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CHAPITRE IV

Données et obstacles [Suite).

La Science.

* Utilité de connaissances générales sociologiques. — Le peu d'avancement de la sociologie. —Les hypothèses sur la perfectibilité de l'homme. — L'opinion publique, les croyances, les préjugés. — Impossibilité des expérimentations sociales complètes. — Essais entrepris dans le nouveau monde.

Nous venons de décrire les obstacles généraux qui tiennent à la nature de l'homme, à la persistance de l'esprit de concurrence, lequel a sa source .dans les inégalités spéciales à l'homme lui-même, et au milieu physique dans lequel il vit et évolue. Nous avons vu que la population d'une société est soumise à des variations dont les causes nombreuses, souvent très difficiles à apprécier, viennent compliquer la question, déjà fort ardue. Ce sont là, si je puis m'exprimer ainsi, les éléments matériels du problème. Leur examen, quoique nécessairement rapide, nous a permis de montrer combien ils étaient intimement liés les uns aux autres et par conséquent peu susceptibles d'être séparés et modifiés tout au moins de façon absolue. Énoncer que l'homme est fait d'inégalités physiques, intellectuelles et

morales, qu'il vit dans des milieux, des groupes où règne l'inégalité sous toutes ses formes, c'est indiquer suffisamment qu'il faut appliquer à l'observation de ces phénomènes et à leur analyse des connaissances variées et très étendues. Il importe donc de savoir, maintenant, quels sont les instruments scientifiques que possède l'homme pour tenter de résoudre ces problèmes à faces multiples et, comme nous pouvons déjà l'entrevoir, à solutions indéterminées.

Là science qui répond â cet objet est évidemment la science sociale ou sociologie. Elle seule, embrassant tous les phénomènes sociaux, est susceptible de guider l'investigateur dans ses recherches. Malheureusement, elle est née d'hier. Bien qu'entrevue depuis plus d'un siècle, par Turgot et Condorcetypuis assez nettement définie par Auguste Comte et étudiée par JH. Spencer, elle n'est .point en état de nous fournir tous les moyens nécessaires à, Incoordination des faits, et à la synthèse positive des phénomènes sociaux. Encore dans lau période de l'enfantement, on la constitue, peu à peu, enelassant et en réunis- . Sant^ sous son nom, les. sciences, les* arts, ou comme disent d'aucuns., les disciplines,» qui ont pour but la conaaissanca de Tiiomme» social -et des sociétés. Psychologie* Économie politique, Droit* Morale, sont autant de branches, du gigantesque /trbnG sociologique, et qui se ramifient à l'infini;. L'histoire qui est. bien plus, comme Fa fait très judicieusement observer M.Levasseur, un moyen d'observation, de

recherche, qu'une science même, joue naturellement un r<!>le très important dans la sociologie. Mais cette science générale t— sortie des travaux des Encyclopédistes — a undomaine tellement,v&ste qu'on n'a pu le délimiter encore, même approximativement. Auguste Comte Ta placée à la fin dç sa classification, comme la plus complexe des sciences : la science finale de l'humanité*. , ,,.. .

Mais si elle n'est encore, actuellement,qu'un instrument fort rudirçientaire, elle nous permet cependant de voir très nettement les difficultés de la question sociale. Un exemple suffira pour le montrer. Un principe admis en sociologie est qu'il se produit des modifications lentes dans les états- sociaux, qu'il s'opère des changements dans, les. mœurs, dans les idées, dans les conceptions scientifiques, des hommes à l'égard de la vie et de l'organisation du Monde. Ce mouvement perpétuel qui est fait généralement de progrès, et de régressions ou de retours en arrière, puis de marche en avant, on l'appelle l'évolution. Or les lois qui y président sont loin de nçms être . scientifiquement connues. Nous ne pouvons préciser absolument quelle direction prend telle ou telle civilisation ; beaucoup dp rapports nou^ échappent dans l'enchevêtrement compliqué des faits. Il en résulte que chacun peut donner librement carrière à son imagination. De ce que le mot évolution signifie mouvement, changement, on en tire les déductions les plus fantaisistes. L'incertitude de l'histoire sur un grand nombre de points facilite cette opération

de l'esprit, et permet des généralisations parfois ingénieuses, mais le plus souvent fort imprudentes. Il est des écrivains, qui, d'après des textes interprétés très légèrement, bâtissent une théorie de l'évolution de la propriété et affirment qu'elle deviendra collective, dans des temps assez proches. Ainsi a fait M. E. de Laveleye dans son livre sur les Formes de la propriété primitive, bien que ses observations soient plutôt contraires aux conclusions qu'il adopte. Tout son raisonnement paraît tenir dans ce syllogisme : aux premiers temps de la Germanie, les groupes et peuplades vivant dans les clairières de la forêt Hyrcanienne avaient, comme système de propriété, une sorte de propriété collective; or ce système créait pour les- Germains un état social avantageux, meilleur que celui de la propriété individuelle qui nous régit et engendre la misère ; donc il faut revenir à ce système avec les quelques petites modifications que nécessitent les mœurs actuelles. La première partie du syllogisme n'est pas entièrement exacte. Le mode de propriété collective dont il s'agit, n'est point connu et défini de façon précise. Il y avait de plus, en germe, à côté de ce système d'appropriation, un commencement de propriété individuelle qui se manifestait par la propriété familiale de la maison et du petit enclos qui l'entourait. Fustel de Coulanges, dans ses Recherches sur quelques problèmes d'histoire, a lumineusement indiqué ces nuances, en montrant la difficulté d'émettre une opinion absolue sur le régime de propriété sous

l'empire duquel vécurent pendant des siècles, ces peuplades primitives. La seconde partie du syllogisme est une pure idée a priori. L'état social des Germains de cette époque est difficilement comparable à celui des sociétés contemporaines. Qu'étaitce que le bonheur pour un Germain d'alors? Qu'estce que le bonheur pour un Anglais ou un Français aujourd'hui? Que de difficultés dans l'analyse de tous ces éléments divers ! Les misères présentes, les maux que l'on a sous les yeux, apparaissent, du reste, plus nombreux et plus cruels que ceux dont la tradition n'a laissé qu'un vague et imparfait souvenir. La suggestion du fait actuel, lorsqu'on ne tient pas compte de ce que Ton pourrait appeler « l'effet optique », domine l'esprit, et le pousse à des jugements erronés. Presque tous les poètes de l'antiquité ont déploré la disparition des temps archaïques de l'âge d'or, où les hommes vivaient dans un incomparable bonheur au milieu d'un printemps éternel.

Au contraire, si l'on raisonne sur les faits généraux et sur les tendances évolutives de la propriété, il semble bien que le système communiste appartienne désormais aux temps passés; il semble bien aussi que l'état actuel soit préférable aux états antérieurs et qu'on puisse l'améliorer autrement que par un retour en arrière. La mise au point de toutes ces hypothèses doit être faite avec un esprit résolu à être très prudent.

On tend à exagérer de même l'influence de l'éducajtion sur l'homme. L'habitude que l'on a prise de

le considérer comme indéfiniment perfectible, fait que chacun le pétrit suivant des idées arrêtées. On modifie sa nature, en quelques lignes, sous prétexte qu'il a évolué dans son esprit et ses mœurs, sans voir qu'il a gardé les éléments premiers de sa nature. Pour construire une société où chacun doit être content de son sort, oti chacun travaillera par plaisir, pour' dès gens qu'il ne connaît point et ne verra peut être jamais, il faut qu'il ne fcoit plus le homo homini lupus dont parlé Hobbes;il faut qu'il soit une sorte d'être supérieur, placé au-dessus des passions, des vices et des misères morales de l'humanité: Là encore les sciences physiologiques et l'anthropologie ne doiïnent point des preuves certaines cfu'il puisse en être aifrsii Cette perfectibilité est, en effet, soumise à des conditions naturelles que l'on n'efface pas d'un coup 'dé pouce, quelque génial qu'il soit.

De plus, les idées actuelles des hommes, l'opinion qu'ils se font de la 'société et de la vie, leurs croyances, leurs préjugés sont des obstacles, relatifs si l'on veut, néanmoins très réels. Leur influence est considérable, et détermine souvent un état èocial très opposé dans les faits, à l'état social qui est établi théoriquement par le droit public et les lois: Voici un exemple de cette sorte d'antiûomie: Les sociétés civilisées contemporaines ont adopté-, pour la plupart; dans leur droit public, les principes de laiibèrté du travail et de l'égalité devant la loi.' Si, dans une dizaine de siècles, des safvants compulsaient iios codes, ils -y trouveraient inscrits ces deux éléments so-

ciaux. Ils pourraient donc en tirereëtte conséquence que le système complet de l'appropriation par la liberté se trouvait appliqué au xix e siècle. Et pourtant ils commettraient une grande erreur, celle ; que commettent couramment les socialistes quand ils assurent que nos sociétés modernes sont entièremeht sous le régime de laMberté?'!! est facile de prouver, une fois cette affirmiation faite, que les crises, les misères, tous les malheurs enlin susceptibles d'atteindre une société sont les résultats du régime de liberté. Or, on peut s'assurerpar les lois de protection', de monopoles, par les réglementations de plus en plus nombreuses qui asservissent le travail, par les entraves apportées à l'esprit dissociation, que les principes de droit public, proclamés théoriquement-ne 1 sont pas respectés. Et pourquoi? Parce que ouvriers et industriels, pour te plus grande part- ont gardé leur vieilles idées et leurte préjugés enoequi regarde et l'organisation industrielle et le régime de la concurrence. L'État estericore; dans leur esprit, la puissance supérieure à laquelle est dévolue la mission de toutdirigér, le ; 6<DintdB< faire le bonheur des individus. Il en résulte qu'ils font appel à TÉtatçhacun en ce qui les concerne, èt'enrarfiventMèt violer ainsi *et la liberté dû travail et l'égalité' devait t la loi. L'observation est facile h Mire, placée qu'elle est sôus les yeux de tous. Néanmoins l'opinion publique paraît tenir pour peu importante cette coritradietion formelle entre - le régitisrë? proclamé et le régime tel 'qu'il* se pratique dans les faits. < . : «

Toutes ces hypothèses sur l'influence du milieu, sur le système de propriété, sur les modifications absolues qu'ils pourraient apporter dans l'esprit de l'homme et dans les mobiles de ses actes ne peuvent guère être vérifiées par l'expérimentation. Il est difficile d'instituer, en sociologie, des expériences de laboratoire. Elles coûteraient d'abord très cher, et de plus les laboratoires où elles seraient possibles n'abondent pas.

Cependant plusieurs expérimentations ont été faites. Presque toutes ont eu lieu, dans le nouveaumonde, aux États-Unis, dont le vaste territoire offre des productions et des climats variés, et, en outre, présente des facilités d achat et d'installation qu'on trouverait difficilement dans nos pays d'Europe. L'une des premières tentatives d'expérimentation de ce genre, et à coup sûr, la plus connue est celle de Cabet. Il tenta vers le milieu du siècle de mettre en pratique à Nauvoo, dans le Texas, les idées qu'il avait émises dans son Voyage en Icarie et dans sa Profession de foi communiste. Malgré tous ses efforts, qu'encourageait une conviction sincère, Cabet ne réussit pas. Les socialistes théoriciens l'accusèrent plus tard de n'avoir point connu les véritables conditions d'établissement d'une société socialiste et mirent son insuccès sur le compte de son ignorance. Ce triste début n'empêcha pas de nouvelles expérimentations. Elles ont été même assez nombreuses aux États-Unis depuis une cinquantaine d'années. Presque toutes, comme l'a montré M. Ch. Nordhoff, dans son livre sur

les Sociétés communistes aux États-Unis, ont été établies par des volontés libres, avec un lien cependant puissant, celui des convictions religieuses. Loin de s'accroître, elles ont dépéri peu à peu. D'autres se sont fondées qui, malgré l'expérience offerte par leurs devancières, ont végété ou végètent encore dans la médiocrité.

Non seulement nous ne trouvons point, dans ces expérimentations, d'exemples pouvant présenter quelqu'enseignement utile, mais encore on n'y découvrirait même pas d'indication, si petite qu'elle soit, susceptible d'attirer l'attention. A côté de ces sociétés, au contraire, grandissaient des villes, des centres industriels qu'animait l'esprit de la concurrence.

Assurément on peut soutenir, à l'extrême rigueur, que ces exemples ne sont point probants ; assurément aussi l'on peut affirmer qu'ils sont au moins une présomption sérieuse contre la perfectibilité de l'homme telle que la comprennent les socialistes. En tout cas, il est impossible de mener scientifiquement jusqu'au bout des expérimentations de cette nature, car généralement, les membres du groupe se dispersent dès que le régime choisi par eux leur cause des privations et leur fait regretter celui qu'ils ont quitté. Les résultats complets qu'offrent ces organisations artificielles, appuyées sur des systèmes préconçus, seraient, autant que l'on peut en juger, la diminution rapide de la population de ces groupes et finalement leur disparition complète.

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