterompue sans qu'on puisse l'empêcher. Certaines femmes hystériques introduisent, en se masturbant, divers objets dans leur urètre et provoquent ainsi de graves inflammations de la vessie.

Une autre variété de l'excitation sexuelle, qui remplace souvent le coït chez la femme, est Thabitude de se lécher réciproquement le clitoris avec la langue [cunnilingus) . Sans être aussi dangereuses qu'on l'a prétendu, ces habitudes sont des aberrations de l'appétit sexuel, et nous n'avons pas besoin de dire que tout être humain devrait s'en abstenir par simple respect de lui-même.

L'homme qui, pour une raison ou pour une autre, ne peut se procurer un coït normal devrait se contenter de pollutions nocturnes, et la femme de rêves voluptueux, tous deux s'abstenant d'excitations actives et volontaires. Pour mon compte, je considère la prostitution ou « amour » qu'on achète comme une variété de la masturbation compensatrice et non comme un accouplement normal, l^'accouplement avec une prostituée, généralement infectée, qui reçoit à chaque instant un nouveau client, a aussi peu d'affinité avec l'amour qu'avec le but normal de l'appétit sexuel, qui est la reproduction; sa valeur morale est certainement encore inférieure à celle de l'onanisme.

Une seconde forme de masturbation se produit chez de très petits enfants par des irritations accidentelles, chez les garçons a la suite de phimosis, chez les filles par les démangeaisons que produisent de très petits vers (oxyures) aux environs de l'anus et de la vulve. Innocent par sa cause, ce genre d'onanisme peut devenir dangereux par l'habitude*. On devra donc faire très attention au phimosis et aux oxyures, traiter le premier par la circoncision et combattre les seconds à l'aide d'antiseptiques ou d'autres remèdes spéciaux.

Une troisième forme de la masturbation se produit par l'exemple et l'imitation. Dans les écoles, et en général parmi les enfants, le fait se produit facilement, on le sait, et de cette façon des excitations sexuelles très précoces peuvent se développer et devenir une habitude détestable, très difficile à supprimer. L'onanisme des petits enfants est certainement pire que celui qui se produit après la puberté. Non seulement il rend l'enfant paresseux, mou et honteux, ou augmente du moins ces défauts, mais il trouble sa nutrition et sa digestion, et fait parfois éclore les dispositions aux perversions sexuelles et à l'impuissance. Souvent cependant il cesse, grâce à une bonne surveillance, a l'aide du travail corporel et à l'air, surtout si l'on sait détourner l'attention de l'enfant et la diriger sur d'autres pensées. Dans ce cas il n'a pas de suites autrement graves. En somme, on tend aussi à exagérer le danger de cette forme d'onanisme. La plupart du temps, elle finit par guérir, lorsqu'elle n'est pas basée sur des prédispositions héréditaires anormales ou sur un caractère lâche et faible. L'amour et les rapports sexuels normaux sont naturellement le meilleur remède à la masturbation due simplement aux séductions et à l'habitude, dès que l'individu a acquis sa maturité sexuelle.

Nous pouvons classer comme quatrième forme de la masturbation les cas de paradoxie dont nous avons parlé plus haut. Ici l'onanisme se produit spontanément, à la suite d'une précocité psycho-sexuelle ou satyriase pathologique héréditaire.

A l'exception de la dernière forme paradoxale que nous venons de mentionner et qui est basée sur une satyriase incurable, toutes les espèces d'onanisme dont nous avons parlé jusqu'ici nç peuvent être combattues avec succès, ni par des punitions, ni par des» menaces, mais seulement à l'aide d'une confiance affectueuse unie au travail et à une direction à la fois bonne et attrayante de l'esprit. Les écoles nouvelles réformées, dites Landerziehungsheime

(V. chap. XII), surtout les externats de ce genre (Lausanne), sont un excellent remède à l'onanisme, car elles occupent l'enfant du matin au soir et ne lui laissent guère le temps de prendre de mauvaises habitudes. Une fois au lit, il est trop fatigué pour faire autre chose que de dormir. Enfin l'esprit de pareille école est un puissant antidote à toute mauvaise habitude et à tout instinct pervers. Cependant tout internat exige une grande prudence et une active surveillance au point de vue sexuel.

Nous pouvons appeler onanisme essentiel celui des invertis sexuels qui constituera notre cinquième catégorie. Il s'agit d'hommes dont l'appétit sexuel a pour objet leur propre sexe et non l'autre. On les a nommés homosexuels, et l'onanisme mutuel constitue pour amsi dire la satisfaction normale de leur appétit inverti. Nous y reviendrons plus loin. Tandis que les rapports sexuels normaux sont le remède le meilleur et le plus rationnel à la masturbation compensatrice, il ne peut en être question ici. Le mariage est le pire et le plus scandaleux des remèdes en pareil cas. Il est donc de toute importance, pour bien juger de la nature de la masturbation de s'informer du genre d'images erotiques avec lesquelles elle s'associe. Si chez l'homme ce sont des images de femmes, il s'agit simplement de masturbation compensatrice; mais si ce sont régulièrement et dès l'origine des images masculines, il s'agit d'inversion sexuelle.

Si les frictions voluptueuses de la verge ne s'accompagnent d'aucune image de personne, la question reste douteuse. Chez les petits enfants, le fait s'explique parce que des irridations psychosexuelles ne sont pas encore formées: mais une fois la puberté constituée, un pareil défaut d'images comme d'objet de Férotisme doit au moins faire craindre une certaine anomalie et repose parfois sur une disposition larvée à l'inversion, etc.

Rapports de la masturbation avec l'hypochondrie. — Certains

onanistes viennent s'accuser eux-mêmes en gémissant, et d'un air profondément navré, d'avoir gâché et détruit leur existence par leur mauvaise habitude. A première vue, leur nombre paraît considérable; Ils s'épuisent en jérémiades devant le médecin et leurs connaissances, se tordent les bras de désespoir et supplient tout le monde de venir à leur secours Ils se considèrent comme de

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pauvres pécheurs dont la vie a été ruinée, soit par leur propre faute, soit par celle d'autres personnes. Ils ont lu la Préservation personnelle des docteurs Lamert, Retau etc., ou d'autres écrits sensationnels et charlatanesques propres à exciter en même temps la frayeur et le désir sexuel des caratères faibles qu'ils sont destinés à exploiter. Ces pauvres diables se croient perdus et font une mine vraiment pitoyable. Ce sont les types qui servent de cheval de parade ou de thème aux livres terrifiants sur l'onanisme dont nous venons de parler et qui font dresser les cheveux sur la tête de tous les êtres timides et honteux. Qu'on les croie ou que Ton fasse seulement semblant de les croire, on fait d'eux le type exact de l'homme physiquement et moralement dégradé par la masturbation.

Comme le singe de la fable, on n'oublie dans toute cette histoire qu'une chose, c'est d'allumer sa lanterne, c'est-à-dire de questionner avec soin les malheureux onanistes sur toutes les circonstances de l'acte dont ils s'accusent. Lorsqu'on le fait sans parti pris, on arrive, en général, aux résultats suivants :

On reconnaît qu'on a affaire à des psychopathes ou névrosés plus ou moins tarés par hérédité, timides, craintifs, s'isolant des autres, se frappant beaucoup, obsédés par des sensations ou des idées maladives, en un mot à des hypochondres, prédisposés à voir dans chaque sensation ou dans chaque petite indisposition une maladie grave qui menace leur santé et leur vie. Ils vivent ainsi dans une anxiété perpétuelle. Cette anomalie mentale a chez eux longtemps précédé l'onanisme, si tant est qu'ils se soient véritablement masturbés, ce qui n'est souvent pas même le cas.

Parmi les nombreux malades de ce genre que j'ai vus et traités, il y en avait un bon nombre qui avaient simplement eu des pollutions noctures dès la puberté, et c'était la masturbation qui faisait d'eux, disaient-ils, des hommes perdus! Beaucoup d'autres pratiquent sans doute la masturbation compensatrice en général parce que leur nature timide et anxieuse les empêche de fréquenter les prostituées et de commettre d'autres excès sexuels, tandis que la façon dont ils analysent leurs sensations et leur moi les conduit facilement à l'onanisme. Mais, d'un autre côté, ils sont, en général, si craintifs qu'ils ne s'y adonnent pas d'une façon excessive, peutêtre une fois ou deux par semaine ou même plus rarement encore, de sorte que la fréquence normale du coït, d'après Luther, n'est

souvent pas atteinte et qu'elle est rarement dépassée. Parmi ces gens, on trouve donc peu d'onanistes précoces ou excessifs. Nous accorderons cependant que la constitution et l'humeur hypochondriaques prédisposent un peu à l'onanisme.

Mais ce que nous affirmons, c'est que la catégorie des onanistes q'ui viennent se lamenter et s'accuser A grands fracas n'est ni la plus nombreuse, ni celle qui commet les plus grands excès. Les pires onanistes, ceux qui provoquent parfois journellement plusieurs éjaculations séminales, appartiennent à la catégorie des hyperesthésiés sexuels; ils n'ont nullement l'aspect classique que leur prête la tradition. Ce ne sont pas des figures pâles, terrifiées et gémissantes, mais bien plutôt des individus lubriques qui se transforment volontiers en don Juan insolents. Ils peuvent être tout aussi courageux, adroits et forts que d'autres, et être disposés à tous les mauvais tours et à toutes les folies. 11 n'est donc pas vrai^ comme on le dit souvent, qu'il soit possible de reconnaitre au visage et à la manière d'être d'un individu s'il a des habitudes de masturbation.

Ces onanistes excessifs se font sans doute du tort à divers égards, mais la grande erreur qu'on commet en prenant les hypochondres sexuels pour le type des onanistes, c'est de confondre la cause avec l'effet. L'hypochondrie sexuelle n'est nullement l'effetde l'onanisme; elle le précède, et ce dernier est plutôt son effet ou lui est simplement associé. Il va sans dire que l'onanisme, par son action déprimante, fournit un aliment tout trouvé à un esprit obsédé par des anxiétés hypochondriaques et qui s'empresse d'exploiter une aussi riche mine.

De ces faits découlent deux vérités : la première est qu'on doit traiter l'hypochondriaque sexuel comme hypochondriaque et non comme onaniste. La seconde, que ce n'est pas chez ces mallieureux et pâles désespérés qu'il faut chercher les pires esclaves de la masturbation.

Chez les femmes, et surtout chez les jeunes filles, l'hypochondrie est une maladie très peu fréquente, et les cas d'hypochondres sexuels qui viennent avec force lamentations s'accuser de se masturber sont chez elles de grandes raretés. Les femmes qui se masturbent gardent, en général, le secret complet sur leur mauvaise habitude et s'en montrent d'ordinaire fort peu affectées. L'onanisme ne leur fait cependant guère moins de mal qu'aux hommes. Elles n'ont pas,

il est vrai de pertes séminales, mais, par contre, la répétition et l'intensité de l'irritation nerveuse sont plutôt plus fortes que chez l'homme, et c'est ce qui les épuise le plus. Il est, malgré tout, assez curieux d'observer que les femmes qui se masturbent en ont, en général, moins de honte que les hommes et s'en montrent moins déprimées. N'oublions pas que la perte séminale par la masturbation a chez l'homme quelque chose de particulièrement déprimant, car elle manque son but et représente une satisfaction absolument anormale de l'appétit sexuel.

On m'objectera peut-être que la cause de cette différence est autre et vient de ce que les femmes qui se masturbent sont d'une valeur morale moindre et sont des individus particulièrement dépravés. J'accorderai que c'est parfois le cas, mais pas toujours, bien loin de îà. L'intensité de l'excitabilité sexuelle chez la femme n'a, au fond, rien de commun avec le caractère de celle-ci. Elle peut se combiner avec une haute intelligence, avec des facultés esthétiques et morales fort élevées, et même avec une puissante volonté. D'un autre côté, le manque de sens moral et de volonté peut fort bien s'allier à la frigidité sexuelle et, comme nous l'avons déjà vu, il peut conduire à des excès sexuels sans aucune sensation voluptueuse étant données les particularités du sentiment féminin. Ces faits nous montrent encore quelle est la complexité des causes d'un effet donné dans le domaine sexuel.

T PERVERSIONS DE L'APPÉTIT SEXUEL OU PARESTHÉSIES DE LA SENSATION SEXUELLE.

Il s'agit ici de l'appétit sexuel provoqué par des objets inadéquats. Von Krafft-Ebing ayant étudié à fond cette question, nous suivrons en somme ses subdivisions.

I. Appétit sexuel pervers, mais ayant d'ordinaire pour objet l'autre sexe. — A. Algolagnie (Sadisme et Masochisme) ou Volupté par la douleur. — Par ce terme, v. Schrenk-Notzing désigne rérotisme provoqué par une douleur corporelle ou morale ou par l'effroi, qu'on la subisse soi-même ou qu'on la fasse subir à un autre. Dans les deux cas la cruauté et la douleur provoquent d'autant plus la volupté qu'elles sont plus intenses. L'ivresse de la puissance

illimitée, ressentie personnellement dans le sadisme et par sympathie dans le masochisme, et Teffroi de la victime qui souffre, ressentie personnellement dans le masochisme et par sympathie dans le sadisme, correspondent dans leur association sensuelle à l'orgasme vénérien qu'ils provoquent. Les pensées ou les actes cruels qu'on subit ou fait subir augmentent la volupté et vice versa. En général, néanmoins, l'imagination de ces clioses suffit.

L'algolagnie peut être provoquée, à l'origine, chez l'enfant, par le fouet ou tel autre mauvais traitement corporel ou moral qu'il subit ou fait subir. Une fois la volupté ainsi associée à de pareils actes ou à des pensées correspondantes, ces derniers se reproduisant, elle se reproduit. Ainsi se fixe la perversion par association, à la suite de la première émotion qui l'a produite. J.-J. Rousseau en est un cas typique. D'autres cas se produisent à la suite d'efforts de gymnastique (grimper au màt, par exemple). 11 s'agit très souvent ici d'une supplantation de l'objet normal de l'érotisme par une action émotive violente qui vient produire l'algolagnie et la fixer dans le subconscient. La preuve en est que la psychanalyse (Frank et autres) a souvent raison de pareils cas. Néanmoins, la disposition héréditaire aux affections nerveuses joue ici le rôle fondamental et primaire.

Remarquons que la sexualité normale renferme certains éléments ou indices d'algolagnie. L'émotivité, l'extase et la volupté sont parentes. L'algolagnie peut être homosexuelle aussi bien qu'hétérosexuelle. On a beaucoup trop méconnu la valeur de l'élément algolagnique chez les extatiques et les flagellant-s, dans la guerre et dans les châtiments corporels et moraux. Les maîtres sadiques et les élèves masochistes, les enfants martyrs méritent à cet égard une attention toute particulière. Le sadisme se cache plus souvent qu'on ne le croit sous le masque hypocrite du châtiment sévère, de la rage guerrière, de l'autorité paternelle, maritale ou autre et le masochisme sous celui de certains héros de la pantoufle, de femmes ou d'enfants qui cherchent a plaisir à se faire battre ou mépriser, etc.

Il y a deux formes d'algolagnie qui semblent antagonistes, mais qui néanmoins se combinent de cent façons et alternent souvent chez le même individu.

1. Le Sadisme (ov algolagnie active). — Son nom vient du marquis de Sade qui l'a décrit avec grande justesse, en étant atteint lui-même. Des types historiques ou légendaires de sadistes

sont en outre Néron, Caligula, Tibère, Ivan le Terrible, Catherine de Médicis, Elisabeth de Russie, Rarbe-Rleue, etc. Le sadiste se satisfait en tyrannisant, méprisant ou brutalisant l'objet de sa volupté, objet qui peut être un individu de Vautre sexe, du même sexe ou un animal. Certains sadistes ne se satisfont que dans le sang, en faisant boucherie de leur victime. J'ai vu un jeune sadiste chez lequel la vue du sang dans une boucherie produisait seule l'orgasme. On connaît les crimes épouvantables de certains sadistes (Jack l'éventreur, Dippold). Le pur sadiste ne désire pas le coït; la vue de l'effroi et de la souffrance de sa victime suffisent pour produire chez lui l'orgasme le plus intense. Certains sadistes néanmoins se masturbent dans les entrailles de leurs victimes; d'autres encore avalent des portions de leur corps ou boivent leur sang. Il va sans dire que cliez le sadiste criminel une forte dose d'idiotisme moral se joint à la perversion de l'instinct sexuel. Le sadiste qui a de la conscience se tire d'affaire sans commettre de crimes.

Lombroso fait remarquer à quels excès sexuels à la fois voluptueux et brutaux se livrent les soldats dont la rage de tuer a été déchaînée par l'excitation de la bataille.

Ce dernier fait est pour ainsi dire l'inversion du sadisme dans les relations de cause à effet. Par suite de l'exaltation du combat, celle de la volupté s'impose à l'âme, comme en sens inverse, l'exaltation de la volupté fait naître en certains cas celle de la violence et celle d'un appétit sanguinaire.

Von Krafft-Ebing rappelle le fait que l'amour et la colère sont les deux états émotifs les plus violents et sont en même temps les deux puissances qui provoquent le plus de décharges motrices. Ce simple fait explique pourquoi ils peuvent s'associer dans le délire des passions déchaînées. A ces faits s'ajoute pour l'homme un reste atavique de l'instinct de ses ancêtres, dont les mâles se livraient des combats furieux pour conquérir les femelles par la violence, ce qui provoquait chez eux la volupté, suite de l'assujettissement par la force de l'objet de leur appétit sexuel.

Les sadistes deviennent de véritables virtuoses dans l'art d'assassiner sans être découverts (1) Le cynisme avec lequel plusieurs d'entre eux ont décrit leurs sensations témoigne de leur froide

(1) Il osf vraisemblable que la légende Barbe-Bleue a pour base les crimes successifs d un sadiste.

indifférence dans le tragique et l'effroyable. V^on Krafft-Ebing décrit une série de types atroces de ce genre, et malheureusement les journaux et les tribunaux nous en font presque journellement connaître de nouveaux. Certains sadistes assassinent des enfants, d'autres des hommes, lorsque leur perversion se complique de pédérose ou d'inversion sexuelle.

Les sadistes ne s'attaquent pas toujours à l'homme vivant. Quelques-uns sont nécrophiles, leur appétit les poussant à violer et à mettre en morceaux des cadavres humains, qui excitent au plus haut degré leur volupté ou compensent pour eux la boucherie plus dangereuse d'un vivant. D'autres enfin tuent des animaux, dont la souffrance et le sang servent à satisfaire leur volupté.

Certains sadistes se satisfont en fouettant des prostituées ou en les piquant jusqu'au sang, tandis que d'autres préfèrent martyriser lentement leur victime et se procurent ainsi le summum de la volupté. D'autres encore se contentent de scènes symboliques d'asservissement, scènes dans lesquelles la femme est obligée de les adorer, de les supplier, de leur demander grâce, etc. Quelques-uns se bornent à lui couper les cheveux ou à lui faire de petites écorchures en lui rasant la tête pour la forme. L'humiliation de la femme joue un grand rôle dans l'appétit sadiste de l'homme qui dégénère souvent en fétichisme. De simples produits de l'imagination, dans lesquels il joue le rôle d'un tyran sanguinaire et qui se compliquent d'onanisme ou d'un coït normal, suffisent ordinairement à satisfaire la volupté du sadiste. Certains sadistes se satisfont en salissant d'excréments ou d'autre façon la femme qu'ils « aiment »! Lorsque le sadisme revêt ainsi le caractère d'un symbole ou d'un fétiche, l'éjaculation séminale et les sensations voluptueuses se passent en général sans attouchement de la verge avec le corps de la femme.

C'est chez l'homme que le sadisme est le plus fréquent, mais il existe aussi chez la femme. Messaline et Catherine de Médicis en sont des types historiques. Cette dernière faisait fouetter des dames d'iionneur sous ses yeux et disait se baigner dans les roses, lorsqu'elle regardait massacrer les liuguenots. Les femmes ciiez lesquelles le sadisme revêt une forme plus atténuée se contentent, par exemple de mordre l'homme jusqu'au sang pendant le coït, etc.

Le sadisme paraît être le plus souvent un effet de la blastophthorie alcoolique héréditaire.

2. Le Masochisme (ou algolagnie passive). — Le terme de masochisme a été appliqué par von Krafft-Ebing à cette perversion sexuelle décrite par l'écrivain Sacher-Masoch dans plusieurs de ses romans. La volupté du masochiste est excitée par l'humiliation, la soumission, les coups même; les douleurs qu'il ressent lorsqu'on le fouette lui procurent l'extase de la volupté. Comme le sadisme, cette perversion peut être incomplète. Lorsqu'elle est complète, le masochiste est atteint d'impuissance psychique et incapable de coït normal. Seuls, les mauvais traitements et les humiliations sont en état de lui procurer des érections, des éjaculations séminales et la volupté après laquelle il soupire. Cependant des comédies représentant son humiliation ou des efforts correspondants de son imagination peuvent arriver à remplacer la réalité et à lui procurer l'effet désiré.

L'enfant masochiste soupire après une femme dominatrice, impérieuse, qui le maltraite et fait de lui son esclave. Son imagination se pâme à l'idée d'être à ses genoux, d'être foulé aux pieds par elle, chargé de chaînes ou enfermé dans un cachot. Il lui faut même que la cruelle héroïne de son cœur en rie, se moque de lui et l'humilie autant que possible. Les châtiments corporels dont le but est l'amélioration ne satisfont pas le vrai masochiste. Dans ses Confessions, Rousseau dévoile ses sentiments sexuels masocliistes.

Il est singulier de voir à quel point les conceptions poétiques et romanesques se combinent à la perversion des sensations sexuelles chez les masochistes, et les amènent à rêver d'une femme impérieuse et cruelle à laquelle ils vouent un amour aussi humble qu'exalté, tandis que le coït normal ne provoque chez eux ni plaisir ni volupté et ne peut être accompli parfois qu'à l'aide d'images masochistes. L'onanisme vient du reste en aide aux érections ainsi provoquées pour amener l'éjaculation séminale. Très ordinairement les masochistes deviennent des flagellants et se font fouetter ou piétiner par des prostituées. Mais il leur arrive souvent alors d'être déçus dans leur attente et de ne ressentir que la douleur au lieu de la volupté, lorsque subitement la comédie qu'ils ont provoquée eux-mêmes leur apparaît dans toute son absurdité, leur montrant la femme payée pour les maltraiter et ne le faisant nullement par plaisir. Certains masochistes jouissent en se représentant qu'une femme les assassine avec un couteau ou même les coupe en morceaux. D'autres se font savonner, puis raser par leur femme en guise de coït, en joignant à cet acte des images masochistes. Certains richards atteints de masochisme organisent de grandes repré-

sentations théâtrales clans lesquelles des femmes impérieuses jouent le rôle de juges. Ils se font promener nus devant elles, puis fouetter et condamner à mort par elles. D'autres se contentent de se représenter toutes ces manœuvres, en y joignant ou non le coït ou la masturbation.

Von Krafft-Ebing a sans doute raison en considérant les singulières élucubrations du poète maniéré, quoique plein de talent, qu'était Baudelaire et son imagination nécrophile qui le faisait chanter sa propre charogne pendue à un gibet dans Tîle de Gythère et dévorée par les vautours [Fleurs du mal)., comme un mélange de perversion sadiste et masochiste. Il recherchait les femmes les plus repoussantes de toutes les races, les Chinoises, les négresses, les naines, les géantes, ou les femmes modernes aussi artificielles que possible pour satisfaire ses instincts pathologiques.

Le cas suivant, cité par von Krafft-Ebing, d'après Hammond, est typique :

X . . ., modèle de mari, de mœurs sévères, père de plusieurs enfants, est parfois atteint d'accès au cours desquels il se rend au bordel, ovi il choisit deux ou trois des prostituées les plus grosses; il s'enfernre avec elles, dénude la moitié supérieure de son corps, s'étend par terre, croise ses mains sur le ventre, ferme ses yeux et ordonne à ces femmes de piétiner de toute leur force sa poitrine, son cou et son visage avec leurs talons. Parfois il exige une fille encore plus lourde ou certaines manipulations qui rendent la chose encore plus cruelle. Au bout de deux ou trois heures il en a assez, paie largement ces filles et les régale de vin, frotte ses bleus, se rhabille, règle son compte et retourne à son bureau, pour se livrer de nouveau une semaine plus tard à ce singulier plaisir.

Par masochisme larvé, von Krafft-Ebing entend certains cas de fétichisme, dans lesquels la nature du fétiche qui déclanche l'excitation sexuelle et la manière dont on s'en sert prouvent qu'il s'agit d'un besoin de se faire maltraiter et humilier par une femme. C'est surtout le cas du fétichisme des bottines et des pieds. Chez ceux qui sont atteints de cette spécialité pathologique, les sensations voluptueuses se produisent lorsqu'ils se font piétiner par des bottines ou par des pieds de femme. Ils ne rêvent que de bottines ou de pieds de belles femmes. Certains d'entre eux se font planter dans leurs souliers des clous rentrants, la douleur qui en résulte

• leur procurant des sensations voluptueuses. Finalement, les bottines seules, surtout lorsqu'elles touchent leur verge, suffisent pour exciter leur appétit sexuel D'autres masochistes larvés sont excités par des sécrétions ou même par des excréments de femmes.

J'ai été consulté par un masochiste typique qui, étant très religieux, se persuada que son appétit sexuel perverti était un péché dû à sa faute, Il se maria donc, après s'être dominé quelque temps, pensant que Dieu et le repentir le feraient changer. Mais naturellement, une fois marié, il se trouva absolument impuissant et incapable d'accomplir le coït.

Si chez l'homme le masochisme est fréquent, il se produit chez la femme plutôt comme une exagération dans le domaine même de ses sensations sexuelles normales, car il concorde en grande partie avec son rôle passif. La fernme n'aime pas l'homme faible qui se soumet à elle; elle veut un maître solide sur lequel ellej puisse s'appuyer. En somme, les femmes normales n'aiment pas que leur mari leur demande trop souvent conseil ni qu'il soit indécis et doute de lui-même. Elles aiment au contraire le voir commander fermement et même \m peu impérieusement, pourvu qu'il ne soit pas méchant. Il est notoire que beaucoup de femmes veulent être battues par leur mari et ne sont pas contentes quand cela n'a pas lieu. Le fait est, paraît-il, surtout fréjquent en Russie. Du reste, les formes accentuées du masochisme pathologique sont rares chez la femme.

Le masochisme présente une certaine analogie avec l'extase religieuse des fakirs et des flagellants qui se fouettent eux-mêmes. Ces individus paraissent s'exalter dans une sorte de convulsion extatique par l'idée de plaire à Dieu ou de gagner le ciel en se martyrisant. J'ai connu un vieux monsieur très cultivé dont la seule volupté avait toute sa vie consisté à recevoir une volée de coups. Etant gamin, il cherchait de même que Rousseau, par toute sorte de ruses et de sottises, à se faire punir corporellement. Arrivé à l'âge adulte, la chose devint impossible, et il usa de ruse pour pousser les écoliers à se battre entre eux, se donnant l'air d'en être fâché et leur en faisant des reproches pour exciter leur esprit de contradiction. S'imaginant le fâcher, les gamins faisaient alors semblant de se battre, ce qui suffit pour le reste de sa vie à lui' procurer des érections et les éjaculations après lesquelles il soupirait. De même que l'amour, toute autre excitation sexuelle lui fut

inconnue toute sa vie. Il était juriste et me raconta lui-même son histoire, espérant que la suggestion pourrait le guérir.

B. Fétichisme (Production de sensations voluptueuses par l'attouchement ou par la simple image de certaines parties du corps ou du vêtement de la femme). — Nous avons déjà parlé de ce symptôme et nous avons vu quel rôle il joue dans quelques formes du masochisme. Un fétichisme larvé fait partie de l'appétit sexuel normal, en ce sens que certaines portions du corps et du vêtement, certaines odeurs, etc., excitent avec une énergie spéciale l'appétit sexuel de beaucoup de personnes, en leur rappelant l'individu auquel ils appartiennent. On ne peut donc considérer comme fétiches pathologiques les parties du corps qui normalement excitent l'appétit sexuel, ainsi les seins, les organes sexuels, leur image, leur odeur ou encore la nudité de parties du corps féminin ordinairement couvertes.

Le véritable fétichiste est un être très pathologique, dont l'appétit sexuel entier, souvent même avec toutes ses irradiations dans la sphère supérieure de l'amour, autant qu'on peut parler d'amour chez lui, se limite à certains objets qui sont en connexion avec la femme. Les fétiches les plus ordinaires sont les mouchoirs de femme, les gants, le velours, les bottines de femme, les cheveux des femmes, leur main, leur pied, etc. Chez ces malades le fétiche joue un rôle essentiel: il ne s'associe nullement à l'image d'une femme aimée. C'est lui seul qui est l'objet de « l'amour ». Son aspect, son attouchement, le bonheur de le presser contre son cœur ou contre ses organes génitaux, sont seuls capables de produire des érections et des éjaculations voluptueuses. On voit même des fétichistes dont l'appétit sexuel s'excite uniquement à l'aspect de certaines difformités féminines, telles que des piedsbots, des yeux qui louchent, etc. Les coupeurs de tresses, qui se glissent dans les foules pour y couper des cheveux de femme et se masturber ensuite avec eux, se sont rendus célèbres. Ils sont capables même de dédier des poésies aux cheveux de la femme. Divei-s costumes féminins peuvent servir de fétiches, et on les tient même en réserve dans certains bordels pour satisfaire ceux qui les demandent. Le fétichisme des bottines est encore plus fréquent que celui des habillements et des mouchoirs. Von Krafft- Ebing cite un cas typique d'irradiation psychique du fétichisme. L'individu en question ne trouvait rien de si immoral ni de si

scandaîeux que les bottines de dames exposées dans les devantures de magasins. D'autres rougissent de pudeur lorsqu'ils passent devant une pareille devanture. Le fétichisme est avant tout une perversion masculine. J'ai été consulté par un fétichiste qui, dès sa naissance, n'a été rendu erotique que par des bottines. Il s'est marié plus tard, et, ses désirs sexuels s'étant de plus en plus concentrés sur des bottines pointues et élégantes, surtout de femmes, mais aussi d'hommes, il n'a pu cohabiter avec plaisir avec sa femme qu'en lui faisant mettre les bottines dont il était amoureux, ou en les mettant lui-même. Les étalages de bottines l'ont toujours fait rougir, comme la chose la plus impudique, alors que le corps féminin ne lui fait aucune impression. Jeune, il n'osait acheter, par un sentiment de honte, les bottines dont il avait le plus envie. Leur simple vue suffisait souvent à produire chez lui l'érection et l'éjaculation.

C. Exhibitionnisme. — Il existe toute une catégorie d'individus, surtout d'hommes, dont le seul appétit sexuel consiste à se masturber en présence de femmes. Ils se mettent à l'affût derrière quelque mur ou buisson situé sur le passage de personnes de l'autre sexe, après avoir pris soin de se déboutonner. Dès qu'ils voient venir une ou plusieurs femmes, ils se placent devant elles et les appellent ou leur font des signes en leur présentant leur verge érigée, tout en se masturbant. L'orgasme ne se produit chez eux que s'ils se sentent observés par des femmes. Sachant qu'on les dénoncera à la police, ils s'arrangent pour s'enfuir dès que leur éjaculation a eu lieu, et ils acquièrent dans ce manège une grande virtuosité. Ils ne cherchent jamuis à toucher les femmes qui les excitent; tout se passe à distance.

Ces cas ne sont pas rares et font naturellement presque toujours scandale, de sorte que les pauvres diables échappent rarement à la police. Ces malheureux, qui occupent parfois de hautes positions sociales et ont déjà subi souvent une première condamnation, ne peuvent en général parvenir à dompter leur passion; elle a pour eux-mêmes des suites bien plus graves que pour les femmes ou les enfants qu'ils effrayent ou indignent. Les exhibitionnistes masculins deviennent presque tous la proie des tribunaux.

L'exhibitionnisme n'est pas très rare chez les femmes aliénées; j'en ai moi-même traité deux cas typiques. Je ne sais s'il existe chez les femmes saines d'esprit, mais en tout cas elles ne pourraient s'y adonner sans courir les plus grands dangers.

Citons encore les voyeurs qui ne s'excitent qu'à la vue du coït des autres, vue que les tenanciers de bordels leur procurent.

II. Inversion sexuelle ou amour homosexuel. — Si effroyables ou absurdes que soient les aberrations de l'appétit sexuel et de ses irradiations dont nous avons parlé jusqu'ici, au moins dériventelles toutes de rapports orig^inairement normaux avec l'autre sexe adulte. Celles dont nous allons parler se distinguent par le fait, que 'non seulement Fappétit lui-même, mais toutes ses irradiations psychiques sont orientés sur le propre sexe du perverti, qui ressent par contre une véritable horreur pour tout contact génital avec l'autre sexe, horreur qui ne le cède en rien à celle de l'homme normal pour une union homosexuelle. Cette horreur, entendons-nous bien, n'a trait qu'aux relations sexuelles et nullement à celles de la vie sociale. Il s'agit donc de l'appétit sexuel et de l'amour de l'homme pour l'homme et de la femme pour la femme.

Ce que nous avons à traiter ici n'a aucun rapport avec la compensation en cas de be.soin, dont nous avons parlé à propos de la masturbation ou de la pédérastie compensatrices, qui se produisent, faute de mieux, chez les individus dont l'appétit normal ne peut se satisfaire autrement. Lorsque l'excitation et le besoin se font sentir d'une façon trop impérieuse, l'irritation purement animale (spinale) de l'appétit sexuel peut pousser un homme et même une femme à se soulager par des moyens qui dégoûtent d'ailleurs ses sentiments et son âme entière.

A. L'amour homosexuel chez l'homme. — Il semble absurde que tout l'appétit sexuel et tout l'idéal amoureux d'un homme puissent s'attacher, de son enfance à sa mort, exclusivement à des individus de son sexe. Ce phénomène pathologique n'en est pas moins aussi fréquent que certain, bien qu'on se soit longtemps mépris sur sa valeur psychologique et morale, tant dans les cercles juridiques que dans le grand public. Ce sont des invertis eux-mêmes, aidés de psychiatres, qui ont enfin éclairci la question. Un inverti, l'assesseur Ulrich, s'est fait publiquement l'apôtre de l'amour homosexuel, décorant dans ses écrits les invertis du nom d'Urninges, nom qui leur est resté en Allemagne. Ulrich et ses coreligionnaires cherchèrent à prouver une absurdité, en prétendant que les homosexuels sont une espèce spéciale d'hommes normaux et physiologiques et en s'efforçant d'obtenir pour leur genre d'amour une sanction légale, comme s'il s'agissait d'amour

normal. Ulrich appelle Dioninges les hommes dont l'appétit sexuel est normal, c'est-à-dire qui a des femmes pour objet. Pareille prétention paraît nécessairement ridicule à tout homme dont le sens sexuel est normal, et il est sans aucun doute absurde de revendiquer la parité et la qualification de « normal » pour un appétit sexuel absolument dévoyé de son but naturel : la pripcréation. Mais la chose est tout à fait caractéristique pour les sentiments profonds et l'idéal des invertis.

Tout dernièrement, le docteur Hirschfeld de Berlin a de nouveau essayé de démontrer que les homosexuels constituent une variété de l'homme normal. Il joue simplement sur les mots et sur les faits, en invoquant les noms d'invertis célèbres et en prétendant à tort que l'inversion n'est pas héréditaire (1).

Dès les premières lueurs sexuelles de l'enfance, les invertis mâles se sentent comme des filles vis-à-vis des autres garçons. Ils éprouvent le besoin de se soumettre passivement, s'exaltent et s'enthousiasment facilement pour les romans et la toilette, aiment à s'occuper d'ouvrages féminins, à s'habiller en filles, à fréquenter les sociétés féminines. Ils considèrent les femmes comme des amies, comme des esprits qui les comprennent. Ils sont en général (mais pas toujours) d'un sentimentalisme banal ou mesquin, ils aiment les formes ou les phrases religieuses, admirent tout ce qui brille et tout ce qui tient au luxe des vêtements et des appartements, se coiffent et se fardent avec une coquetterie qui dépasse souvent celle de nos belles Tous ne sont pas ainsi, mais l'un ou l'autre de ces traits prédomine suivant les individus.

Leur appétit sexuel, en général très violent et précoce, commence par développer chez eux quelque amour exalté pour tel ou tel camarade du sexe masculin. J'ai traité un grand nombre d'invertis, et c'est chaque fois la folie et l'intensité de leur amoLir et de leur idéal dévoyé qui m'ont le plus frappé. Je citerai seulement un infirmier inverti qui était tombé amoureux fou d'un de ses camarades, et qui couvrit du nom de son bien-aimé dix mètres de lacet blanc servant à marquer le linge des malades. Les lettres d'amour les plus exubérantes, les serments de fidélité jusqu'à la mort, la jalousie la plus farouche envers les autres amis de leur amoureux,

(1) Je recommande la lecture d'un ex.cellent article du docteur Ernest Rûdin : (' Zur Rollc der Homosexuellen im Lebensprozess der Rasse », dans Archiv fur Rassen und Gesellschaftsbiologie, 1904.

et même des cérémonies symboliques du mariage sont des phénomènes journaliers dans les cercles d'homosexuels.

L'inverti ne tombe pas si facilement amoureux d'un autre inverti que des hommes normaux. Ce sont ces derniers surtout qui l'attirent. Il voudrait être leur femme, mais, comme on le repousse en général avec dégoût, qu'on le menace de porter plainte et qu'on l'exploite plus souvent encore en le faisant chanter, il est fréquemment obligé de se contenter de ses pareils. Or ces messieurs forment entre eux une confrérie secrète, une sorte de franc-maçonnerie qui se reconnaît au moindre signe, qui se flaire pour ainsi dire.

La première apparition de l'appétit homosexuel, avec ses impulsions naïves de .jeunesse, fait paraître à l'inverti le monde, le bonheur et l'amour sous un aspect tout spécial, déterminé par l'irradiation intervertie de son appétit sexuel. Il se représente le but de sa vie sous la forme d'une union amoureuse avec Vôtre chéri de son cœur, et il se forge dans ce sens ses idylles, son roman et son idéal. Mais plus tard, lorsque son appétit sexuel s'accentue et lorsqu'il constate en même temps que la majorité des hommes sentent autrement que lui, que l'humanité se reproduit par union entre hommes et femmes, etc., il devient malheureux et tombe dans l'amertume. Il s'aperçoit qu'il serait à la fois ridicule et dangereux de dévoiler ses sentiments intimes, et il s'adonne le plus souvent à la masturbation. Néanmoins toutes les barrières sociales qui s'opposent à ses appétits ne font qu'augmenter son excitation, et il peut de moins en moins dominer les passions qu'il éprouve pour certains jeunes gens. Le dégoût et l'indignation de ces derniers, dès qu'ils découvrent qu'ils ne sont pas l'objet d'une simple affection un peu exaltée, mais d'un amour sexuel perverti, ne s'expriment que trop clairement, et le pauvre inverti se voit condamné au tourment perpétuel de devoir cacher comme un criminel ses désirs les plus violents, ses aspirations et ses affections les plus saintes, les plus intimes et les plus idéales, enfin de vivre dans la terreur continuelle d'être trahi et livré aux tribunaux. On comprend donc qu'il soit heureux lorsqu'il découvre que ses semblables forment une confrérie secrète, et il s'y associe immédiatement, lorsque son sens moral et sa volonté ne sont pas d'une force ou d'une élévation à toute épreuve.

S'il réussit à trouver un homme qui se doane à lui, l'inverti ne cherche pas en général dès le principe à imiter le coït en introduisant sa verge dans l'anus de l'objet de son appétit sexuel. Il se

contente d'abord de la masturbation mutuelle. Cependant l'homosexuel caractérisé ressent la volupté la plus complète lorsqu'un autre homme introduit sa verge dans son anus, c'est-à-dire lorsqu'il joue le rôle de ce qu'on a appelé le pédéraste passif. D'autres préfèrent jouer le rôle de pédérastes actifs.

L'idéal des invertis serait d'obtenir la licence légale du mariage entre hommes. Ils ne sont du reste pas très constants dans leur amour et se montrent très portés à la polyandrie. L'amour sexuel de la femme leur inspire un profond mépris; ils le trouvent bas et dégoûtant, bon tout au plus à la production de petits invertis !

L'amour homosexuel a joué dans l'histoire du monde un rôle bien plus grand qu'on ne le croit d'ordinaire. Le comte de Platen et Sapho furent des invertis. Les invertis prétendent qu'il en était de même de Platon, de Frédéric le Grand, de Socrate, etc., mais ce n'est pas prouvé. En Orient et au Brésil, l'amour homosexuel est extrêmement fréquent.

Notre expérience nous permet d'affirmer, avec von Krafft-Ebing, que l'amour homosexuel est d'ordre pathologique et que presque tous les invertis sont à un degré plus ou moins accentué des psychopathes ou des névrosés, dont l'appétit sexuel est non seulement anormal, mais encore ordinairement exalté. Des invertis aliénés, tels que le roi Louis II de Bavière, un grand nombre d'aliénés, atteints par exemple de Pseudologia phantastica (escrocs pathologiques), et qui sont en même temps homosexuels, démontrent l'intime parenté qui existe entre l'inversion sexuelle, appelée aussi « uranisme », et les psychoses.

On pourrait appeler inversion sexuelle mentale les cas d'inversion qui n'ont été basés que sur des états affectifs, enclavés dans le sous-conscient lors de l'enfance. Un juif, le D' Otto Weininger, a écrit en allemand un livre [Geschlecht und Charakter), dans lequel, à côté de diverses excentricités, il prétend que tout être humain est, du moins potentiellement, à la fois plus ou moins mâle et femelle, et que cela ne varie que par degrés. Les expériences de Steinach, etc., citées au chapitre I, tendent à lui donner plus ou moins raison à cet égard (voir aussi plus bas après « Junoren »).

Je suis parfaitement d'accord avec Riidin, lorsqu'il déclare que les phénomènes psycho-pathologiques présentés par la plupart des invertis sont- primitifs, c'est-à-dire héréditaires, et qu'ils ne sont que secondairement exaspérés par l'effet de leur vie tourmentée, à l'inverse de ce que prétendent Hirschfeld, Ulrich et leurs coreli-

gionnaires. Les déboires, les anxiétés et les autres tourments qu'ils ont à subir peuvent sans doute jouer un rôle et faire éclore certains ëlats nerveux jusqu'alors latents, mais préexistants; ils ne peuvent jamais créer les tares. Ce qu'on peut accorder, c'est que l'inversion sexuelle correspond dans nombre de cas à une sorte d'hermaphrodisme partiel, dans lequel les glandes sexuelles et les organes copulateurs ont les caractères de l'un des sexes, tandis que le cerveau prend en bonne partie ceux de l'autre sexe. Mais le phénomène n'en est pas moins pathologique.

Les invertis avec lesquels on a la plupart du temps affaire, surtout dans les asiles publics et aux assises, sont des cyniques et des débauchés, malgré tout l'idéal dont ils font parade; mais on aurait grand tort de conclure qu'il en est toujours ainsi. Les cyniques font du bruit, simplement parce qu'ils ne se gênent pas. Dans ma pratique privée, j'ai connu nombre d'invertis extrêmement honnêtes, souvent même de haute moralité et de grand talent, remplis des sentiments les plus délicats, et C(ui étaient devenus pessimistes par honte et chagrin d'un état d'esprit qu'ils cachaient à tout le monde. Les invertis de cette catégorie finissent souvent par se suicider, après avoir soutenu en silence un combat désespéré et héroïque contre leur appétit maladif, parce qu'ils préfèrent la mort à la défaite, qu'ils considéreraient comme un déshonneur. Il s'agit là, comme on le voit, de tragédies dont les victimes méritent toute notre pitié et même souvent notre respect. Ces gens-là se tiennent, en général, complètement en dehors de la grande confrérie des invertis, confrérie qui leur fait peur ou même les dégoûte.

Il y a au tableau des homosexuels deux ombres lamentables, qui sont en grande partie la conséquence de la sévérité avec laquelle la plupart des législations traquent et condamnent ces malheureux anormaux.

1^ Dès qu'un inverti se rend compte de sa situation anormale et dangereuse au milieu de la société dont il se sent devenu le paria, il se croit souvent tenu de suivre le conseil d'amis ignorants, souvent même, hélas ! de médecins ignorants, et il cherche à se guérir par le mariage. Dans certains cas, il commence par aller dans un bordel, pour s'assurer qu'il est capable d'accomplir le coït avec une femme. Souvent il y parvient, quand il a pu se représenter un homme dans la personne d'une prostituée. Il s'efforce de se persuader que le dégotit qu'il a éprouvé dans ce coït expérimental provenait de ce qu'il avait acheté l'amour qui lui causait

FOREL ig

tant de répugnance et il finit ainsi par se décider à entrer dans la vie conjugale. C'est la plus grande absurdité et en même temps la plus mauvaise action qu'il puisse commettre, car sa femme devient une martyre et se sent bientôt trompée, abandonnée et méprisée. L'inverti la traite comme une servante ou une ménagère, n'accomplit le coït avec elle qu'avec répugnance, rarement, ou même pas du tout, tout au plus par devoir ou pour produire de petits invertis qui répondent à son idéal. Il amène chez lui ses amis ou plutôt ses bons amis, ses amants mâles. Souvent les orgies alcooliques s'en mêlent, surtout lorsque l'épouse, qui se sent méprisée et négligée, se détache de lui. Pareils mariages, qui heureusement deviennent plus rares depuis qu'on a mieux compris la question, se terminent en général par le divorce, précédé d'amères et mutuelles déceptions. Il est vraiment criminel de les favoriser, lorsqu'on sait ce qu'ils entraînent. C'est contre de semblables unions, et non contre les rapports sexuels entre hommes adultes, que la loi devrait sévir.

Du reste, les résultats patents et déjà dûment prouvés de la psychanalyse combinée à l'hypnotisme à l'aide de la méthode dite carthartique et surtout les expériences de Steinach, etc., citées au chapitre I, et faites, au moins dans un cas, avec grand succès sur l'homme, nous laissent prévoir de plus en plus la possibilité d'une guérison durable de beaucoup d'homosexuels et, par là, rendre licite le mariage de ceux qui étaient invertis.

2'^ Un second résultat fort grave de l'amour homosexuel est le chantage sans trêve auquel les invertis sont soumis de la part de toute sorte de chenapans. Les urinoirs publics sont l'un des lieux de rendez-vous les plus ordinaires des invertis. Ceux qui font le métier de maîtres chanteurs le savent très bien; ils les y suivent, leur laissent toucher leur verge et se livrent volontiers à eux pour de l'argent. Mais dès qu'ils ont appris le nom de leur victime et sa position de fortune, ils commencent à la faire chanter, en la menaçant d'une dénonciation en justice si elle ne leur paie pas telle ou telle somme. Si l'inverti est riche ou occupe une haute position, la vache à lait, la proie, est toute trouvée; elle n'a plus (lu'à céder, à émigrer ou à se suicider. C'est ainsi que la vie de la plupart des invertis aisés se trouve ruinée, soumise à des anxiétés, des émotions et des tourments perpétuels, parce que leur appétit les pousse instinctivement à se livrer à des hommes qui sentent autrement qu'eux.

jMoll, von Krafft-Ebing et Hirschfeld ont beaucoup écrit sur l'inversion sexuelle. Les lois partent d'un faux point de vue et sont, en général, beaucoup trop sévères pour cette anomalie, surtout dans les pays germaniques. Tant que l'amour homosexuel ne s'attaque ni aux mineurs, ni aux aliénés, il est assez innocent, car il ne produit pas de descendance et s'éteint par conséquent de lui-même au moyen de la sélection. Lorsque les deux individus sont adultes et d'accord, il est certainement moins nuisible que la prostitution légalement protégée. Lorsqu'un homme normal est tourmenté par un inverti, il lui est bien plus facile de le remettre à sa place et de se débarrasser de lui, qu'à une jeune fille de se protéger contre les importunités d'un homme qui la poursuit de ses assiduités.

Les choses changent d'aspect lorsque l'inverti s'attaque à des mineurs ou lorsque ses appétits sont compliqués d'autres paresthésies sexuelles dangereuses, telles surtout que le sadisme. Il n'y a pas longtemps que le cas épouvantable d'un sadiste inverti, l'instituteur Dippold, a ému l'Europe civilisée. A l'aide de cruautés inouïes, jointes à 1 intimidation, ce misérable avait si bien martyrisé deux jeunes garçons dont on lui avait confié l'éducation, que l'un d'eux finit par en mourir. La protection légale des deux sexes contre les abus sexuels, de quelque espèce qu'ils soient, devrait s'étendre au moins jusqu'à l'âge de dix-sept ans, sinon de dix-huit.

L'inversion sexuelle a des suites très curieuses, auxquelles on réfléchit beaucoup trop peu. La société humaine trouve tout naturel, convenable et sans danger que des individus du même sexe se baignent, couchent et habitent ensemble. Dans les asiles d'aliénés, dans les prisons, dans les internats, etc., on fait surveiller les hommes par des hommes et les femmes par des femmes. Le vœu de chasteté des prêtres catholiques et des nonnes conduit de même à la séparation des sexes. Dans tous ces usages, l'inversion sexuelle n'a nullement été prise en considération. On ne doit donc point s'étonner si les homosexuels profitent de cet état de choses et recherchent les situations qui leur fournissent l'occasion de satisfaire leurs passions perverses sans courir trop de danger. Ils choisissent volontiers la carrière de prêtre catholique, d'instituteur ou d'infirmier, surtout celle d'infirmier dans les asiles d'aliénés. Dans ce dernier cas, ils spéculent sur l'incohérence mentale des aliénés et sur leur incapacité de formuler des plaintes. Dans les bains publics, ils peuvent sans danger se pâmer à l'aspect d'hommes nus.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que des invertis purs et complets. Il va sans dire qu'il y a des transitions. Beaucoup d'individus sont plutôt neutres, animés de sensations flottant entre les deux sexes, llirschfeld les appelle bisexuels. Ils sont fréquents, se sentent attirés assez également par les deux sexes et cohabitent tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre. J'ai connu un homme marié qui était très puissant vis-à-vis de sa femme, mais qui lui était malgré cela infidèle, tant avec des hommes qu'avec d'autres femmes. Il fut condamné plusieurs fois pour pédérastie commise sur des hommes et des jeunes garçons, et m'avoua qu'il éprouvait en somme plus de plaisir aux rapports homosexuels qu'aux rapports normaux avec des femmes, mais pouvait se satisfaire des deux façons. Un inverti incomplet me déclara sans ambages que son idéal serait un homme pourvu d'un vagin.

A côté de ces cas, i! existe toute une série d'homosexuels pour lesquels on admet que l'inversion a été acquise, parce qu'ils ont commencé à accuser un appétit sexuel normal pour les femmes.

Séduits ensuite par des homosexuels, qui les entraînèrent à l'onanisme mutuel ou à la pédérastie, ils en furent fort excités, se dégoûtèrent subitement ou peu à peu des femmes et devinrent ainsi invertis (V. Suggestion, etc.). En réalité, il ne s'agit là que relativement d'inversion acquise. Si nous en exceptons les cas qui reposent purement sur la suggestion ou sur un psycho-traumatisme émotif et dont nous parlerons plus loin, il s'agit en réalité d'une disposition héréditaire latente ou larvée à l'inversion, disposition qui s'éveille à la première occasion et se développe alors puissamment. Il est facile de prouver que les hommes dont l'instinct sexuel est vraiment normal abandonnent immédiatement les habitudes d'onanisme ou de pédérastie qu'ils ont contractées par suite de mauvais exemples, de séduction ou par compensation faute d'objet normal, dès qu'il leur est possible d'avoir des rapports sexuels normaux avec une ou plusieurs femmes. Il est donc faux de vouloir faire reposer les sensations homosexuelles sur le vice et la dépravation. Elles sont et demeurent — c'est là du moins une règle générale qui souffre peu d'exceptions — un produit pathologique de dispositions sexuelles héréditaires anormales du cerveau, souvent combinées à des accidents émotifs ou suggestifs.

J'ai lu un roman [Rubi] écrit par un inverti et dont l'amour homosexuel constitue le canevas. Au point de vue littéraire, c'est

une œuvre très faible, mais elle rend bien les sentiments passionnels des invertis.

L'inversion sexuelle est si répandue que dans certains pays, comme le Brésil, et même dans certaines villes d'Europe il existe des bordels d'hommes.

Je renvoie ici à ce qui a élé dit à la page 26 de la présente 5^ édition sur les travaux de Steinach, Lipschûtz, etc., c'est-à-dire sur les suites de l'implantation des glandes sexivelles.

Junoren. J. Bloch donne ce nom (d'après un sobriquet fourni par un malade de ce genre) à une variété psychique de l'inversion, dans laquelle le sujet se sent subjectivement de l'autre sexe et veut absolument en porter les habits et même le nom. Ces personnes n'ont pas toujours l'appétit inverti, comme l'atteste le cas suivant ; néanmoins c'est la règle ordinaire :

A. M. . . ., âgé de 22 ans, villageois, fils dun ivrogne, a une sœur imbécile. Délicat et frêle de constitution, mais très intelligent, doué d'un esprit vif et éveillé, il a eu dès son enfance le sentiment qu'il était une fille, quoique ses organes génitaux mâles soient irréprochablement conformés et se soient aussi développés d'une façon tout à fait norŒ'ale à l'époque de la puberté, de même que les poils pubiens. Il a horreur de la société des garçons et de tout travail masculin, tandis que son bonheur est de coudre, de raccommoder, de laver, de repasser, de broder ou de faire la cuisine, en un mot de s'occuper des travaux féminins du ménage, qu'il exécute avec art et passion. Une obsession irrésistible le pousse à s'habiller en femme ; ni mépris, ni moquerie, ni punition ne peuvent l'en corriger. Il déclare simplement se sentir fille et vouloir prendre un métier féminin. On essaya en vain de l'occuper comme garçon dans une petite ville : l'échec fut complet. Ses manières de fille le rendirent suspect à la police, qui le prit pour une fille habillée en garçon et menaça de l'arrêter. Comme on le force à se vêtir extérieurement en homme, il se console en portant en dessous une chemise de femme et même un corset.

J'ai soigneusement examiné A. M. ... Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'il est affligé d'une anesthésie sexuelle complète. Il a horreur de tout ce qui se rapporte à l'appétit sexuel. L'idée d'avoir des rapports sexuels avec les hommes, dont il a peur, lui est peut-être encore plus atroce que celle du coït normal avec une femme. Bien que les

testicules et la verge paraissent absolument normaux, il n'a jamais d'érections. Sa voix est haute, il est vrai, et toute sa manière d'être rappelle celle d'un eunuque.

Ce cas est très instructif, parce qu'il montre clairement comment la personnalité psycho-sexuelle peut être prédéterminée par hérédité dans le cerveau seul, indépendamment des organes sexuels, et même fonctionner sans trace de sensations ni d'appétits sexuels. Il s'agit sans doute, dans le cas d'A. M . . ., d'une blastophthorie alcoolique et non d'hérédité ordinaire.

Une statistique d'Hirschfeld, portant sur 3.910 hommes en Allemagne, donne comme résultat :

Homosexuels purs 1,5 p. 100

Bisexuels 3,9 p. 100

Hétérosexuels (normaux) . . . 94,6 p. 100

Dans son livre, von Krafft-Ebing décrit la scène suivante, empruntée à un journal de Berlin en date de février 1894, et qui caractérise bien les mœurs de la confrérie homosexuelle.

« Le bal des misogynes. - — Presque tous les éléments sociaux de la ville de Berlin ont leur club de réunion — les pansus, les chauves, les vieux garçons, les veufs ... — pourquoi pas aussi les misogynes? Cette variété de l'espèce humaine, dont la société n'est guère édifiante, mais dont la psychologie est d'autant plus singulière, donnait ces jours-ci un bal : « Grand bal masqué viennois ». On était très sévère pour la vente ou plutôt pour la répartition des billets; ces messieurs veulent être entre eux. Leur rendez-vous est un grand local de danse très connu. Nous entrons dans la salle vers minuit. On danse avec entrain au son d'un bon orchestre. Un épais nuage de fumée voile les lustres et ne permet pas de distinguer tout de suite les détails de toute celte mer agitée. Ce n'est qu'au moment de la pause que nous pouvons voir les choses de plus près. Les masques sont en grande m'ajorité, les fracs et les robes de bal forment l'exception.

« Mais que vois-je? Celte dame en tarlatane rose, qui vient de pirouetter devant nous, a un cigare allumé à la bouche et fume comme un dragon. Elle a aussi une petite barbe blanche, à peine cachée par le fard. Et la voilà qui parle nvaintenant avec un « ange » en maillot, fort décolleté, avec les bras nus croisés derrière le dos et fumant aussi.

Ce sont des voix d'hommes, et la conversation est aussi très mâle, car elle ne roule que sur « ce maudit tabac qui tire mal ». Donc, deux hommes habillés en femmes!

« Un clown en costum'e traditionnel est appuyé contre une colonne et parle tendrement à une danseuse de ballet, dont il entoure la fine taille de son bras. Elle a une tête de Titus, un profil très fin et des formes plantureuses. Ses boucles d'oreilles brillantes, son collier orné dun médaillon, ses belles épaules rondes et ses bras dodus ne peuvent laisser de doute sur son sexe, lorsque tout à coup, baillant et se débarrassant du bras qui l'enserre, elle se détourne avec un soupir et dit d'une voix de basse : « Oh! Emile, es-tu assez embêtant, aujourd'hui? > Le novice n'en croit pas ses yeux. La danseuse de ballet, elle aussi, est un homme!

« Devenus méfiants, nous continuons notre examen, commençant à croire qu'ici on joue au monde renversé. Voici un homme qui arrive en sautillant. Mais non, cela ne peut être un homme, bien qu'il porte une petite moustache soigneusement frisée? Sa tête bouclée et méticuleusem-ent peignée, son visage poudré et fardé, ses sourcils fortement peints, ses boucles d'oreilles d'or, le bouquet de fleurs naturelles qu'il porte sur son sein jusqu'à l'épaule gauche et qui orne sa robe noire élégante, ses bracelets d'or aux deux poignets et le gracieux éventail qu il porte |dans sa main fine et gantée de blanc, toutes ces choses, dis-je, ne sont pas les attributs d'un homme. Et, avec quelle coquetterie il s'évente, comme il sautille, se trémousse, pirouette et gazouille! Et pourtant! En vérité la bonne nature a créé cette poupée sous forme d'homme. II est vendeur dans un de nos grands magasins de confection, et la danseuse de ballet de ci-devant est son collègue.

« A la table du coin, là-bas, il y a un grand cercle. Plusieurs vieux messieurs s'empressent autour d'un groupe de dames fort décolletées assises autour d'un verre de vin et dont la gaieté est si bruyante que leurs plaisanteries ne doivent pas être d'une extrême délicatesse. « Qui sont ces trois dames? » Ces trois dames! me répond en riant mon compagnon fort bien renseigné. Eh bien! oui : celle de droite, avec ses cheveux bruns et son costume de fantaisie demi-long, est Marie au beurre, coiffeur de son métier. La seconde, la blonde en costume de chanteuse, avec son collier de perles, est connue ici sous le nom de Miss Ella sur la corde; c'est un tailleur pour dames; enfin la troisième est la célèbre Lotte.

« Mais ce ne peut être un homme? Cette taille, ce buste, ces bras délicats, tout cet air et celle nature si féminins?

« On m'apprend que Lotte fut autrefois comptable. Aujourd'hui elle, ou plutôt il, est exclusivement « Lotte » ; son bonheur est de tromper les hommes sur son sexe le plus longtemps qu'il le peut. En ce mnament Lotie chante une chanson fort peu fashionable avec une voix de con-

tralto acquise à l'aide d'un exercice prolongé que lui envierait plus dune chanteuse. Lotte a déjà joué dans les rôles comiques de dames. Aujourdhui, l'ancien comptable s'est si bien identifié avec son rôle de femme, qu'il ne paraît guère dans la rue autrement qu'en habit de dame et qu'il ne se sert même, assurent ses logeurs, que d'une chemise de nuit brodée.

« En examinant de plus près les personnes présentes, je découvris à ma stupéfaction plusieurs connaissances : mon cordonnier, que j'aurais pris pour tout autre chose que pour un misogyne. Il paraît aujourd'hui en troubadour avec épée et chapeau à plumes, et sa « Léonore », en costume de fiancée, me sert d'ordinaire des havanes dans le magasin de cigares. Léonore ayant enlevé ses gants pendant la pause, je la reconnus immédiatement à ses grosses mains gelées. En vérité. Voici aussi mon marchand de foulards. Il se promène dans un costume de Bacchus fort scabreux et fait le Céladon d'une Diane atrocement fagotée, qui fonctionne d'ordinaire comme garçon dans une brasserie.

« Il est impossible de décrire les véritables « dames » qui se trouvent dans ce bal. Et tout cas, elles ne communiquent qu'entre elles et évitent toute approche des hommes misogynes, tandis que ceux-ci demeurent ainsi constamment entre eux, en s'aniusant et en ignorant « le beau sexe » d'une façon absolue. »

Une étude approfondie des invertis nous amène de plus en plus à reconnaître comme causes du développement de l'inversion chez les prédisposés plusieurs racines qui se combinent entre elles à l'infini.

1° Un véritable hermaphrodisme partiel qui se trahit par des formes féminines ou un caractère féminin chez l'homme et par l'inverse chez la femme (Lotte du bal des misogynes ci-dessus, femmes à barbe et à instincts masculins). Dans presque tous ces cas, on observe une tendance plus ou moins nette à ce que Bloch désigne du nom de Junoren (voir ci-dessus), ou tout au moins à des goûts, manières ou instincts de l'autre sexe.

2^ L'inversion héréditaire pure et simple de l'appétit sexuel, sans autre caractère du sexe opposé.

3* Les influences acquises par émotions (psycho-traumatisme émotif) ou par suggestion ou autosuggestion. Comme de pareilles influences se produisent le plus souvent dans la première enfance, qu'elles se rapportent ordinairement à des scènes ou émotions

sexuelles (viol, onanisme, vue du coït, etc.), et qu'elles sont ensuite oubliées, le plus souvent du moins, il est parfois fort difficile de distinguer cette catégorie de la deuxième. Du reste, il y a combinaison à l'infini, car la suggestion et l'émotion ne peuvent invertir que les prédisposés.

L'onanisme est un complément fréquent de l'homosexualité, son effet le plus ordinaire, mais non sa cause. En tant qu'agent émotif (psycho-traumatique), il peut favoriser néanmoins son éclosion et rentre alors dans la troisième catégorie.

B. Inversion sexuelle féminine ou amour homosexuel féminin. — Cette inversion sexuelle n'est nullement rare, mais elle se traduit d'une façon moins publique et moins apparente que l'anomalie masculine correspondante. On l'appelle amour lesbien ou saphisme. Les femmes inverties s'appellent tribades. Il en est de bien connues dans l'histoire, mais on les observe aussi dans nos villes modernes ; elles satisfont leur appétit pathologique par la masturbation mutuelle et surtout en se léchant mutuellement le clitoris. L'invertie aime à s'habiller en homme et se sent homme vis-à-vis d'autres femmes. Elle aime les sports masculins, porte les cheveux courts et, en général, prend son plaisir à toutes les occupations masculines. Son appétit sexuel est souvent puissamment exalté, et alors elle devient un véritable don Juan féminin. J'ai connu quelques femmes de ce genre, qui célébrèrent de véritables orgies et entraînèrent toute une série de jeunes filles normales à devenir leurs amantes ou leurs femmes de la façon que nous venons d'indiquer.

Ici, comme chez l'homme, il s'agit d'un véritable amour irradié. Les inverties éprouvent le besoin de se fiancer, de se marier même, de se jurer une fidélité éternelle; elles fêtent leurs fiançailles, soit en cachette, soit même ouvertement, lorsque l'invertie s'habille en homme et se donne comme garçon; ou bien elles mettent en œuvre un symbolisme connu seulement des deux initiées, échangent des anneaux, etc. L'alcool sert souvent à assaisonner ces orgies sexuelles.

Les excès des tribades dépassent encore en intensité ceux des invertis hommes. Un orgasme succède à l'autre, nuit et jour, presque sans interruption; néanmoins ces nymphomanes inverties ne sont pas extrêmement fréquentes. Leur jalousie ne le cède en rien à celle des invertis masculins ou même la surpasse.

Une particularité très caractéristique de l'inversion féminine repose sur la nature même de l'irradiation de l'appétit sexuel chez la femme, telle que nous l'avons décrite aux chapitres IV et V. Nous avons vu que la femme distingue bien moins que l'homme entre l'amour et les sensations localisées de volupté, ainsi qu'entre l'amitié et l'amour. Lorsqu'une femme invertie veut séduire une jeune fille normale, la chose lui est donc en somme facile. Elle gagne d'abord son affection à l'aide des caresses d'un amour platonique exalté qui n'est pas rare entre femmes. I^es baisers, les embrassements, les caresses, les séjours dans un même lit étonnent bien moins chez les filles que chez les garçons, et ce genre de tendresses ne répugne en général pas à la fille normale comme à l'homme normal. Peu à peu, par une savante graduation, l'invertie arrive à provoquer chez sa victime des sensations voluptueuses, en baisant ses seins et en caressant son clitoris. Fort souvent l'objet de ces caresses ne se rend aucun compte qu'il y ait là quelque chose d'anormal, ou se laisse simplement aller à ses sensations sans y réfléchir, et elle s'amourache alors de son côté. J'en donnerai un exemple.

Une invertie habillée en garçon, et se donnant pour un jeune homme, réussit à gagner par ses ferventes ardeurs l'amour d'une jeune fille normale et se fiança officiellement avec elle. Mais peu après, cet escroc femme fut démasqué, appréhendé, puis conduit en observation à l'asile des aliénés, où je le fis revêtir de vêtements féminins. Eh bien! la jeune fille trompée demeura amoureuse et rendit visite à son « amant » qui, dès qu'il (elle) l'aperçut, se jeta à son cou, la baisa partout et l'embrassa devant tout de monde dans de vraies convulsions voluptueuses, impossibles à décrire. J'étais moi-même présent à cette scène.

La visite passée, je pris à part la jeune fille normale dont l'aspect était florissant, et je lui exprimai ma stupéfaction de la voir conserver ses sentiments à l'égard de ce faux jeune homme qui l'avait pourtant indignement trompée. Sa réponse fut bien le soupir caractéristique de la vraie femme : « Ah! voyez-vous, M. le docteur, je l'aime, que voulez-vous, et je ne puis faire autrement! » Que repondre à cette logique? Un amour psychique de ce genre est à, peine possible chez l'homme. Mais si l'on va au fond des choses et si l'on connaît la nature de la femme, on comprend comment certaines exaltations féminines peuvent se transformer inconsciemment en amour, platonique d'abord, puis sexuel. Tout d'abord, « on se comprend si bien », on a tant de sympathie l'une pour

l'autre, on se donne des petits noms, on s'enlace, on se donne des baisers, on se fait des tendresses de toutes sortes. Finalement toute une échelle nuancée de caresses amène insensiblement et presque inconsciemment aux excitations sexuelles voluptueuses. Et voilà comment il arrive qu'une femme normale (1), systématiquement séduite par une invertie, puisse en venir à devenir amoureuse folle d'elle et à commettre avec elle pendant des années des excès sexuels, sans être pour cela elle-même d'essence pathologique. La chose ne devient vraiment patliologique que lorsqu'elle se fixe définitivement par suite de longues habitudes, ce qui arrive facilement chez la femme, grâce à la nature constante et monogame de son amour.

Les cas de von Krafft-Ebing (par exemple l'invertie dite « le comte Sandor » et ses victimes) trahissent les mêmes phénomènes. Là aussi, on voit des jeunes filles, séduites par des inverties, tomber dans le désespoir et même menacer de se suicider lorsque leur séductrice les abandonne. Par contre, lorsqu'un homme normal, séduit par un inverti, s'est laissé entraîner à la masturbation mutuelle, etc., la chose demeure chez lui localisée et limitée à des sensations voluptueuses purement animales, qui n'irradient nullement dans la vie psychique. Pareilles irradiations sont uniquement l'apanage de l'inverti, de sorte que ses « victimes » sont à chaque instant prêtes à l'abandonner sans le moindre chagrin. Si l'on excepte les enfants, il s'ensuit donc que ces soi-disant « victimes mâles » font presque toujours du chantage ou se livrent simplement pour de l'argent. En un mot :

L'homme normal sépare nettement la sympathie, ou même l'affection exaltée qu'il éprouve pour un autre homme, de toute sensation sexuelle, et n'éprouve pas la moindre envie de baiser ou de caresser l'ami qu'il chérit le plus, et encore moins d'avoir avec lui des rapports sexuels. Toute caresse sensuelle entre hommes demeure donc suspecte d'inversion, sauf dans les internats et autres lieux où les femmes font défaut.

Chez la femme normale, au contraire, comme nous l'avons vu, les sentiments de sympathie exaltée provoquent facilement l'envie de baiser, de caresser, d'embrasser. Pareilles caresses font, souvent

(1) Une invertie sexuelle, aussi Intelligente quinstruite et bien élevée. m"a avoué avoir séduit et corrompu douze jeunes filles normales, qui toutes, tombèrent amoureuses folles de leur séductrice.

du tnoins, ressentir à la femme une certaine jouissance sensuelle vague. Lorsque cette jouissance conduit à des tendresses progressives et finit par dégénérer en onanisme mutuel, etc., elle demeure cependant intimement liée à l'exaltation psychique et aux sentiments de sympathie, dont elle ne peut être séparée comme chez l'homme.

Dans un précédent chapitre, nous avons décrit la différence qui existe ici entre les deux sexes, mais nulle part elle ne se trahit aussi distincement que dans les rapports d'une tribade avec ses victimes.

Il est donc beaucoup plus difficile chez la femme que chez l'homme de distinguer, dans les cas particuliers, entre la disposition héréditaire à l'inversion et le saphisme acquis par séduction ou habitude. Ce dernier est fréquent chez les prostituées et les femmes lidibineuses de mœurs faciles.

Comme nous l'avons dit, l'invertie pure se sent homme. L'idée du coït avec des hommes lui fait horreur. Elle aime prendre des habitudes, des mœurs et des vêtements masculins. Sous un régime irrégulier on a vu des inverties porter l'uniforme, faire pendant des années du service militaire comme soldats et même se conduire en héros. Ce ne fut souvent qu'après leur mort qu'on découvrit leur sexe.

IIL Appétit sexuel ayant pour objet des enfants (Pédérose). —

On peut discuter la question de savoir s'il s'agit ici d'une catégorie spéciale, car beaucoup d'attentats sexuels commis sur des enfants, peut-être même la plupart, sont simplement l'effet de la démence sénile ou de l'abus de l'innocence de l'enfance en vue de satisfaire un appétit sexuel du reste normal. J'ai cependant observé nombre de cas où les enfants étaient l'objet si spécial ou même si exclusif de l'appétit sexuel, que je ne puis douter de l'existence d'une perversion héréditaire spéciale aiguillée dans ce sens.

Sans doute, la plupart de ceux qui abusent des enfants sont en même temps capables de coït avec les femmes, ou bien ils sont à côté de cela des invertis, des sadistes, etc. Mais chez plusieurs d'entre eux la passion sexuelle pour les enfants est dès leur jeunesse si marquée, qu'elle trahit une disposition héréditaire spéciale. C'est pour cette disposition pathologique ainsi précisée que je

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propose le terme de pédérof^e, celui de pédérastie s'appliquant au coït par l'anus d'homme à homm e, quelles que soient les causes qui y poussent. La pédérose peut se combiner avec l'inversion. Il est probable que son éclosion peut être déterminée par des émotions violentes dans l'enfance et qu'alors la psychanalyse peut la guérir. Von Krafft-Elbing, qui ne croit pas à l'existence d'une pédérose héréditaire, dénomme pédophilie erotique les excès commis sur des enfants par des dépravés. Voici un cas de pédérose exclusive ©t héréditaire :

Un homme plein de talent, artiste, doué de sentiments moraux fins et élevés, se trouve dès sa jeunesse affecté d'un appétit sexuel dont de petites filles de cinq à dix ans étaient l'objet exclusif. Leur robe courte, leurs petites jambes l'excitaient à le rendre fou. Dès que les fillettes grandissaient un peu, sans même être pubères, dès l'âge de douze ans par exemple, elles perdaient pour lui tout attrait sexuel. Les adultes, hommes et femmes, lui furent toute sa vie absolument indifférents au point de vue sexuel, et il n'a jamais accompli le coït. Son appétit sexuel intense l'avait souvent fait tomber absolument amoureux de petites filles de cinq à dix ans.

Ayant reconnu de très bonne heure l'anomalie de son appétit, il parvint à le maîtriser toute sa vie. Tout au plus se permit-il quelquefois de caresser des petites filles sans qu'il y parût, en les prenant sur ses genoux et en les pressant un peu contre lui, de façon à provoquer quelques érections et éjaculations sous ses vêtements, sans que l'enfant en eût jamais la moindre idée. Ses sentiments moraux et ses principes furent toujours assez forts pour l'empêcher d'aller plus loin, et il se masturbait pour se tranquilliser et pour parvenir à se maîtriser, ce qui du reste ne servait pas à grand'chose. Mais cet état provoqua chez lui une irritation nerveuse croissante et une dépression mélancolique touchant au désespoir.

Chez un autre homme, instruit, mais très nerveux, l'appétit sexuel, perverti aussi dès l'origine, n'a pour objet que des garçons de douze à seize ans. Un certain temps seulement des filles du même âge l'excitèrent, tandis que les hommes et les filles adultes laissent ce malade « aussi indifférent que des vieillards ».

On voit parfois aussi, quoique rarement, l'appétit sexuel de certaines femmes avoir de petits garçons pour objet.

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