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CHAPITRE VI

Solutions des socialistes chrétiens et des catholkpMt sociaux (1).

Points de contact des socialistes chrétiens et des socialistes d'État. -— Différence de conception philosophique. — L'action de la foi. — L'État et les corporations. — La discipline hiérarchique. — Le manifeste des catholiques sociaux aile-

Les socialistes chrétiens ont certainement des points de contact avec les socialistes en général et principalement avec les socialistes d'Élat. Comme tous ceux qui s'essaient à résoudre les problèmes de la question sociale, ils sont forcés de prendre les éléments premiers — qu'ils classent et apprécient selon leurs théories — et d'utiliser les moyens de solution que, socialistes de toutes nuances et économistes, emploient dans des conditions différentes.

Aussi, quoiqu'il y ait chez les socialistes chrétiens des divergences assez accentuées — qui sont bien plus souvent le résultat du milieu et du tempérament

(1) Nous disons socialistes chrétiens et « catholiques sociaux » parce que, depuis quelque temps, certains chefs du socialisme chrétien, particulièrement en France et en Allemagne, inquiets des tendances révolutionnaires plus accentuées du socialisme proprement dit, ont cru devoir éliminer de leur raison sociale le mot « socialisme. »

que celui de théories dissemblables — une idée commune, maîtresse, caractéristique, domine leurs conceptions.

Si les socialistes purs voient dans leur hypothèse de la perfectibilité indéfinie de l'homme le moyen de transformer sa nature, et d'éteindre en lui tout sentiment de concurrence ; si les socialistes d'État croient à la puissance magique de l'État-Providence, sacré divin par Hegel, pour diminuer les misères sociales; les socialistes chrétiens font intervenir l'action morale de la foi religieuse comme l'élément premier de leurs réformes.

Ce moyen de solution s'adapte d'ailleurs facilement aux différentes idées sociales qui sont issues du christianisme.

Mais le christianisme a fait plus que de s'intéresser au problème matériel de la vie économique. Dès son apparition, il contribue presque exclusivement à modifier la position de la question en la compliquant cxtraordinairement. Il introduit, en effet, des éléments nouveaux : le sentiment d'humanité qui fait des habitants du globe une même famille sociale; le respect absolu de la vie humaine dont on faisait bon marché dans les cités antiques où les réformateurs d'alors préconisaient l'infanticide, moyen brutal et cruel d'éliminer cette inconnue gênante : les variations de la population. Il proclame enfin tous les hommes égaux, sans distinction d'origine ou de caste, devant le jugement définitif de Dieu.

Ces données sur le sentiment d'humanité, l'idée de

fraternité qui en découle, le respect de la vie humaine qui en est le corollaire, ont été acceptées sans restriction et sont entrées depuis, avec des adaptations différentes, dans les combinaisons des réformateurs de toute origine.

Interprétées par certains des Pères de l'Église dans leur sens absolu, elles ont donné lieu à ces naïves conceptions communistes des premiers temps qui sont demeurées jusqu'à nos jours, sauf quelques modifications, la règle de la vie monastique. On a beaucoup écrit pour montrer que les Pères étaient de purs communistes et Ton s'est essayé, par contre, à prouver qu'ils furent toujours respectueux de la propriété privée. Incontestablement les affirmations comme celle de Tertullien : « Tout est commun entre nous, sauf les femmes », et cette autre, entre cent, de saint Ambroise : « La terre a été donnée en commun aux riches et aux pauvres. Pourquoi, ô riches, vous en attribuez-vous la propriété? » indiquent bien quelle fut pendant longtemps la théorie sociale de l'Église chrétienne. Comme l'a fort bien montré M. de Molinari (1), tant que le christianisme fut la religion à bon marché, la religion des pauvres, de la fraternité entre tous les hommes, ces idées restèrent celles de la majorité des adeptes, mais lorsqu'il fut devenu une force avec laquelle comptèrent les gouvernements, une puissance qui bientôt prit part à l'admi* nistration des peuples, les idées primitives se trans*

(1) Religion, passim.

formèrent, tout au moins dans leurs applications pratiques. Insensiblement, elles disparurent des esprits; elles subirent une évolution d'autant mieux acceptée dans ses résultats qu'elle ne touchait pas aux dogmes fondamentaux.

Il ne serait pas difficile de retrouver, néanmoins, un reste des premières doctrines dàné les écrits de certains socialistes (Jhrétiens ou catholiques sociaux.

Ils déclament contre l'a richesse et seraient enclins à recommander l'application de certains textes des livres saints où se trouve l'idée d'une égalité vague et indéfinie de tous les hommes. Ce n'est, il est vrai, qu'une minorité. Beaucoup plus nombreux sont les partisans d'une intervention très large de l'État. Ces derniers déclarent hautement — comme beaucoup de socialistes d'État — que malgré les réglementations dont ils réclament la mise en œuvre, la propriété privée demeure, pour eux, une condition nécessaire de l'ordre social. Mais s'ils font appel à l'Ëtat-tuteur, ils dressent en face de sa puissance, un contrepoids : la corporation. La corporation est une forme d'association; elle est une des données dû problème qu'utilisent les socialistes et aussi les économistes, chacun suivant leur idéal. Les socialistes — nous l'avons vu à propos de César de Paepe (1) — esquissent des corporations communistes, où tout serait probablement réglé par les suffrages des membres ainsi qu'en des petits parlements du travail. L'employeur est natu-

(1) Voy. Liv. Il, chap.lL

Tellement supprimé, car la propriété privée n'existe plus en cet état. Les socialistes chrétiens gardent, au contraire, l'employeur, puisqu'ils conservent la propriété privée; et ils l'appellent patron, en laissant à ce mot la signification qu'il avait autrefois. Bien qu'ils affirment n'avoir pas l'intention de reconstituer les corporations de l'ancien régime, ils aboutissent inévitablement à un système corporatif avec monopole pour la corporation. C'est par cette constitution de privilèges dont l'exercice exige des règlements contrôlés par l'État que les socialistes chrétiens sont des socialistes d'État d'une espèce spéciale. La corporation, ainsi qu'on le verra dans le programme social que nous publions plus loin, est chez eux une organisation où patrons et ouvriers doivent vivre en bonne intelligence, cette harmonie étant obtenue par le sentiment du devoir et l'amour du prochain que donne la foi religieuse. Ce n'est plus l'homme devenant presque subitement un ange, un altruiste élevé, par l'adaptation au milieu tel que le rêvent les socialistes purs; mais l'homme assoupli par la foi, discipliné parles pratiques religieuses, encadré fortement dans une hiérarchie dont les chefs prêcheront d'exemple.

Le Pape Léon XIII, sans entrer dans les détails de l'application, a formulé, dans sa célèbre encyclique, les principes généraux sur lesquels doit reposer toute conception de la question sociale. Il s'y réclame souvent de la liberté et estime que la solution vraie du problème ne peut être obtenue sans l'aide de

la religion. C'est, pour le chef du catholicisme, un levier autrement puissant que les lois civiles. Il fait cependant intervenir l'État et juge indispensable l'établissement de certaines mesures sages telles que la protection de l'enfant et de la femme, le devoir et le repos du dimanche, etc. On le voit, tout dépend ici de la mesure mise dans l'intervention. Cette intervention peut être très étendue et en appeler d'autres. Une fois dans cette voie, l'on se trouve pris dans un engrenage sans fin qui peut conduire à l'absorption par l'État de toute l'activité humaine.

Léon XIII a pu s'en convaincre lorsqu'il a permis au cardinal Manning de réclamer, au nom de la religion, une fixation légale du salaire minimum et de la journée de travail.

Mais le souverain pontife ne s'est point prononcé sur ce que seraient les associations ou corporations. Il ne pouvait que tracer de grandes lignes, dans une encyclique, manifeste d'ordre général, s'adressant à des peuples régis par des législations en certains cas assez dissemblables.

La « dose » d'intervention de l'État reste donc à déterminer. Elle varie suivant les milieux. Quelques écrivains catholiques très rares, comme M. Ch. Périn par exemple, se font de la corporation une idée tout autre que M. de Mun. Dans le Journal l'Association catholique (1), M. Périn disait « que la corporation ne peut plus être de nos jours ce qu'elle était au

(1) Janvier 1876, n° 6*

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temps de saint Louis ni ce qu'elle était au temps de Louis XIV, La liberté du travail aussi bien que la complète liberté des travailleurs sont entrées dans nos mœurs et dans notre droit; elles n'en sortiront plus. On ne verra pas le travail se replacer sous le régime restrictif des anciennes maîtrises. » Et pour M, Périn l'action du maître, du patron ne pourra s'exercer désormais que de façon morale; elle ne peut plus être imposée. Ce sont là des déclarations qui mettent M. Ch. Périn en dehors de l'école interventionniste — sans limites définies — des socialistes chrétiens.

D'ailleurs, les socialistes chrétiens professent, suivant le pays auxquels ils appartiennent, et les études spéciales qu'ils ont faites, des idées plus ou moins avancées. Mgr Ketteler est un socialiste d'État convaincu, qui, par ses critiques virulentes contre les injustices sociales, rappelle, par endroits, ainsi qu'on l'a déjà fait remarquer, le socialiste Lassalle. M. Decurtins est partisan d'une législation internationale ouvrière et s'associe volontiers aux socialistes des autres écoles pour les revendications communes. Le P. Curci a adopté une grand partie des idées de Karl Marx.

Pour s'en tenir aux idées communes les plus généralement admises par les socialistes chrétiens, et pour indiquer — ce qui nous importe surtout — une solution d'ordre pratique, nous transcrivons les passages principaux du programme d'organisation sociale rédigé récemment par les catholiques alle-

mands. Ce programme répond à l'opinion moyenne de l'école et a été élaboré par des professeurs de théologie et d'économie politique, prêtres, religieux réputés pour leur science, parmi lesquels les R. P. Lemkhul et Meyer, jésuites; les R. P. Mathias et Léon, capucins.

Le document débute , comme en tout écrit socialiste, par une critique du libéralisme économique, et continue par la répudiation de tout moyen révolutionnaire. Les auteurs de ce programme s'intitulent, du reste, « catholiques sociaux. »

a Comme but de leurs efforts pour la réforme sociale, ils déclarent aspirer à une organisation professionnelle de la société conforme au principe chrétien, adaptée aux conditions économiques et sociales du présent, avec des droits garantis par la constitution aux corps d'états, une administration autonome, et une représentation de leurs intérêts près des pouvoirs législatifs.

« Pour rendre possible et faciliter l'accomplissement progressif de ce desideratum, les soussignés demandent à l'État de protéger et de favoriser tous les efforts qui tendent à l'organisation des professions agricoles, industrielles, commerciales et libérales, et qui reposent sur les principes de la justice et de la charité chrétienne.

a 1° Agriculture: organisation corporative des agriculteurs, établissement légal d'un droit rural, réglant le crédit hypothécaire sur la base de responsabilité de l'association... encouragements spéciaux de crédit... mesures pour obvier à la formation des Latifundia comme aux morcellements contraires à la saine économie... etc.

« 2° Industrie. — a. Arts et métiers. — Création de corporations obligatoires avec dispositions légales relatives au certificat de capacité, aux apprentis compagnons, etc.... Délimitation légale du métier, de la fabrique, de la grande industrie.

« b. Grande industrie. — Dans la grande industrie, pour les

grandes entreprises industrielles en voie de formation, exigence de garanties, quant à la capacité et à la moralité de la direction, au versement du capital nécessaire, etc.. perfectionnement des lois de protection ouvrière ayant pour but l'instruction professionnelle, le juste salaire, la situation stable, l'assurance d'une ascension hiérarchique, etc., etc.. création de commissions ouvrières avec autorité légale, garantie de la liberté d'association pour les ouvriers dans le but de protéger et de favoriser leurs intérêts économiques ; encouragement à la création d'organisations corporatives comprenant les patrons et les ouvriers; fixation d'une limite à l'extension d'une entreprise particulière dans les différentes branches d'industrie.

« 3« Commerce. — Restriction de la liberté commerciale ; fixation des règles à suivre pour s'assurer de là capacité et de la moralité du négociant... protection du commerce contre la concurrence déloyale, etc., etc.

« 4° Dispositions d'ordre général. — Introduction du repos du dimanche aussi complet que possible..'.. Fixation d'un salaire minimum répondant aux conditions locales dans les travaux exécutés pour le compte de l'État et des communes (1).... »

C'est, comme on le voit, une réglementation minunutieuse, une reconstitution de l'organisation du moyen âge, qui se déduit logiquement du principe posé.

(1) Publié en entier dans le Journal des Économistes, juin 1894,

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