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CHAPITRE VIÏI

Les solutions économiques. — Applications.

Limitation du sujet. — L'apprentissage du self-goveimment pour le salarié. — Son ignorance des conditions économiques et du rôle de l'entrepreneur. -^- Action de renseignement ; action meilleure, plus coûteuse, de l'expérience. — - Les syndicats professionnels et leur rôle dans l'avenir. — Les Bourses du travail. — M. de Molinari et les Bourses du travail, — La coopération et la participation aux bénéfices. — Les institutions patronales . — Conséquence du principe des associations ouvrières. — Difficultés de vulgarisation. — Conclusion : L'hygiène sociale.

Nous ne pouvons, on le comprend facilement, entrer ici dans l'analyse des multiples moyens d'ordre secondaire contenus dans ces deux éléments : connaissance plus parfaite des conditions de la vie économique, rôle de l'association. Nous ne pouvons également elasser et critiquer les remèdes nombreux, spéciaux, reposant sur des idées souvent différentes et inventés dans le but noble de diminuer les misères sociales. Les institutions patronales, les œuvres de charité, si intéressantes que soient leurs tentatives, ne sauraient trouver plaGe dans un travail forcément restreint. Nous ne ferons qu'indiquer leur action générale en réservant, pour la deuxième partie de ce livre, quelques indications statis-

tiques. Il suffira de les rattacher brièvement aux modes d'association dont elles font le plus souvent partie : association professionnelle, coopération, mutueilisme, pour donner une idée générale de leurs effets. Les critiques élevées déjà à l'égard des difficultés que présente l'administration de l'assistance publique s'appliquent, quoique de façon moindre, à celle de l'assistance privée.

Examinons donc les deux moyens généraux qui doivent aider à l'amélioration des conditions de la vie sociale.

Une connaissance plus grande des conditions de la vie économique est utile, non seulement aux ouvriers ou employés, mais aussi à nombre d'entrepreneurs ou d'employeurs. Pour ces derniers, on a créé des écoles professionnelles, commerciales; pour les seconds, l'on a ajouté au programme d'enseignement primaire quelques notions sur l'épargne et la morale sociale. Ce ne sont là cependant que de minces éléments d'action intellectuelle. Et si les apprentis entrepreneurs ou commerçants peuvent, plus tard, en mettant la main aux affaires, se créer, par l'expérience et les leçons des choses, une éducation économique, les seconds, les vendeurs de travail, moins bien placés pour voir les questions d'ensemble, tendent à se désintéresser du mécanisme social.

Le fait n'est pas général et s'applique plutôt à l'ouvrier de la grande industrie, placé trop loin des rouages de la direction pour en saisir l'utilité, la délicatesse, pour comprendre la difficulté de leur

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maniement. Il n'en est pas ainsi à l'égard de l'ouvrier travaillant dans la petite et surtout dans la très petite industrie. Là, l'employeur vit presque avec ses employés. Ces derniers peuvent facilement savoir si comme on le dit vulgairement, « les affaires marchent ou ne marchent pas » pour leur employeur. Ils savent à quoi s'en tenir, à peu de chose près, sur les conditions du marché de leur travail par l'exemple qu'ils ont sous les yeux, et arrivent le plus souvent à s'entendre, après explications, lorsque surgit une difficulté. On ne saurait tirer de cette constatation que l'ouvrier de la petite industrie soit mieux armé économiquement, mais il connaît mieux que celui de la grande tout au moins les éléments de discussion relatifs à son salaire.

Cette leçon des choses — restreinte il est vrai — n'existe même pas pour l'ouvrier de la grande industrie. Les bureaux de sa manufacture ou de son usine sont pour lui des lieux mystérieux où trop souvent il pense que l'on complote contre ses intérêts. De là cette méconnaissance du rôle de l'entrepreneur, cette croyance à l'inutilité du metteur en œuvre des capitaux et du travail, acceptée si facilement par les partisans des écoles socialistes. "C'est surtout par ce côté que se sont répandues les doctrines socialistes. Car ces doctrines ne tiennent compte, au fond, ni du travail de prévision, de surveillance et de contrôle de l'entrepreneur — travail d'ordre mental et moral — ni de celui exercé dans le même sens par le capitaliste vis-à-vis de l'entre-

preneur. Dans leurs systèmes, ils ont résolu le problème de la direction, comme nous Pavons vu, avec une très grande légèreté, en s'en remettant tout simplement, pour cette besogne délicate, à des bureaux de statistique. Comment donc développer chez eux l'idée du rôle joué par l'entrepreneur? Comment leur montrer Futilité de cette pièce maîtresse dans l'anatomie industrielle ?

L'obstacle à vaincre est grand. Il ne faudrait pas trop, pour le diminuer, espérer dans l'enseignement officiel, qui ne peut s'adresser, en ces circonstances, qu'à 1-enf ant. Il faut bien plus compter sur la méthode qui a servi à l'entrepreneur lui-même. C'est, en effet, en prenant part à l'administration de son syndicat professionnel, en étudiant les conditions du marché, en contrôlant la direction de la caisse de secours ou de retraite privée confiée à ses soins et à celui de ses camarades, que l'employé peut non seulement apprendre et comprendre la fonction que remplit l'entrepreneur dans la vie industrielle, mais en outre et par là, s'éclairer sur la marche des affaires, et acquérir des éléments sérieux pour discuter les conditions du contrat de prestation du travail. Tout groupement, dont la constitution ne serait pas contraire à la liberté du travail, aiderait à ce progrès, et les sociétés de coopération — bien qu'elles opèrent un tri et fassent une sélection entre les ouvriers déjà prévoyants et intelligents — sont aussi des écoles où s'apprennent, par l'expérience, les applications de la science sociale. A cet enseignement viennent

se joindre les leçons que donnent, chaque jour, les déceptions, les crises, et le vide laissé derrière elles par 'les utopies : l'expérience, en un mot.

Cette nécessité du groupement se fait donc sentir dans la grande industrie surtout. Elle est moins pressante dans la petite. Car il existe, malgré les pronostics de Marx, une petite industrie, très nombreuse en France, et qui ne tend pas à diminuer. Si des capitaux se sont agglomérés, si certaines industries, jusque-là industries de famille, se sont transformées en industries manufacturières, il n'en est pas moins vrai que cette évolution n'a pas eu lieu en faisant baisser le nombre des artisans travaillant chez eux, seuls, ou employant un ou plusieurs ouvriers (1).

Ces associations peuvent être de différente nature. Les unes sont purement professionnelles; les autres sont des associations de production ou de consommation, ou de crédit, ou d'assurance.

Les associations plus spécialement professionnelles sont celles qui ont pour principal objectif de grouper les ouvriers (syndicats ouvriers) en vue

(1) En laissant de côté l'armée et les employés de l'État, il y a, en France une population active de 14.915.000 personnes, comprenant : patrons ou employeurs, 6,94 4.000; employéscommis, 899.000; ouvriers proprement dits, 7.104.000. Pour l'industrie proprement dite, le nombre des patrons est de 22 p. 100; pour les transports, la proportion est de 14 p. 100. Dans le commerce et l'agriculture, le nombre des patrons dépasse celui des ouvriers (Résultats statistiques du dénombrement de 1891) (Ministère du commerce).

d'étudier le marché du travail, de faciliter l'arbitrage et aussi le placement des ouvriers. Elles ont des Bourses du travail où se centralisent les renseignements concernant leurs intérêts. Ce type d'association a été déterminé en France par la loi de 1884. Cette loi, comme on le sait, ne s'applique pas seulement aux ouvriers mais aux employeurs, et permet de créer des syndicats mixtes. Ses résultats ont été tout autres que ceux que Ton attendait. Sous son influence, les syndicats agricoles se sont multipliés. Ces syndicats de cultivateurs propriétaires ont rendu des services à leurs membres, en leur procurant des engrais, des semences, des machines, etc., à des conditions souvent avantageuses. Le nombre de ces syndicats, qui a progressé rapidement, était en 1893 de 952. Du côté de l'industrie, le nombre des syndicats patronaux était (1893) de 1397, celui des syndicats ouvriers de 1926, des syndicats mixtes de 173. Les syndicats ouvriers se sont peu à peu développés depuis 1889, et dans un sens assez opposé aux intentions des législateurs. L'esprit socialiste anime la plupart de ces syndicats, dont quelquesuns sont nettement révolutionnaires. Leur but est, ou d'appliquer le programme des socialistes possibilistes, ou d'organiser le parti ouvrier, afin de lutter par les grèves et par la grève générale contre ce qu'ils appellent la puissance du capital. Ils prétendent imposer leurs volontés aux employeurs et revendiquent pour eux seuls le privilège du placement des ouvriers de leur métier.

Bien qu'il soit difficile de connaître le nombre exact (1) des membres de ces syndicats, il paraît certain que leur attitude politique et leur façon de comprendre les intérêts professionnels ont écarté d'eux lagrande masse des ouvriers. Ce mauvais début a découragé bon nombre d'esprits libéraux qui attendaient mieux de la loi de 1884. Il était pourtant difficile d'espérer d'autres résultats, étant donné que les ouvriers n'avaient point l'expérience de ces groupements et la connaissance des réels services qu'ils sont appelés à leur rendre. On pouvait prévoir que la première tendance des syndicats serait de se constituer des privilèges et de prendre une altitude agressive à l'égard des employeurs. Les employeurs eux-mêmes ont accueilli ces associations avec défiance, et, si quelques-uns ont réussi à créer des syndicats mixtes, la majorité a vu dans ces groupements une armée ennemie. Il en a pourtant été ainsi en Angleterre lors de la naissance des Trade- Unions. M. Howell nous a raconté leur histoire (2). Parties en guerre, dès le début, contre « le capital », elles employaient la majeure partie de leurs cotisations à alimenter leur caisse de résistance, de grève. Depuis,

( 1 )L' Annuaire des syndicats professionnels évalue cependant le nombre des membres des syndicats ainsi (1893) : Patrons 114. 1 76 ; ouvriers 402.125; agriculteurs 353.883; mixtes 30.052. (Voir notre chapitre sur les syndicats, II partie). Le chiffre total 900.000 est bien petit si on le compare au chiffre total des ouvriers, commis, etc., s'élevant à plus de 8 millions.

(2) George Howell, Du passé et de l'avenir des Trade-unions. (Guillaumin).

éclairées par les conséquences de cette méthode, elles ont changé de tactique et elles se sont mises à fonder des caisses de retraite, de secours et d'accidents, etc. On peut s'assurer par certains chiffres du développement qu'elles ont pris de ce côté. Ainsi, en 1889, les caisses des maladies de 12 des plus importantes Unions ont versé de ce fait à leurs adhérents 2.328.975 francs. Depuis leur création, elles ont versé ainsi 46.012.775 francs. Les caisses .pour la vieillesse, plus récemment créées, ont versé (si Ton prend 14 des plus grandes Unions) en 1889 : 1.903.850 francs et, depuis leur fondation, 22.376.800 francs. Les caisses des chômages ont versé à leurs adhérents 1.892.040 en 1889 ; ce chiffre s'était élevé à 8.245.100 francs en 1879, année de crise. Et les Unions qui ont le plus développé leurs institutions d'assistance ont surtout constitué des réserves qui s'élevaient, pour 15 d'entre elles, à 15 millions et demi en 1889.

Assurément ces Unions ont demandé et obtenu — trop souvent — l'intervention de l'État; mais la phase de socialisme d'État qu'elles traversent peut être pour elles une expérience profitable, car elles possèdent un certain degré d'éducation économique. Dans les congrès socialistes du continent, et particulièrement au congrès des mineurs de Berlin (juin 1894), leurs délégués ont gardé une attitude relativement modérée, et ont montré ouvertement qu'ils ne suivaient point leurs collègues d'Allemagne, de France et de Belgique sur le terrain

révolutionnaire et même sur celui de l'intervention à outrance. Ce sont là les vieilles Unions. De nouvelles se sont formées — peut-être par suite de la politique « exclusiviste » des anciennes. Elles suivent la méthode révolutionnaire et ont adopté les doctrines de Marx. Elles viennent, récemment, au Congrès de Norwich — battant les vieilles unions — de faire voter le principe de la nationalisation des moyens de production. Ce changement de politique n'efface pas les résultats que nous venons de signaler : expérience concluante des avantages de l'association.

En France, les Unions de syndicats ont été assez peu nombreuses. On en compte 117 en tout;- en l'année 1893. Elles se décomposent en Unions de syndicats, agricoles : 16; industriels : patrons, 29; ouvriers, 61 ; mixtes, 4.

Quant aux créations opérées par les syndicats, celles qui nous intéressent ici surtout sont les caisses de secours, d'épargne, de retraite, etc. Or les créations de cette dernière catégorie sont en très petit nombre. On compte : caisses de secours mutuels, 305 > d'épargne, 38 ; de retraites, 38; de prêt mutuel, 10 î il y a, en outre, 67 caisses de chômage. Ce sont là de bien modestes débuts, plutôt des tentatives, et il apparaît clairement qu'il faudra — étant données les tendances de la politique socialiste — un long temps pour que ces associations sortent de l'étar embryonnaire où elles sont.

Cependant, la première institution, que sous la pression de la nécessité les syndicats eussent sage-

inent fait d'organiser sans le secours des municipalités ou de l'État, ce sont les Bourses du travail. Vingt-huit, il est vrai, ont été créées, centralisant environ 400 syndicats. Mais là encore, l'esprit socialiste a imprimé aux Bourses du travail une direction tout autre que celle qui devait leur être donnée. En général les Bourses du travail sont devenues des centres de résistance ou d'attaque contre les entrepreneurs. Dans son très remarquable ouvrage sur les Bourses du Travail \ M. de Molinari a nettement indiqué la conception économique de la Bourse du travail, dont il signalait, le [premier, les avantages dès 1843 %

Sous un régime de liberté — de vraie liberté — les vendeurs de travail doivent s'efforcer, comme les vendeurs d'autres produits, de connaître les conditions du marché, l'offre et la demande du travail. Or pendant que le capital, par sa nature, se mobilise, change de place et se dirige assez rapidement là où il fait besoin, le travail, par suite de préjugés séculaires et aussi par suite de la difficulté des communications — alors que télégraphe, chemin de fer, etc., n'existaient point — ne pouvait aussi lui, suivre ces fluctuations. Il se trouvait, comme l'a démontré M. de Molinari (1), en état d'infériorité. Or, aujourd'hui, avec les chemins de fer, le télégraphe et le téléphone, les facilités de communication se sont merveilleusement développées. Les renseignements

(1) Les Bourses du Travail, p. 49 et suiv.

sur le marché sont rapidement connus, les transports deviennent faciles et le seraient devenus bien plus, en France notamment, si l'on eût plus sagement dirigé, en ces quinze dernières années, la construction des voies ferrées (1).

« Ce problème, disait, il y a plus de quarante ans, M. de Molinari, d'une importance vitale pour la classe ouvrière, les chemins de fer n'en apportaient-ils pas la solution? En permettant aux ouvriers de se déplacer, de porter leur travail des endroits où il surabonde dans ceux où il est en déficit, ne rendraient-ils pas le propriétaire et le vendeur de cette marchandise devenue « mobilisable » libres désormais d'accepter ou de réfuser le prix et les conditions de l'acheteur? Ne contribueraient-ils point, par conséquent, à relever le taux des salaires tout en l'égalisant? L'agrandissement du marché ne déterminerait-il pas l'établissement de « Bourses du travail » analogues aux Bourses des valeurs et des marchandises où se rencontreraient les offres et les demandes et où la publicité mise à la disposition de cet argent nécessaire de la production rendraient les mêmes services qu'elle rend aux capitalistes et aux banquiers, à l'industrie et au commerce? »

Le problème, eu égard aux associations de cette nature, comprend deux conditions symétriques de solution : d'un» côté Y éducation économique des syndiqués de tout ordre, laquelle peut se faire avec le temps, parce qu'il ne s'agit point ici de changer radicalement la nature de l'homme, mais de développer cet élément naturel, l'esprit de concurrence, dans un sens déterminé ; de l'autre Yaction de l'État. Cette action consiste à faire respecter le principe d'égalité devant la loi, et par les groupements professionnels

(1) Ibid. y p. 122.

qui sont enclins à, rechercher la domination et le privilège, et par les groupements capitalistes qui cherchent, eux aussi, la protection sous toutes ses formes. Comme réformes, la diminution progressive des privilèges, des primes, des droits protecteurs s'impose, ainsi que celle des impôts de consommation si peu conformes aux principes économiques et fiscaux. Comme action continue, dominant toutes les autres, parce qu'elle est la plus haute des attributions de l'État, la justice.

Ni Tune ni l'autre de ces conditions ne sont remplies actuellement même au degré que comporterait l'ensemble des autres progrès. Un grand nombre de lois sont en contradiction formelle avec les principes du droit public moderne.

Un autre ordre d'association, beaucoup moins important à nos yeux que celui que nous venons d'examiner, estla coopération sous toutes ses formes : consommation, production, crédit, etc. La coopération revêt des formes variées, et, sous certains de ses aspects, elle ne s'éloigne pas du type d'association dont nous venons de parler. Néanmoins, comme elle fait de chacun de ses membres une fraction d'entrepreneur : commerçant, producteur, banquier, etc., elle exige une éducation économique assez avancée chez ses adhérents. Dans l'état actuel, toute société coopérative opère une sélection. Il ne faudrait donc pas considérer la question sociale résolue dans l'avenir par ces groupements, car ils ne peuvent vivre qu'à une condition: c'est qu'ils aient une discipline et

une direction sérieuse. M. Godin, par exemple, qui recommandait son système, et se flattait d'avoir résolu le problème social, sans désavantage pour lui, ne s'est pas très bien aperçu qu'il avait fait un tri et éliminé tous ceux de ses adhérents qui ne pouvaient ou ne savaient point demeurer dans son organisation.

La coopération n'est pas une forme supérieure de solidarité, mais une forme élémentaire ; elle peut être très utile comme exemple ; elle peut rendre de très grands services en tant qu'école d'apprentissage ; mais on ne saurait lui donner le rôle unique de remède social. Le système coopératif suppose et le maintien de la propriété individuelle ou privée et, par conséquent, la liberté des échanges, des contrats et du travail. Or, si l'on suppose, à la limite, toute l'industrie et tout le commerce placés sous ce système, on étend tellement l'action de la direction (si l'on suppose les coopératives de même ordre réunies) que le contrôle devient nécessaire et que les risques pour les adhérents augmentent. Elles reprendraient alors la forme des entreprises ordinaires, nécessiteraient des augmentations d'employés, seraient obligées de tenir compte des pertes de toute nature résultant, et des coopérateurs qui ne paieraient pas, et des marchandises détériorées, parce que les conditions de consommation et d'approvisionnement seraient difficiles en cet état. En définitive, les frais généraux qu'elles réduisent aujourd'hui croîtraient dans de grandes proportions lorsqu'elles n'auraient plus un petit

nombre d'adhérents choisis, et augmenteraient leurs non-valeurs de toute nature.

D'ailleurs quand on examine de près le régime intérieur des coopératives de production — les plus rares — on s'aperçoit vite que leur succès est dû à la direction d'un homme expérimenté auquel les adhérents ont délégué implicitement tous leurs pouvoirs et qui agit comme un entrepreneur. Il est presque impossible qu'il en soit autrement, étant donné le principe de la liberté du travail.

Mais si les coopératives de production se sont en général peu répandues, il n'en est pas ainsi des coopératives de consommation qui ont pris en certains pays, en Angleterre particulièrement, une assez vaste extension. Là, les difficultés ne sont pas les mêmes. Cependant, ces sociétés opèrent une sélection, celle des gens qui ont la discipline de l'échéance; car il ne s'agit pas de payer une cotisation de quelques francs par mois comme dans un syndicat professionnel, mais de payer comptant presque toutes les consommations de la vie courante, nourriture, habillement, etc.

Les coopératives de crédit suggèrent les mêmes réflexions, lorsqu'elles sont fondées sur le principe proprement dit de la coopération, c'est-à-dire, d'une société dans laquelle le coopérateur est en même temps producteur et consommateur. Il est vrai que certaines de ces sociétés qui, au début, avaient été désignées sous le nom de coopératives ont peu à peu évolué vers l'entreprise ordinaire en faisant des

opérations lucratives et en distribuant des. bénéfices aux coopérateurs, véritables actionnaires. On peut citer, parmi elles, les banques de Schultze-Delitsch, en Allemagne.

Un autre type très recommandé de coopérative de crédit a été fondé en Allemagne et en Suisse par Raiffeisen. Le principe coopératif est, dans ce système, appliqué intégralement ; il n'y a pas de mçbile intéressé, pas de bénéfices recherchés, mais seulement un recouvrement supplémentaire dans le prêt pour les frais généraux très petits. Ce type est surtout agricole. Il ne peut guère agir efficacement et se développer que dans un rayon relativement restreint. Il faut, en effet, que les coopérateurs puissent suivre le débiteur dans sa vie, dans ses actes. Ces caisses ont rendu de réels services là où toute autre organisation de crédit manquait. On a essayé de l'acclimater en France. Les premiers essais ne peuvent qu'engager à la prudence. Il esta remarquer que, chez nous, il existe de longue date, dans les petites localités, des escompteurs et petits banquiers qui offrent — par ce temps d'abondance des capitaux — un crédit assez « bon marché » à tous ceux qui le méritent. Car on oublie presque toujours que ce ne sont pas — surtout depuis quelques années — les capitaux qui manquent, mais bien un personnel d'entrepreneurs, susceptible de les faire fructifier. Que les ébauches de caisses coopératives soient une école primaire de crédit, un commencement d'action dans le sens de l'éducation économique, on ne saurait y contredire; elles ne

peuvent, néanmoins, être considérées que comme un des nombreux remèdes proposés pour ouvrir, chez les intéressés, un esprit de solidarité qui doit, afin de posséder une action réelle, s'élargir, voir, audessus de la coopération, la grande solidarité de la division du travail agissant sous l'action régulatrice de la liberté réellement appliquée.

Il est bien entendu qu'en parlant ici des sociétés coopératives nous entendons parler de groupements qui n'ont aucun privilège. Elles sont déjà créatrices d'inégalités ; elles les étendraient bien plus encore si elles obtenaient des avantages de l'État. Il en serait de même pour la participation aux bénéfices, forme nouvelle de contrat, que les hommes si dévoués qui la préconisent, comme M. Ch. Robert, ne veulent mettre à aucun point de vue sous la tutelle de l'État. De même que la coopération, la participation est un remède qui ne peut être employé, du reste, qu'en des cas déterminés, et qui présente l'avantage d'aider à l'éducation économique.

Des institutions patronales nous dirons peu de choses. Elles prennent, aussi elles, suivant les milieux et la nature des institutions, des aspects bien différents. Secours en cas de maladies, retraites, économats, maisons ouvrières, peuvent être considérés comme des remèdes utiles quand ils ne contrarient pas le libre développement de l'initiative individuelle et n'immobilisent pas le « travail » ; elles aident à opérer la transition entre le patronat d'autrefois, tel qu'il s'était créé sous l'action d'un régime

de travail différent de celui d'aujourd'hui, et la conception nouvelle des rapports libres entre ce qu'on appelle « le capital et le travail ». On ne peut non plus croire à l'efficacité généralisée des effets féconds, produits en certains cas par ces institutions. Ce serait faire à l'égard de l'employeur la même hypothèse — irréalisable — que celle mise en avant par les socialistes à l'égard de tous les producteurs dans leur organisation : ce serait supposer que les patrons, prenant cette appellation de « patron » dans son acception idéalisée, deviendront tous charitables, bons, secourables, qu'ils en arriveront, enfin, à confondre, à la limite, leurs intérêts et ceux de leurs ouvriers et employés. Mais, pas plus que le médecin ne doit refuser les remèdes suceptibles d'adoucir les souffrances de ses malades, nous ne devons dédaigner cette aide, lorsqu'elle coopère surtout, par l'administration mixte (ouvriers et patrons) de ces institutions, k l'éducation économique, au self-government des employés.

Nous arrêterons ici ces observations d'ordre général. Nous avons tenu surtout à indiquer, dans ces quelques pages, les moyens d'amélioration sociaux les plus importants, et la méthode à suivre dans leur emploi, bien plus qu'à entrer dans les détails d'application si nombreux et si divers suivant les milieux et les cas. De ce facteur de perfectionnement matériel et moral : l'association, découlent, ainsi que nous l'avons vu, de nombreuses institutions telles que les caisses d'assurances, de retraites, de secours, etc.

Nous n'entreprendrons pas de donner ici les solutions techniques de ces problèmes de détail. Leurs applications, bien que contrariées souvent par des lois gênantes, sont nombreuses et concluantes . Nous n'analyserons point, par exemple, les causes qui ont rendu possible aux États-Unis et, sans le concours de l'État, la formation de sociétés d'assurances mutuelles, et d'autres institutions de cet ordre. Il nous suffit d'avoir déterminé assez de données connues et de conditions possibles pour montrer, que les solutions — relatives et non absolues — des problèmes sociaux peuvent être obtenues, en tenant compte du facteur temps, dans une organisation sociale où la liberté du travail sous toutes ses formes, n'est pas seulement une formule théorique . Cette vérité scientifique n'est pas, certes, facile à faire accepter, de piano, par ceux qu'entraîne, dans une voie mauvaise, la méthode socialiste. L'éducation économique comporte, en effet, de longues études portant sur des matières complexes. Il faut avoir vu, sous toutes leurs faces, les manifestations multiples des phénomènes sociaux, pour apprendre à se défier des apparences, des faits mal observés et, par suite, des généralisations précipitées et des remèdes infaillibles. Aussi cette difficulté de vulgarisation fait-elle craindre, à quelques esprits pessimistes, la nécessité d'une leçon de choses, d'une expérience socialiste. Il serait à désirer que l'expérience de socialisme d'État qui se poursuit, en ce moment, un peu dans tous les pays, pût suffire, par ses résultats financiers, à ouvrir les yeux des plus aveugles.

CONCLUSION L'hygiène sociale.

Sans essayer d'établir une analogie complète — qui ne serait point scientifique d'ailleurs — entre la sociologie et les sciences médicales, il peut être permis de les rapprocher un instant pour mieux faire comprendre la différence qui existe entre la méthode économique et les méthodes socialistes, dans les solutions des problèmes sociaux. L'économiste est, avant tout, un hygiéniste ennemi des opérations violentes, des interventions dangereuses ; il croit à l'influence du régime et se défie des remèdes empiriques (1). De même que pour l'hygiène médicale, il s'efforce de démontrer que l'État ne doit pourvoir qu'aux besoins sanitaires du « milieu ». L'hygiène personnelle est l'affaire des individus. Si, au nom de l'hygiène proprement dite, les pouvoirs constitués trouent les vieux quartiers des villes pour y intro-

(1) « ... n'est-il pas probable, dit Herbert Spencer (Iatroduct. à la Se. sociale, p. 22) que ce qui porte dans l'organisme individuel, le nom impropre, mais commode de vis medicatrix naturœ a son analogie dans l'organisme social ? N'y a-t-il pas toute apparence, qu'en constatant ce fait, on verra que, dans les deux cas, la seule chose nécessaire est de maintenir les conditions dans lesquelles les agents naturels ont beau jeu? »

duire plus d'air et de lumière, ils ont aussi le devoir de faire pénétrer plus de liberté à travers le réseau touffu, étouffant, des réglementations, des monopoles, des entraves de toute nature, qui constituent un « milieu » économique mauvais pour la santé sociale. Et si les pouvoirs constitués sont chargés de ces attributions, c'est que, par leur nature, elles ne peuvent être remplies que par eux.

Mais en ce qui regarde l'hygiène privée, l'immixtion de l'État ou de la Commune dans la vie de la famille, des individus, est toujours inefficace et souvent nuisible. L'infinie variété des besoins, des aptitudes, des forces de ces individus, soulève, en matière économique comme en matière médicale, des obstacles insurmontables. 11 faut donc, de ce côté tout attendre de l'initiative individuelle, de l'enseignement et de l'expérience. Il est aussi difficile de faire disparaître, avec des lois, la paresse, la misère et le jeu que l'alcoolisme.

Pas plus que lesépidémies, ne disparaîtront aussi les crises industrielles, et, dans ces deux cas encore, les faibles, par suite d'une réceptivité plus grande, supporteront plus difficilement ces épreuves. Le'déchet social, néanmoins, tendra, sous l'influence d'un régime où l'on connaîtra de mieux en mieux les conditions de la vie économique et de la vie physiologique, à diminuer progressivement.

M. de Molinari a résumé très heureusement, dans un de ses ouvrages, les conséquences qu'aurait ce que nous appelons l'hygiène sociale, en ce qui con-

cerne l'amélioration économique; il suppose le progrès arrivé à ses limites extrêmes.

a Supposons, écrit-il (1), que le travail devienne plus « mobilisable », que les marchés isolés et limités de cette marchandise soient mis en communication de manière à constituer un « marché général », où la concurrence puisse agir sans rencontrer d'obstacles, le prix du travail sur ce marché illimité cessera d'avoir pour facteur l'intensité des besoins des échangistes ; il sera déterminé uniquement, comme Test déjà celui des céréales, des grandes matières premières, des capitaux mobiliers, par le rapport des quantités. Alors l'emploi du procédé des coalitions et des grèves cessera d'être nécessaire pour devenir nuisible à ceux-là même qui y auront recours. Toute coalition ayant pour objet d'accaparer le travail et d'en suspendre l'offre sur un marché illimité échouerait comme ont échoué les coalitions pour l'accaparement des suifs, des cuivres, etc., et cet échec devenu certain, déterminerait l'abandon d'un procédé passé à l'état de « vieille machine ». Sous l'impulsion régulative de la concurrence, désormais illimitée, le prix courant du travail graviterait, comme celui des autres marchandises, placées dans les mêmes conditions, vers le montant des frais de production augmenté du profit nécessaire, et la guerre civile du capital et du travail prendrait fin, comme il est arrivé pour celle des consom mateurs et des producteurs des denrées nécessaires à la vie, lorsque le marché de ces denrées est devenu pleinement accessible à la concurrence ».

Si la liberté est à la vie économique ce que l'air et la lumière sont à la vie physiologique, il ne faudrait point croire cependant que l'État, débarrassé d'attributions nombreuses, n'eût plus que des devoirs infimes à remplir. Plus la liberté augmenterait, plus la fonction de faire régner la justice — fonction que

(l) Notions fondamentales d'Êcon. Politique. « Programme économique » p. 406.

Courcelle-Seneuil a souvent désignée comme la fonction première de l'État — s'étendrait et deviendrait importante. Sous un régime de liberté, en effet, le principe de droit public, l'égalité devant la loi est le principe que l'État a le devoir premier de faire respecter, car il est la garantie suprême des faibles dans la lutte pour la vie.

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