CHAPITRE VII
Les solutions économiques. — Méthode et idées générales.
Causes qui ont diminué l'influence de l'économie politique. — Elle apprend à tenir compte des idées de relativité . — Tout n'est pas pour le mieux dans la société. — La doctrine économique et la théorie de la concurrence pacifique. — Améliorer le sort de ceux placés les derniers dans la série des inégalités. — L'amélioration du « milieu » et des individus.
L'économie politique et les économistes ne jouissent point précisément, de par le monde, d'une faveur bien grande. Si la science nouvelle, comme on disait au xvm e siècle, a jeté dès le début, un véritable éclat et conquis les esprits d'alors par la hardiesse de ses conceptions ; si elle a introduit, dans la déclaration des Droits de l'Homme, le principe premier de notre droit public moderne, la liberté du travail et son corollaire l'égalité devant la loi, elle a vu, depuis, s'élever contre elle de nombreuses préventions. Elle a, en effet, été forcément mêlée aux luttes politiques, par la nature même des problèmes qu'elle étudie, et elle est entrée — arme encore incomplète — dans des polémiques journalières. Son prestige en a certainement souffert. Car elle a heurté bien des in-
térêts avec ses critiques souvent acerbes des monopoles et des privilèges, elle a froissé bien des ambitions, en combattant le charlatanisme des politiciens, et enfin « ennuyé » trop d'esprits frivoles par des analyses laborieuses, l'aridité des sujets traités et les contradictions inévitables en toute science aussi complexe. Il se trouve donc qu'elle arrive, elle, l'initiatrice de la liberté par les physiocrates, des progrès économiques et de leurs conséquences par Smith et J.-B. Say, de l'évolution historique par Turgot, à être considérée comme une science vieillie, sinon comme une alchimie sociale, qu'avec un peu de passion et beaucoup d'ignorance, on ferait remonter à Xénophon pour ses dernières conclusions.
Et puis, voilà qu'après l'avoir appelée « science de malheur » on l'accuse aujourd'hui d'être optimiste et de proclamer aimable la troublante fatalité. Il est admis dans beaucoup de milieux, qu'un économiste est un admirateur béat de la société actuelle, un D r Pangloss qui croit que tout est pour le mieux dans la meilleure des organisations. On aura beau montrer les écrits des économistes qui attaquent les lois d'exception, dont le résultat est d'avantager certains groupes au détriment d'autres groupes injustement lésés; on aura beau signaler leurs attaques contre les monopoles, contre les dilapidations budgétaires, contre l'oubli du principe de l'égalité devant la loi, on n'arrivera point de sitôt à changer l'opinion générale.
Détestée par ceux dont elle froisse les intérêts par-
ticuliers, indifférente à la foule à qui on la désigne comme une pseudo-science, chargée officiellement de légitimer tous les faits sociaux quels qu'ils soient, elle ne peut satisfaire en outre ceux qui croient à une solution absolue de la question sociale.
Or, non seulement la science économique — science pure — ne saurait résoudre directement la question sociale, question d'application pratique, mais elle ne peut pas, seule, apporter des lumières suffisantes pour engendrer un art susceptible d'esquisser des solutions. Nous l'avons dit plus haut (Liv. I er , chap. iv, à propos des données et des obstacles du problème), c'est à une science générale, la sociologie» qu'il faut s'adresser pour constituer des arts ou des disciplines capables d'aider sérieusement dans ces recherches complexes. Chose singulière, ce que Ton ne demande point par exemple à la chimie — science pure — lorsqu'il s'agit de soigner un malade, on le demande souvent k l'économie politique et, après l'insuccès des tentatives, on déclare, tout net, que l'économie politique est radicalement impuissante ou inutile pour indiquer dans quel sens doit se faire l'amélioration sociale. On admet la thérapeutique, art complexe, sorti de sciences multiples, et Ton exige d'une branche de la sociologie des résultats qu'elle ne peut donner, d'abord parce qu'elle est une science et étudie les phénomènes sans se préoccuper de ce qui est bien ou mal, ensuite parce qu'elle n'est qu'une branche d'une science plus importante et qu'elle n'observe que des phénomènes d'un ordre spécial.
Nous ne sommes d'ailleurs en possession que de quelques vérités scientifiques, qui, si elles nous permettent de conseiller la prudence et de n'approuver une intervention qu'en cas d'efficacité scientifiquement prouvée, ne nous donnent nullement le droit de créer des systèmes absolus en torturant les données du problème, en les pliant aux exigences d'une théorie toute faite.
Quand nous disons que l'inégalité des conditions peut être diminuée et non supprimée, nous nous appuyons sur des données et des observations physiologiques : les différences de forces musculaires et mentales entre les individus. Nous voyons que ces différenciations persistent, que certaines vont en s'accentuant. Nous remarquons qu'elles donnent lieu à une concurrence, à une lutte, à une sélection, que cette concurrence, cette lutte, cette sélection, réagissentàleur tour pour contribuer, comme par une sorte d'action réflexe, à former les inégalités physiologiques. La psychologie nous permet de constater que, dans le temps et dans l'espace, les besoins de l'homme sont toujours mobiles, indéfinis, susceptibles d'augmentation ou de diminution, et qu'ils sont mesurés par lui-même, par lui seul, sans qu'il soit possible de déterminer — après les besoins nécessaires satisfaits — quel est l'étalon du bonheur, chimère dont le pinceau d'aucun peintre n'a pu, même sous forme d'allégorie, reproduire les contours fuyants et la couleur insaisissable.
Cependant toutes ces forces obéissent à une loi
mécanique dans leurs actions multiples et compliquées : la loi de l'économie des forces. L'homme cherche à obtenir ce qu'il croit être un avantage pour lui avec la peine qu'il estime être la moindre. Et seul encore, comme pour le bonheur, il peut apprécier l'étendue de cette peine et choisir, entre les modes d'action, l'effort qu'il préfère.
Essayer de niveler ces forces, de les égaliser autant que possible pour qu'elles ne produisent point d'inégalités, telle est la position du problème imposée, en quelque sorte, parleur conception première, aux socialistes scientifiques ; et Ton a vu qu'ils tendaient à ce but, par la limitation égale pour tous de la durée du travail et par une rémunération qui paraît devoir être calculée plus sur le temps de travail lui-même que sur le produit de ce travail. C'est là une solidarité spéciale, artificielle et qui ne peut réussir que si l'application de la théorie est entière, absolue. Qu'une seule inégalité se produise et le système se détraque. Cet absolu dans la conception des solutions est aussi la conséquence, comme nous l'avons déjà indiqué, de la méthode absolue adoptée par les écrivains socialistes dans leurs critiques impitoyables de la société actuelle. Leurs systèmes aboutissent logiquement à l'égalité des conditions, possible seulement dans une organisation communiste étroite.
Pour les économistes, la question n'est point posée de cette façon absolue. Avec les éléments du problème que nous avons énumérés, les solutions, en effet, ne
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peuvent être que relatives. Il faut prendre l'homme tel qu'il est, avec ses imperfections, ses tendances naturelles et ses inégalités originelles; il faut tenir compte aussi de l'inégalité des forces naturelles répandues sur le globe, de l'inclémence des saisons, de toutes les causes qui modifient, en dehors de notre volonté, la production des richesses et leur consommation. Il convient donc dédire, dans ces conditions : étant donnés plusieurs types de sociétés qui ne peuvent être les unes et les autres absolument parf ai tes,déterminer celle qui présente le moins de désavantages. Car — et nous revenons volontiers sur ce point — si les économistes attachés aux idées de liberté, critiquent, eux aussi parfois, très vivement les imperfections de l'organisation actuelle, ils ne prétendent point, même en supposant leurs principes appliqués, qu'il n'y aurait plus de misères ici-bas. Aucun anthropologiste, quelques progrès qu'il entrevoie, ne donne comme certaine la disparition complète des crimes. Aucun économiste n'a dit que la liberté pût être sans mesure et sans que l'on prît souci du degré d'évolution, qu'elle pût être appliquée partout et en tous les temps. Aucun n'a nié qu'elle eût des inconvénients, des désavantages, d'autant plus sensibles qu'elle était moins connue dans son mécanisme. Les crises, les accaparements, les chômages sont des maladies sociales qui deviendraient beaucoup moins fréquentes et moins cruelles, si les marchés étaient moins restreints et si les conditions de la concurrence économique ne demeuraient point des mystères
pour la majorité des hommes même civilisés.
L'économiste se trouve donc forcément conduit, en raison des données du problème, à l'idée de relativité, conforme logiquement, du reste, à l'idée d'évolution. Il ne considère pas seulement la vie industrielle moderne, période à son début d'une concurrence encore imparfaitement comprise; il remarque qu'en tout temps la lutte pour la vie s'est fait jour sous des formes diverses et il cherche alors — persuadé qu'on ne peut a priori prétendre extirper cette force de sélection chez l'homme — la forme de concurrence la plus avantageuse pour l'humanité. Après avoir comparé les efforts de cette concurrence sous un régime d'appropriation collectiviste ou communiste et sous un régime de liberté, après avoir fait la balance des avantages de l'un et l'autre système, il se décide pour la liberté. Son idéal serait que cette liberté fût assez complète pour que les individus, séparés ou associés, eussent assez conscience des avantages de la liberté pour développer le plus avantageusement possible, à leur profit et au profit de la société, leurs forces intellectuelles, morales et économiques. Il n'ignore pas, cependant, qu'il ne peut atteindre même à cet idéal d'une concurrence économique, sans à-coup, sans crises, sans frottements, sans déchet social. Aussi, loin de tendre à réaliser une égalité chimérique, puisque l'on ne peut réaliser l'égalité des éléments sociaux, il s'efforce de rechercher les moyens d'améliorer l'existence de ceux qui sont les derniers dans la série des inégalités,
non par une intervention aveugle, mais par une plus grande somme de liberté.
Si, par exemple, il existe dans un système de société déterminée des inégalités de conditions qui se traduisent par une série — sans loi de décroissance -<- comme 100, 70, 30, 20, 15, 5, et que, dans un autre système, fondé sur des principes nouveaux, encore très imparfaitement appliqués, cette série devienne 500, 200, 150, 110, 80, 30, nous dirons, qu'au point de vue de la solution du problème social, il y a une tendance à l'amélioration, car les derniers et avant-derniers chiffres de la deuxième série sont de beaucoup plus élevés que les deux derniers chiffres de la première. Assurément, si Ton établit la différence entre 100 et 5 on trouve, dans le premier cas, la différence 95, et si l'un opère de même, dans le èecond cas, on obtient une différence, entre 500 et 30, égale à 470. C'est ce grand écart qui frappe surtout les socialistes de toutes les écoles. En considérant, cependant, la seconde série, qui peut se rapporter par hypothèse à l'état présent, on voit que les chiffres intermédiaires ne présentent pas entre eux des différences aussi grandes que celles de la première série. Nous avons voulu montrer par là que si le chiffre maximum peut être très élevé, les chiffres intermédiaires sont assez rapprochés.
Cette tendance à une moins grande inégalité (1) des
(1) Consult. M. P. Leroy-Beaulieu, Essai sur In répartition des richesses et sur une tendance à une inoindre inégalité des con* ditions.
conditions est prouvée par l'extension nettement progressive de la production d'objets d'utilité courante, à l'usage des individus de revenus moyens, et même de petits revenus, alors que la population des pays considérés ne croît que très lentement, comme par exemple en France. On a exagéré, pour les besoins de la cause protectionniste, l'importance de notre marché intérieur (1), mais il est certain qu'il a augmenté dans les proportions considérables par rapport au siècle dernier, pendant que la population, tout en se développant, était loin de suivre la même progression. On peut, en outre, indiquer d'autres symptômes de ce mouvement, tels que la baisse du taux de l'intérêt et des profits des capitaux placés dans l'industrie et l'agriculture ; dans une autre catégorie, il convient de citer la diffusion, dans un grand nombre de mains, des obligations de chemins de fer, d'emprunts des villes, les fonds des caisses d'épargne, etc.
Quant au chiffre maximum, le premier de la deuxième série et que nous avons fixé, par hypothèse, à 500, il représente les hautes inégalités, moins nombreuses actuellement que furent celles de cette catégorie dans l'antiquité, au moyen âge et dans l'ancien régime, où les castes conservaient par des privilèges les fortunes familiales et les accroissaient souvent par la faveur du souverain. Dans les sociétés industrielles modernes, ces hautes inégalités ou ces grandes
(I) On Ta évalué à 30 milliards, chiffre évidemment très majoré.
fortunes sont dues en général, comme nous l'avons exposé dans le chap. n du livre I er , à l'extraordinaire poussée économique, toute de transition, pendant laquelle les peuples civilisés ont renouvelé hâtivement leur outillage. C'est à cette période de grands travaux entrepris en Europe et dans le Nouveau- Monde, sous un régime bâtard de liberté qui ne faisait que naître, qu'il faut attribuer les immenses fortunes qui sont le lot de quelques centaines de personnes. A côté du travail, de la perspicacité et de l'intelligence, la spéculation et le travail heureux ont joué en ces circonstances un grand rôle.
Mais ces richesses pour la plus grande part ont été acquises et épargnées surtout par les classes dites moyennes, plus prévoyantes, à tous les points de vue, que les classes appelées ouvrières. A cette supérior rite de mieux connaître le self-government de la vie, ces classes moyennes, en acquérant la prépondérance politique et le pouvoir, ont ajouté une force d'inégalité artificielle : les lois de protection et de privilège. Elles ont ainsi hérité en partie des défauts de ceux qu'elles remplaçaient et n'ont pas craint d'augmenter les budgets, afin d'étendre, souvent à leur profit, le fonctionnarisme.
Pendant ce temps, les classes ouvrières ont négligé, et par ignorance, et par imprévoyance, leurs plus importants intérêts. Elles ignoraient, en effet, sorties à peine du cadre étroit des corporations de l'ancien régime, et elles semblent ignorer encore, les conditions nouvelles de la vie économique. A leur tour,
arrivées par le suffrage universel à la puissance politique, en certains pays, elles n'ont pas compris les avantages à tirer d'associations d'un ordre nouveau, pour la défense de leurs intérêts professionnels. Malgré cela les salaires ont fortement augmenté, mais ils ont eu des soubresauts dans leurs variations parce que « le marché du travail » n'était pas organisé pour répondre aux conditions économiques qui venaient de surgir. Si beaucoup d'ouvriers se sont élevés au rang d'employeurs, si d'autres ont pu profiter des hauts salaires pour économiser (1), le plus grand nombre des ouvriers de la grande industrie a manqué de prévoyance. Ils n'étaient donc pas armés pour la plupart, économiquement et moralement, de façon à bénéficier, eux aussi, même dans leur situation de salariés, des avantages offerts en cette période anormale. La puissance du capital, qui par sa nature est facilement mobilisable, qui franchit les frontières, s'internationalise rapidement, a pu paraître énorme aux socialistes et en particulier à Marx, dont les investigations ont porté sur l'Angleterre, à une époque où ce pays développait dans de larges proportions sa production industrielle. Mais cette puissance, engendrée par les causes que nous avons signalées, a décru depuis. La capital moins demandé a vu baisser son loyer. Aujourd'hui, l'argent ne se gagne que très difficilement dans les entreprises industrielles ; l'effort
(1) Consulter Y Histoire des classes ouvrières depuis 1789 jusqu'à nos jours, par M. E. Levasseur, principalement la Cojiclusion, livre II.
LA QUESTION SOCIALE. iVÎ
trop grand a amené une réaction, principalement dans le vieux monde où la population — dans les classes moyennes surtout — ne s'est pas considérablement développée. Les débouchés n'ont donc guère augmenté sur les marchés nationaux depuis vingt ans, et presque partout ils ont été fermés en partie au moyen des droits de douane. Cette situation a des causes qu'il était difficile d'éviter, elle en a cependant qui ont été le résultat certain de la méconnaissance, par les employeurs et les employés, des conditions économiques de la concurrence. Car la concurrence et le développement des échanges sont, beaucoup plus qu'on ne le croit, un état de société nouveau, à peine ébauché, pour lequel un apprentissage est nécessaire.
Les solutions économiques appuyées sur les données du problème et les quelques connaissances sociologiques actuellement connues comportent donc deux points essentiels :
1° Amélioration du milieu;
2° Amélioration des individus.
On entrevoit déjà ce que nous entendons par amélioration du milieu. C'est, dans la nation, une intervention de moins en moins étendue de l'État, parce que cette intervention déplace simplement les inégalités et qu'elle est un danger pour l'équilibre des budgets (1). L'État doit donc s'efforcer de diminuer celles de ses attributions qui contrarient le libre exercice
(1) Voir Solutions des socialistes d'État, chap. iv, liv. II.
de la liberté du travail et de la liberté des contrats. Il doit le faire de façon mesurée et progressive pour ne pas brutalement froisser les intérêts et décourager tes initiatives. L'assistance publique lui incombe, à lui, ou ce qui serait préférable, aux communes et aux départements ou, du moins, à des groupements équivalents créés à la suite d'une décentralisation administrative. La décentralisation aurait cet effet, au point de vue financier et budgétaire, de rapprocher les « causes » de dépense des « résultats » de cette dépense, de donner aux pouvoirs locaux la responsabilité, qui seule peut entraver souvent les dilapidations. L'intervention de l'assistance publique serait exceptionnelle et non étendue outre mesure, car son extension ferait croitre le nombre des assistés, augmenterait le déchet social. Ces mesures amèneraient une diminution des frais généraux de l'État.
En dehors de la nation, le milieu ne peut être perfectionné qu'entre les pays en relations suivies, commerciales et industrielles. Le premier souci de l'État devrait être d'étendre le marché, de faciliter les transactions internationales par des traités de commerce appropriés, en attendant, pour l'avenir, la suppression des droits protecteurs. Les moyens de second ordre, conséquence du principe de l'extension du marché général, seraient les conventions monétaires, postales, etc.
Car tendre à supprimer les monopoles créés par les droits de toute nature, supprimer les primes, les
privilèges, c'est diminuer les inégalités et retirer au capital une protection qui amène logiquement celle du travail, c'est-à-dire l'intervention de l'État dans tous les rouages compliqués de la vie industrielle ; c'est aussi diminuer la fréquence des crises que d'élargir le marché, c'est rendre les accaparements et les désavantages qu'engendre la liberté moins dangereux dans leurs conséquences.
Cependant « le milieu », quelque amélioré qu'il soit, ne suffit pas pour transformer, à lui seul, l'homme en un être doué de toutes les qualités. Il faut qu'il puisse comprendre les avantages de ce « milieu » et aussi les inconvénients qu'il présente ; il est nécessaire qu'il apprenne à résoudre les problèmes courants de la concurrence, qu'il connaisse la nouvelle théorie de la lutte pour la vie. A ces conditions il faut encore ajouter l'action morale, indispensable surtout dans un système de liberté.
Comme les socialistes de toutes les écoles, les économistes emploient donc, pour résoudre les problèmes sociaux, l'influence et la connaissance du « milieu »; comme eux aussi, ils recommandent l'association et les groupements aux ouvriers, en particulier, dans le but de défendre les intérêts professionnels ; car, en face de l'association des capitaux se dresse, comme une nécessité correspondante, l'association des vendeurs de travail.
Mais le rôle que fait jouer l'économiste à ces moyens : l'amélioration du milieu, l'éducation sociale et l'association ou groupement des individus,
est bien différent, dans les deux cas, de celui préconisé par le socialiste. Tout dépend ici de l'action plus ou moins grande que Ton attribue à l'éducation et au milieu, et du rôle que l'on fait jouer à l'association. En ce qui regarde l'éducation, l'économiste estime que la force concurrence ne peut être supprimée chez l'homme ; qu'après avoir revêtu des formes brutales, elle tend aujourd'hui vers un but pacifique : la concurrence économique et l'échange libre des services et des produits ; tandis que le socialiste transforme l'homme en un altruiste complet, et tel que le mieux doué, le plus fort, dans un milieu communiste, ne se servira de sa supériorité que dans l'intérêt de tous et sans augmentation d'avantages pour lui. L'économiste oppose la solidarité née de la division du travail, lien fortement fait d'intérêts économiques, à une solidarité sentimentale qui peut assurément être conçue, qui peut se manifester en certaines conditions dans les phénomènes moraux, mais ne présente pas une suffisante universalité, même par hypothèse, pour maintenir une égalité des conditions établie artificiellement, au début, par la contrainte, dans une société communiste. Cette conception repose sur une extension nullement justifiée des théories sur le transformisme.
Quant à l'association, son rôle n'est point déterminé dans une société communiste. Les essais de César de Paëpe, les suppositions de M. Schàffle ne nous apprennent rien de sûr à cet endroit. Lés groupes corporatifs produiraient, sous la direction
de bureaux statistiques, et ils se partageraient probablement les produits, après avis du même bureau statistique central, chargé de régler en masse la production et la consommation, avec des Bourses du travail.
Dans l'état actuel, nous savons que les groupements ouvriers appelés syndicats ne sont, dans les théories socialistes, que des groupements destinés à conduire la lutte des classes.
Tout autre est la conception économique. Sous un régime de liberté l'association n'est pas un système général de production ou de consommation. Elle se crée pour les capitaux, quand les conditions de l'art industriel l'exigent; elle pourrait de même se produire pour le travail, lorsqu'en face d'une concentration de ces capitaux la concentration des intérêts du travail s'impose.
Apprendre aussi bien aux employeurs qu'aux employés le mécanisme et les avantages de ce système, nullement en opposition avec l'esprit de concurrence et la liberté, c'est développer leur selfgovernmeni et leur donner un moyen puissant de parer aux désavantages résultant parfois de la liberté ; c'est aider l'évolution par la liberté.
Est-il besoin de rappeler encore, en terminant l'exposé de ces considérations générales, que le « milieu » le plus propice à cette évolution sociale étant un milieu où régnerait la liberté du travail, son corollaire immédiat, l'égalité devant la loi — prise dans sa plus haute acception — devrait être
sérieusement respectée? Et alors, le devoir d'un gouvernement n'est-il pas de tendre à faire disparaître les inégalités artificielles, les privilèges créés parles lois? Car, quoique l'égalité devant la loi soit, avec la liberté du travail, les bases du droit public moderne, les exceptions à ces principes sont nombreuses, si nombreuses qu'elles sembleraient être plutôt là règle.
Tels sont la méthode et, dans leurs grandes lignes, les moyens généraux que conseille l'économiste pour améliorer progressivement la condition des individus et des sociétés.
Il nous reste à entrer maintenant dans les détails d'application de ces moyens et dans l'exposé rapide de quelques remèdes utilisés aussi sous le régime de la liberté, pour diminuer la misère ou tout au moins la rendre moins cruelle.