CHAPITRE III
Données et obstacles.
L'Homme et la Nature.
L'idée de relativité dans les problèmes sociaux. — Qu'est-ce que le bonheur ? — La limitation des besoins. -— Les besoins échappent à la réglementation. — Conséquences de l'augmentation des besoins; les échanges et le commerce. — Leur extension malgré les entraves. — Persistance de l'esprit de concurrence. — L'inconnue « Population ».
S'il est un désir que Ton peut comprendre chez un malade, c'est assurément celui de recouvrer la santé et surtout de la recouvrer complètement, de voir son mal disparaître sans même laisser des traces qui pourraient lui en rappeler le souvenir. Ce sentiment si humain a parfois poussé les hortimes les plus instruits et les moins crédules à faire appel, en dépit de tout, sous l'incitation de la souffrance, aux pires charlatans et aux pires remèdes. C'est un autre sentiment bien humain encore qui nous pousse à ne voir dans les malheurs qui nous arrivent que les causes en dehors de nous. Et ils sont nombreux ceux qui accablent la société et la Fortune de leurs malédictions et les accusent d'être les causes exclusives de leurs insuccès !
Aussi peu de gens sont-ils susceptibles de poser le
problème de la question sociale, ou, si Ton aime mieux, d'une amélioration sociale actuelle, avec une complète impartialité. Il n'est pas d'étude qui touche, en effet, de si près aux intérêts et aux passions. Les autres matières scientifiques ne présentent pas de semblables difficultés. On ne prétend point savoir la mécanique, ni la physique lorsqu'on ne les a pas apprises, on ne se croit point en droit de discuter sur la physiologie parce que l'on mange et que l'on boit, parce que l'on accomplit tous les actes physiologiques qui constituent la vie. Mais on discute très facilement sur l'organisation de la société, sur les questions économiques, parce que l'on accomplit les actes de la vie économique, en achetant, en vendant sans même être spécialement industriel ou commerçant. Il en résulte que le problème est posé suivant les petites conceptions personnelles de chaque individu, suivant son milieu et les accidents de sa vie. Les écoles elles-mêmes et surtout les écoles socialistes n'échappent point à ces influences particulières si décisives sur les écrivains. Elles sont en outre soumises, par suite de la part qu'elles prennent aux luttes politiques, à des passions plus vives. Elles sont presque forcées, pour répandre plus facilement et pour vulgariser leurs doctrines, de les formuler de façon absolue, seul moyen souvent de saisir l'opinion publique. Il est de style, dans les réunions électorales et dans les programmes, de poser la question sociale comme étant susceptible d'être résolue en peu de temps, et par des moyens très
simples. On n'aime pas, en général, les idées de relativité parce qu'elles sont difficiles à analyser et ensuite qu'elles se prêtent évidemment à toutes les échappatoires. Au fond, malgré les distinctions qu'elles établissent, dans leurs méthodes politiques ou de combat, les écoles socialistes laissent entendra que la transformation de la propriété privée en propriété collective ou commune assurera à tous un bien-être matériel certain, qu'il n'y aura plus de crises qui feront souffrir les uns et non les autres, que le paupérisme disparaîtra comme par enchantement dans ce nouveau milieu. Il se peut que d'ici là certains acceptent des réformes de détail, mais, en réalité,le but final est une solution radicale de la question, un changement à vue complet.
C'est une pure hypothèse sans bases sérieuses, une idée a priori que les données du problème ne justifient pas.
« L'étude de la science sociale, a écrit Herbert Spencer (1) — poursuivie méthodiquement en remontant des causes prochaines aux causes éloignées et en descendant des effets premiers aux effets secondaires et tertiaires — cette étude dissipera l'illusion si répandue que les plaies sociales peuvent être radicalement guéries. » Mais cette conception toute relative des problèmes sociaux n'est point celle du plus grand nombre. Lorsque nous analyserons les solutions socialistes nous verrons que les pro-
(1) Introduction à la science sociale, p. 22.
LA QUESTION SOCIALE. ai
cédés offerts pour résoudre le problème, tendent tous, par des moyens directement appliqués aux individus, à supprimer surtout les causes premières d'inégalité.
La tendance à l'absolu se manifeste encore davantage dans la façon dont on définit le but poursuivi. Ainsi, les médecins sociaux disent souvent qu'ils possèdent les moyens de donner le « bonheur » aux hommes. Le mot est attirant et bien fait pour séduire, mais la formule est vague. Qu'est-ce que le bonheur? Est-ce un bonheur moyen, limité, ou un bonheur progressif? Le bonheur n'est-il pas absolument individuel et relatif? Chaque individu place son bonheur dans des objets bien différents; chaque personne modifie, suivant les milieux et l'âge, et de façon indéfinie, l'idée qu'elle s'en fait. Comment classer ces impressions changeantes et fugitives? Si l'on détermine un bonheur minimum — ce qui est déjà une hypothèse fort peu réalisable — il ne pourra longtemps demeurer un étalon parfait, si l'on admet qu'il puisse y avoir, dans une société communiste, progrès ou régression. Le minimum du bonheur pourrait alors varier comme le taux de l'escompte et, probablement, dans des conditions tout autres et certainement désavantageuses pour les intéressés.
Il faudrait supposer, pour arriver à ce but, que les hommes peuvent être amenés à n'avoir que des besoins sensiblement égaux ; or s'il est une chose indéterminée et changeante, ce sont à coup sûr les besoins des hommes. Ils varient avec chaque individu et dans chaque individu, ainsi que les faits
constants le démontrent depuis que Ton a pu observer l'homme. Parmi les causes complexes de leurs variations, il en est qui paraissent susceptibles d'élimination. La fortune, par exemple, étend les besoins, crée des habitudes de luxe que Ton connaît très peu dans l'aisance, qui n'existent pas dans l'état de pauvreté. A la rigueur, il semble que l'on puisse concevoir un régime où on les réduirait. Cette idée simple est venue de bonne heure aux législateurs que frappait le contraste de l'inégalité des conditions. On a essayé de la mettre en pratique — très inutilement — avec des lois somptuaires destinées d'abord à refréner le luxe et, ensuite, à fournir plus de ressources aux États. Or, si l'on considère, un instant, comme résolue, cette partie du problème, il reste encore dans les besoins que l'on pourrait appeler normaux, des causes nombreuses, puissantes, d'inégalité, de différenciation. Et au-dessus des besoins que l'on s'est créés se trouvent, en outre, les besoins entrevus, les désirs, force toujours active et continuellement renaissante.
L'homme, unité sociale irréductible, premier élément du problème, représente donc une force très mobile, d'intensité inégale et très variable dont on connaît seulement une tendance observée dans le temps et dans l'espace : celle de conserver sa vie et de satisfaire ses besoins au prix du moindre travail possible. Il faut donc tenir absolument compte de ces conditions dans la position du problème, et écarter toute conception préconçue et a priori qui modi-
fierait cet élément complexe et le rendrait plus facile à introduire dans un arrangement social. Ce n'est pas là un des moindres obstacles, car les réformateurs ont toujours été portés à plier la nature humaine selon leur fantaisie, afin de construire, à leur aise, l'édifice social qu'ils avaient rêvé.
La conséquence de la variation des besoins et de leur extension indéfinie se manifeste dans les relations sociales des hommes par la concurrence, non par la concurrence économique seulement, mais par la concurrence complète, la concurrence vitale. Ce fait est, comme les causes qui lui donnent naissance, permanent et universel. A toutes les époques, sous tous les climats, la lutte s'est poursuivie sans relâche, entre nations, entre groupes, entre familles, entre individus. Elle a pris des formes différentes dans les différentes sociétés et suivant l'état de leur civilisation. La violence et la guerre ont été les premiers moyens de lutte dans les temps primitifs. Quoiqu'ils n'aient point, hélas ! disparu et que l'intrigue, autre forme de lutte, ait pris une grande puissance dans les rapports sociaux, près d'eux ont grandi peu à peu l'échange et le commerce.
A vrai dire, l'échange et le commerce, formes nouvelles et pacifiques de la lutte pour l'existence furent, dans l'antiquité, ainsi du reste que le travail « servile », un objet de mépris. Platon (1) et Aristote ne laissent aucun doute à cet égard, et, si le premier
(1) Platon, Lois, XI, p. 292; trad. Cousin. Aristote, Politique^ livre I, en. ni, § 23, et livre IV, chap. vin, § 2.
met quelque modération dans son mépris, le second l'affirme hautement et considère les transactions comme « une spéculation mercantile et des travaux dégradés et contraires à la vertu ». Les castes sacerdotales dans TÉgypte et dans l'Inde employaient tous les moyens en leur pouvoir pour empêcher les peuples de naviguer, parce qu'elles considéraient le métier de marin comme absolument incompatible avec la dignité et le rang des castes privilégiées. AThèbes, le législateur alla plus loin et frappa d'infamie les commerçants, en déclarant que ceux-là seuls pourraient être fonctionnaires qui auraient . cessé de faire le commerce depuis dix ans.
Malgré cette opposition et les préjugés tenaces qui se sont maintenus jusqu'à nos jours, le commerce et les échanges, puis le travail « servile », devenu le travail industriel, ont pris dans les relations sociales une place de plus en plus grande. On peut dire qu'ils se sont développés, naturellement, sous l'influence de la nécessité, parce qu'ils présentaient un moyen plus avantageux de satisfaire les besoins des hommes et de conserver leur vie. Ils ont survécu à toutes les formes de société, à toutes les civilisations, à tous les cataclysmes. Les invasions, les luttes terribles entre les races et les peuples, ne les ont pas détruits. Après l'orage, ils réapparaissaient, relevaient les ruines, rétablissaient une solidarité toujours grandissante, entre les individus et les nations.
La persistance à travers l'histoire de xsette force extensïve de civilisation et de progrès, le fait qu'elle
n'a point été détournée ni détruite par tant de persécutions, d'obstacles et de révolutions, permet de croire à cette hypothèse très probable -qu'elle est une forme de la lutte pour l'existence que l'on ne peut pas effacer d'un trait de plume.
Or il faut faire une large place, dans la recherche des solutions du problème social à cette donnée importante. Si la guerre n'est pas près de disparaître, s'il faut la faire entrer, aussi elle, comme un élément dans le problème, de même que l'intrigue, l'astuce et en général tous les produits de la malignité humaine, ne doit-on pas, à. plus forte raison, considérer l'esprit de concurrence économique qui s'exerce par l'échange et le commerce, et qui n'a pas eu encore toutes les pleines conditions de son développement, comme un autre élément et un élément d'autant plus considérable qu'il paraît prendre chaque jour une plus large importance (1)?
(1) En 1613, la valeur officielle des importations de l'Angleterre et du pays de (jalies ne dépassait pas 2.141.151 1. st. celle des exportations : 2.487.435. Un siècle après, en 1720 f les importations étaient de 6.910.000 1. sjj. En 1765, les imp^ort. furent de 11.812.0001. st. et les export, de 15.763.000 1. st. En 1800, elles avaient triplé. En 1640, les importations sont de 67.492.0001. st. et les export, de 116.480.000 1. st. Enfin en 1875, les importations s'élèvent à 373.941.325 1. st. et les export. de,s seuls produits anglais à 223.494.570 1. st. formant un total de plus de 15 milliards de francs. M. Neumann-Spallart a évalué, approximativement, le commerce total du globe à près de 79 milliards. Ne s,ont pas compris, dans ce chiffre, les échanges , intérieurs des peuples. (Chiffres cités par M. G. de Molinari, dans V Évolution économique^ p. 52.)
Personne n'oserait prétendre que, demain, toutes les nations, tous les groupes humains, à quelque degré de civilisation qu'ils soient parvenus, puissent arriver à être égaux à la suite d'une évolution rapide, accélérée par l'application d'un remède social. Cette hypothèse que les faiseurs de système, les plus hardis, n'ont jamais formulée serait contraire à l'observation et aussi à l'idée scientifique de l'évolution. Or, il est de toute nécessité d'introduire dans les données de la question sociale, l'inégalité de civilisation des différents peuples, l'impossibilité de les fondre en une seule société, d'effacer les différences de langue et de race. On peut concevoir peut-être comme un idéal, cette idée, d'arriver à rendre les relations entre les différents groupes de plus en plus faciles. Les rapports économiques tendent à faire pénétrer, dans les limites compatibles avec le climat et les races, des mœurs sensiblement semblables, sinon identiques; mais l'inégalité de civilisation, l'inégalité aussi de production entre les différentes parties du globe entraînent forcément des relations commerciales. Et comme le moteur du commerce est l'esprit de concurrence, une cause d'inégalité demeure quand même, alors que l'on s'est efforcé de la faire disparaître entre les membres d'une même société.
La concurrence d'ailleurs n'est-elle pas une des conditions premières de l'évolution ? Peut-on l'égaler à zéro ? N'a-t-elle pas pour conséquence d'opérer un tri, une sélection? S'il est permis de déplorer par-
fois ses résultats, il n'est guère possible de nier son action. Darwin a démontré que la sélection s'accomplissait de façon continue parmi les êtres et que la lutte qui y présidait, sans cesse, était surtout plus âpre entre les individus de la même espèce.
Nous venons de voir, cependant, qu'elle avait pris, par le commerce et l'échange une forme nouvelle, pacifique, plus avantageuse que la guerre, le rapt ou la violence. Elle est toujours une lutte, très vive, très ardente, mais n'offre pas des conséquences fatalement funestes. Un vaincu dans la lutte économique n'est pas définitivement vaincu. Il peut reprendre souvent la lutte sur un autre terrain, porter son énergie et son genre de talent ou de force là où il estime qu'ils sont nécessaires et demandés. Et si l'on doit croire à l'éternelle action de la lutte pour la vie, n'est-il pas scientifique de penser qu'il y aura toujours un déchet social et qu'alors il importe d'envisager la question avec un esprit ouvert aux idées de relativité?
Car si l'homme offre toutes ces variations — à toutes les époques et en quelques pays qu'on l'observe — dans la nature et l'étendue de ses besoins, s'il est continuellement poussé à élargir sa vie sous l'action d'une force permanente : l'esprit de concurrence, les sociétés dont il est l'élément premier ne présentent pas moins de fluctuations et de changements. Elles reflètent les variations des unités qui les composent et apportent ainsi une inconnue redoutable : les mouvements de leur population.
Des causes nombreuses, d'intensité différente, causes économiques, causes morales, causes météorologiques président à ces fluctuations dans le nombre des individus qui forment une société. Si Ton suppose un instant que l'on supprime les causes purement économiques, les autres, les causes morales, politiques, météorologiques demeurent. Parmi elles, il en est qui sont absolument à l'abri des réglementations du législateur. De mauvaises. conditions climatériques peuvent se prolonger pendant plusieurs années et réduire, dans de fortes proportions, les aliments premiers, nécessaires, de la population ; les causes morales ne sont pas moins insaisissables, car elles ont des sources plus profondes, plus cachées que les autres. Les prévisions que l'on peut faire sur elles sont très limitées et très incertaines. On voit très bien, sans qu'il soit nécessaire d'insister, l'importance capitale de cette inconnue dans la question sociale. L'augmentation ou la diminution de population modifient profondément un état social, en modifiant non moins profondément les conditions du travail. Qui aurait la prétention de trouver une formule d'équilibre? Les socialistes, que nous sachions, ni les faiseurs de sociétés, n'ont point abordé ce problème préliminaire. Ils n'ignorent pas cependant quelles crises sortent de ces mouvements de population, et ils ne sauraient affirmer scientifiquement qu'ils en feront disparaître les causes.
Ainsi les obstacles semblent se dresser de plus en plus infranchissables non seulement devant la posi-
tion absolue du problème, mais encore devant les solutions relatives comportant une intervention profonde dans les états sociaux. L'homme fait d'inégalités* vivant au milieu d'inégalités, ne tend pas, comme l'auraient voulu certaines sectes religieuses, à refouler ses besoins ; il cherche, au contraire, à élargir sa vie. Aujourd'hui, les mêmes peuples vivent sur les mêmes territoires qu'autrefois, avec des populations plus nombreuses et des conditions de vie — matérielle tout au moins — bien supérieures à ce qu'elles étaient (1), il y a même un siècle. Cependant, si l'homme et, par suite les sociétés civilisées, ont, pour leur plus grand avantage, adopté une forme nouvelle de concurrence, supérieure à celles qui dominaient presqu'exclusivement dans les temps antérieurs, il n'en est pas moins vrai que l'esprit de concurrence subsiste, qu'il se manifeste dans le commerce et les échanges, qu'il domine l'homme, préside en définitive, malgré de nombreuses entraves, à une sélection, condition nécessaire du progrès.
Enfin la population des sociétés est soumise à des
(1) Dans la très intéressante introduction qu'il a écrite pour la publication de Y Enquête sur les conditions de l'habitation en France, M. A. de Foville constate que le nombre des propriétaires de maisons, les habitant, a cru dans de fortes proportions depuis une trentaine d'années. Sur 8.914.523 maisons existant en France, 5.460.355, sont habitées par les propriétaires. Partout, dans les campagnes et dans les villes, les habitations tendent àêlre plus aérées, plus confortables. — Voir aussi dans notre 11° partie le chapitre sur les caisses d'épargne.
variations dont les causes multiples, variables, influent fortement sur l'état social et l'état économique de ces sociétés. Et nous savons qu'il est, parmi ces causes de variation, des éléments sur lesquels l'action d'une réglementation est impossible, à moins d'imaginer une réglementation dont l'esclavage le plus dur — . celui dans lequel l'être humain est assimilé à un animal domestique — nous offre une idée imparfaite.