‹ La question socialeChapitre 5 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Caractère général des solutions socialistes. — Les solutions des « socialistes scientifiques ».

L'influence radicale du milieu. — Les problèmes limités aux nations de même civilisation. — L'évolution fatale, suivant Marx. — Sa prudence touchant les hypothèses sur l'organisation de la société collectiviste. — L'adaptation au milieu. — Elle ne peut détruire la donnée : persistance de l'esprit de concurrence et sa conséquence, la sélection. — Les élèves de Marx. — Ils suivent la méthode du maître. — Quelques indications trop sommaires. — Un programme du parti ouvrier.

En général, les socialistes de toutes les écoles ne nient point les observations faites sur l'inégalité des conditions; ils ne nient pas non plus certains des obstacles dont j'ai essayé de signaler les principaux. Mais, suivant eux, ces inégalités et ces obstacles ne sont, dans la nature des choses, que relativement. À les entendre, l'homme social tel que nous le voyons, avec l'esprit de concurrence qui l'anime,

avec le désir incessant d'étendre ses besoins et sa vie, avec ses inégalités mentales et physiologiques, est un produit du milieu social actuel. Sont aussi des résultats nécessaires de ce milieu mal fait, les crises, les variations de population et le déchet social, le paupérisme, dont ils ne manquent pas d'exagérer l'importance.

On voit donc poindre les conséquences. Il faut changer le milieu pour que l'homme change, il faut le mettre dans des conditions telles qu'il ne fera plus concurrence à èes semblables pour vivre. Ils partent de cette idée absolue que le milieu e6t tout, et que l'homme, essentiellement modifiable dans ses tendances et les éléments de sa nature, doit subir une adaptation adéquate complète, dans la société imaginée pour son bonheur. Us n'acceptent pas, comme on le voit, au nombre des obstacles dressés devant la solution du problème, le peu d'avancement de la sociologie. Ils se croient en possession de connaissances suffisantes pour trancher la question.

Cependant, leurs théoriciens, aussi bien Proùdhon que Lassalle et Marx, ont bien plus été des critiques vivant sur la substance d'écrivains comme Adam Smith, Ricardo, Turgot et J.-B. Say, que des créateurs réellement originaux, partant d'observations personnelles et originales. Us ont trouvé, très nettement indiqués chez ces économistes, les inconvénients du régime de la concurrence et ils les ont exagérés. Puis ils en ont conclu, non que ce régime pouvait être amélioré, mais qu'il était absolument mauvais, beplus, Marx,

fortement imprégné de la méthode historique très en honneur alors en Allemagne, a joint à ces critiques une théorie sur révolution sociale, qui certainement a plus fait pour sa célébrité que ses subtiles analyses économiques. L'état social actuel est absolument mauvais; nous allons fatalement, par suite de l'enchaînement des causes historiques, de la lutte des classes, de l'industrialisme, de la concentration des capitaux, vers un nouvel état meilleur.

Telle est la façon dont les socialistes scientifiques posent la question sociale.

Évidemment, lorsqu'ils parlent — ainsi que nous d'ailleurs «- de sociétés, ils entendent les sociétés parvenues au plus grand degré actuel de civilisation, comme les nations européennes, surtout celles de la partie occidentale et, aussi, les États-Unis d'Améri^ que. Ce sont ces nations dont l'évolution vers .un nouvel état social serait proche. Les autres, celles qui n'en sont encore qu'à la période intermédiaire, aux phases premières, par exemple les sociétés orientales et, plus bas encore, les peuples barbares et les groupes primitifs, n'entrent pas dans ces hypothèses.

La question sociale envisagée dans sa solution actuelle ou très prochaine s'arrête donc aux peuples civilisés oti l'industrie est parvenue aux plus grands perfectionnements constatés. Il s'ensuit — et nous faisons dès maintenant cette remarque incidente — que les socialistes limitent leur internationalisme h ces sociétés. Les socialistes nord-américains, en effet.

ne semblent point pratiquer la solidarité de classe à l'égard des Chinois qui viennent temporairement et avec esprit de retour en leur pays, faire, aux ouvriers de TUnion, une concurrence très âpre sur le marché du travail. La condition des races peu civi- . lisées, n'a jamais du reste beaucoup préoccupé les néo-socialistes pour lesquels les sentiments humanitaires, si vivaces chez les socialistes antérieurs, ne sont plus qu'un élément gênant et sans portée scientifique.

On ne saurait contester à Marx le mérite d'avoir, le premier, donné aux critiques socialistes et aux conséquences, si vagues soient-elles, qu'il en a tirées, une forme didactique. Mais Marx, qui a dépouillé peu à peu le vieil homme et secoué de son esprit la métaphysique d'Hegel, est devenu, surtout, économiste dans son commerce avec Smith et Ricardo. La solution de la question sociale, si l'on fait rentrer ce problème dans sa conception, solution toute négative d'ailleurs, est une solution économique. Ses disciples ont assez bien indiqué cette tendance avec une image quelque peu brutale, en disant que la question sociale est une question de ventre.

Néanmoins les idées de Marx sur l'évolution sociale, l'adaptation habile qu'il a faite des théories de la lutte pour la vie à la lutte des classes, et son hypothèse sur l'aboutissement fatal de cette lutte, en font le véritable théoricien du socialisme moderne. Les autres écoles, celle de Benoît Malon, comme l'école belge et leurs subdivisions, bien

qu'elles fassent intervenir les influences morales et des considérations psychologiques et sentimentales, bien qu'elles diffèrent sur le moyen de hâter l'évolution, relèvent de Marx. Pour elles toutes, la question sociale ne pourra sérieusement être résolue qu'après le changement complet du système de propriété. On dira que cette donnée n'est pas nouvelle et qu'elle remonte aux plus anciens réformateurs. Assurément. Mais, chez les premiers communistes, l'égalité des conditions reposait sur une conception métaphysique, a priori, sur une idée de justice idéale imaginée par certains philosophes. Avec Marx, on ne voit pas poindre l'idée de justice; la propriété collective ou néo-communiste doit s'établir par la force des choses, comme le résultat inéluctable de l'évolution industrielle moderne. Autrefois, la propriété individuelle, le capital sous toutes ses formes, réparti dans un très grand nombre de petites industries, donnait à un très grand nombre de producteurs une puissance limitée mais réelle, facilitait le travail et régularisait le gain de chacune d'elles. Aujourd'hui, avec les progrès du mécanisme, les capitaux se sont agglomérés, les usines se sont élargies, la production industrielle s'est localisée et déjà a pris, pour ainsi dire, une forme collective. La puissance du capital s'est multipliée. A mesure que la petite industrie, que les ouvriers même, étaient « expropriés » de leurs instruments de travail, ils sont devenus de plus en plus asservis par le capital, car le capital prélève sur eux tout ce qu'il peut prélever, sauf la ration

d'entretien de ces nouveaux esclaves. Il en résulte une inégalité chaque jour grandissante. Or les « expropriés » étant les plus nombreux, exproprieront à leur tour — par la force si cela est nécessaire — les détenteurs du capital. Pour ce faire, il suffit de donner à la classe ouvrière la conscience de sa force, de lui montrer les inévitables conséquences de l'évor lution économique. Jusqu'au jour de la révolution, tant que régnera le système capitaliste, il n'y aura que misère et lutte pour la classe privée de capitaux. Marx affiche, du reste, son dédain des palliatifs. Il ne croit pas aux moyens empiriques. C'est un çhinnv gien social ennemi des régimes préparatoires et du vieux bric-fr-brac de l'orthopédie humanitaire. Il ne croit qu'à l'opération, à la grande opération finale. Nous dit-il bien nettement ce qu'il en adviendra? Certes non, et c'est là que son esprit, cependant si analytique, s'est presque arrêté, retenu par la pru^dence. Mais il pose des principes — qu'il a trouvé!» chez les économistes r-r principes émis en formates trop absolues par Smith et Ricardo. Il est très compréhensible que les premiers économistes, au début d'une science en pleine formation, n'aient point toujours précisé leur pensée en des définitions d'une rigoureuse exactitude scientifique. Qui oserait reprocher à Lavoisier de n'avoir pas conduit, à lui seul, la science de la chimie où elle en est aujourd'hui ? Marx s'est emparé de formules comme celle-ci, par exemple ; « Le travail est la substance et la mesure de la valeur ». Il n'a pas vu que le travail entre bien

dans les éléments de la valeur, mais que cette valeur est déterminée en définitive par la loi de l'offre et de la demande. Proudhon le lui a dit : il n'a pas tenu compte des observations de Proudhon. Et il est parti de cette formule pour laisser entrevoir que, dans la société à forme de propriété collective, le travail serait la mesure vraie de la valeur.

Voilà, au fond, ce que nous savons sur le côté po-? sitif de la solution que donne Marx h la question sociale. On ne peut donc guère imaginer que des hypothèses, sur l'organisation collective telle que pourrait la concevoir l'auteur du Capital Les termes qu'il emploie ne sont pas toujours, du reste, nette* ment définis; ils prennent même, suivant le dôveiop^ ment de sa pensée, des acceptions parfois différentes. Qu'est-ce que le travail pour Marx? Car, il serait important d^ connaître la notion exacte du travail, puisque le travail doit servir, dans la société collectiviste, d'étalon impeccable pour mesurer le gain réel, intégral de chacun, Or il semble bien que le travail est surtout envisagé, par Marx, dans sa mani-? festation musculaire. Rodbertus ne l'avait compris qu'ainsi. Que devient, dans ces conditions, le travail mental dans son application, aux découvertes, h la direction des ateliers, à la surveillance et au contrôle de la production en général?

C'est en effet par la division du travail que tout contrôle peut s'établir efficacement. S'il est nécessaire de surveiller, de prévoir, il faut une catégorie de personnes qui surveillent, qui prévoient, qui, en un

mot, contrôlent. Mais, dans ce cas, les intérêts sont opposés. Il y a concurrence ; la lutte des classes trouve là un aliment. Aujourd'hui la classe des salariés est opposée à la classe des employeurs ou entrepreneurs ; qui nous dit que demain la classe des surveillants, des contrôleurs, des directeurs, dans la société collectiviste, n'aura pas à subir les attaques de la classe des ouvriers, devenus propriétaires sociaux peut-être, mais propriétaires qui auront délégué leurs pouvoirs à des mandataires chargés de diriger, de mesurer le travail ?

Implicitement, on est amené à considérer que Marx, s'il eût tracé un plan d'organisation, eût été forcé d'admettre une modification de la nature humaine dans le sens d'un altruisme complet. Il serait injuste de lui faire le reproche de s'être trop facilement laissé entraîner aux hypothèses. Ce n'est guère que par déduction que l'on détermine ces critiques. Mais il n'en est pas moins vrai que les écoles socialistes qui n'ont pas observé la prudence scientifique du maître, ont été obligées d'en arriver, comme nous le verrons plus loin, à ces conclusions inévitables, étant donné le point de départ.

Nous entrerons dans des détails plus circonstanciés à l'occasion des hypothèses sur l'organisation collectiviste future, émises par des socialistes moins discrets que Marx ou par des écrivains dont le rôle s'est borné à tirer les conséquences logiques des prémisses posées. Déjà, néanmoins, nous pouvons supposer que Marx méconnaît ou néglige les éléments

du problème tels que nous les avons exposés dans les chapitres précédents. Pour lui, la concurrence vitale est le résultat de l'organisation sociale actuelle ; elle se manifeste par la lutte des classes. Elle rentre, ainsi comprise, dans sa théorie sur révolution. Il estime donc, a priori, qu'il n'y aura plus de catégorie d'individus, une fois la propriété individuelle supprimée. Il laisse de côté la lutte entre individus, conséquence d'inégalités physiologiques et de causes complexes dont on a constaté l'existence et la persistance dans des sociétés d'organisation sociale bien . différentes. Les variations de la population ne l'inquiétaient probablement point, pas plus que les rapports à établir entre les nouvelles sociétés collectivistes et les sociétés encore à la phase capitaliste. Lui qui considérait -^ en fidèle élève de Ricardo — l'homme comme un agent, avant tout, économique, composé d'intérêts et de besoins, il en serait arrivé — sans sa prudence — à mettre en jeu le sentiment humanitaire pour graisser les rouages trop secs de sa machine sociale.

Nous le répétons, ce sont là des conséquences qu'il n'a point explicitement dégagées. Il s'est tenu sur le terrain de la critique et s'est contenté, logiquement, d'indiquer ce principe qu'il avait appris dans les économistes : qu'à un système d'appropriation déterminé correspondait un système de répartition corrélatif. Or nous avons vu que le système actuel d'appropriation, fondé sur la liberté du travail, quoique proclamé officiellement dans notre droit

public, subit des exceptions et des modifications nombreuses. Nous avons signalé quelques-unes de ces modifications, et aussi les inégalités de répartition qu'elles entraînaient. Certaines d'entre elles, comme les lois de protection, peuvent être supprimées, d'autres peuvent être amendées, d'autres enfin sont inhérentes à la nature des choses. Or le système d'appropriation collectiviste aurait-il l'avantage d'être appliqué d'une façon absolue sans aucune exception? Cette condition serait nécessaire pour que la répartition des richesses, sous ce régime, ne créât pas d'inégalités partielles, source d'inégalités plus grandes et plus nombreuses, capables de détruire le bel équilibre entrevu.

Les vrais disciples scientifiques du maître sont restés, eux aussi, très prudents à l'endroit de la future organisation collectiviste. Le plus fidèle d'entre eux, M. Gabriel Deville, dans une introduction très serrée, complétant les idées de Karl Marx, et qu'il a placée en tête d'une édition du Capital, s'exprime ainsi (1) :

S'en tenant aux faits, le socialisme scientifique ne peut préciser expérimentalement que le mode d'appropriation vers lequel marchent les forces productives. C'est le mode d'appropriation qui régit le mode de répartition des produits. Il est évident qu'une fois les moyens de production socialisés, ç'est-4-dire ayant revêtu comme appropriation la forme communiste qu'ils ont déjà comme action, une distribution communiste des produits s'ensuivra. Seulement elle ne s'opérera pas suivant le vieux cliché si cher aux dévots de l'anarohisme

(1) Le Capital de Karl Marx, résumé et accompagné d'un aperçu sur le socialisme scientifique, p. 21 et 2?.

et du possibilisme : « chacun donnant suivant ses forces, recevra suivant ses besoins. »

t)e chacun selon ses foi-ces, niais qui mesurerait la force de chacun t Que ce fut l'individu lui-même ou un étranger* on se heurterait toujours à l'arbitraire. Du reste, notre tendance n'est pas, ne peut pas être de tirer de l'homme le maximum d'efforts dont il est capable ; nous devons chercher, au contraire, â diminuer l'effort humain, A raccourcir le plus possible le temps de travail, afin d'augmenter le temps consacré aux jouissances physiques et intellectuelles, au plaisir;

A chacun suivant ses besoins, mais ici encore, qui mesurerait les besoins de chacun 1 Si l'organisme producteur est tel que les produits soient en quantité suffisante pouf que chacun puisse consommer A sa guise sans restreindre la consommation des autres, pourquoi ne pas dire : A chacun suivant sa volonté? Si les produits sont en quantité insuffisante pour satisfaire complètement tous les besoins de tous* comment proclamer le droit de Chacun A consommer* proportionnellement A des besoins par lui-même appréciés ? Oh ne peut nier que, dans cette dernière hypothèse, s'imposerait une limitation de la consommation individuelle, basée sur les conditions d'existence matérielle réalisées ; et quelle limitation concordant mieux avec le nouveau mode économique que celle dont la mesure serait, non la productivité individuelle, laquelle favoriserait les individus doués d'avantages naturels au détriment des moins bien pourvus, mais le temps de travail qui, égal pour tous, garantirait A tous les travailleurs une possibilité de consommation égale ?

De son côté M. Jules Guesde a développé cette idée, au cours d'une étude qu'il publiait il y a Une douzaine d'années dans son journal t Égalité (\). Il rappelait encore dernièrement (2) ses conclusions sur ce point, dans un article de la Petite Aépubliifue, où il critiquait la fameuse formule « De chacun

(1) Un Vieux Cliché [t Égalité, 14 mai JU*).

(2) Petite République, \Q mars 1894.

selon ses forces à chacun selon ses besoins ». Après avoir montré qu'il est impossible de trouver un métreur pour mesurer les forces et les besoins individuels, il ajoutait :

Combien la formule collectiviste — si provisoire doivet-elle être — est supérieure à tous les points de vue !

Dans le domaine de la production, c'est l'ensemble des besoins de tous, statistiquement fixé qui détermine en même temps que la totalité des efforts humains nécessaires, la part de chacun dans ces efforts. S'il faut, dans l'état de l'outillage social, 90 millions d'heures de travail par jour, pour loger, habiller, nourrir, chausser la totalité des hommes, femmes et enfants, il suffira de diviser, entre les membres valides de la collectivité, cette somme d'heures de travail pour avoir la nature du travail obligatoire pour chacun.

Plus la machine universalisée et perfectionnée réduira l'effort humain indispensable, et moins l'homme — chaque homme — aura à travailler, quelles que puissent être ses forces, dont il utilisera le surplus disponible pour son plaisir.

Cette égalité dans le temps de travail plus ou moins productif selon les forces de chacun, empêchera les plus forts de bénéficier de leur plus-force, et les plus faibles de souffrir de leur plus-faiblesse; car dans la répartition des produits, ce n'est pas la productivité individuelle — d'ailleurs impossible à établir — qui servira de mètre, mais le temps de travail. Égal pour tous, il permettra la satisfaction des besoins — ou la consommation — égale pour chacun.

Quant à la société communiste, qui ne deviendra une réalité vivante que lorsque les produits consommables existeront en quantité telle que la consommation des uns ne puisse ni entraver ni restreindre la consommation des autres, et qui sortira de l'ordre collectiviste avec des producteurs ou des hommes transformés par les conditions nouvelles du travail, elle n'aura pas d'autre devise que celle inscrite par Rabelais à la porte de son abbaye de Thélème : Fais ce que vouldras. Ni la production de chacun ne sera déterminée par ses forces, ni sa consommation par ses besoins.

De chacun et à chacun suivant sa volonté, telle sera Tunique règle sociale — si règle on peut appeler cette absence de toute réglementation.

Dans cet exposé tout théorique où s'entassent les hypothèses, l'auteur socialiste néglige les données les plus importantes du problème. Il ne tient nullement compte des variations de la production agricole, qui réagit aussi sur la production industrielle. Il admet implicitement que la production en général peut être beaucoup plus grande que les besoins de la consommation et, enfin, que l'homme s'adaptera facilement à ce nouveau régime. Remarquons aussi le rôle important donné à la statistique, clef de voûte du système, rôle sur lequel nous reviendrons.

Mais, bien qu'enveloppées dans des formules abstraites et bâties sur des hypothèses admises comme vraies ou réalisables dans toutes leurs conditions, ces idées indiquent une tendance très nette vers l'égalité des conditions, logiquement organisée, au moins dans la période d'organisation, par un système communiste étroit et tyranniquement autoritaire. Elles n'en servent pas moins de base aux autres conceptions socialistes plus détaillées et partant plus systématiques.

Les marxistes purs se distinguent donc des autres écoles socialistes en ce qu'ils n'ouvrent qu'un jour prudent sur l'organisation définitive de leur société, et, en ce qu'ils ne croient guère, en général, aux moyens pacifiques pour résoudre la question sociale.

C'est là le point de vue théorique, la solution finale,

64 LA VIE tfÀlKMÀLte.

la seule susceptible d'être considérée comme une véritable solution. Cependant, pour amener plus rapidement cette transformation radicale, les marxistes^ qui dédaignent moins aujourd'hui les moyens parlementaires, ont rédigé un programme de transition. Ils font intervenir l'État* sans suivre la même méthode que les socialistes possibilités et les socialistes d'État. Ceux-ci, comme nous allons le Voir, s'effbrcent de faire de l'État Un entrepreneur, en transformant certaines industries privées en services publics ; en lui donnant un rôle très actif de tuteur. Les marxistes procèdent par interdictions absolues ; font intervenir les ouvriers pour les règlements spêciaujt des ateliers ; socialisent les banques, les chemins dé fer et les mines, mais confient l'exploitatiott des ateliers de l'État aux ouvriers qu'ils ne veulent pas Voir devenir des pseudo-fonctionnaires. Ils suppriment l'héritage en ligne collatérale et limitent l'héritage en ligne directe. Le point le plus important du programme ; celui, du reste, qui leur est le plus cher* est la limitation Uniforme de la journée de travail, à huit heures pour les adultes, et h six heures pour les enfants de quatorze à dix-huit ans. La surveillance de ces réglementations serait faite* semble-t-il, par les corporations.

Voici Ce programme du parti ouvrier :

1° Repos d'un jour par semaine ou interdiction légale pour les employeurs de faire travailler plus de six jours sur sept. Réduction légale de la journée de travail à huit heures pour les adultes. Interdiction du travait des enfants dans les ate-

liera privés au-dessous de quatorze ans ; et de quatorze à dixhuit ans, réduction de la journée de travail à six heures ;

2° Surveillance protectrice des apprentis par les corporations ouvrières ;

3° Minimum légal des salaires déterminé chaque année, d'après le prix local des denrées, par une commission de statistique ouvrière ;

4° Interdiction légale aux patrons d'employer des ouvriers étrangers à un salaire inférieur à celui des ouvriers français ;

5° Égalité de travail, à salaire égal pour les travailleurs ,des deux sexes ;

6° Instruction scientifique et professionnelle des enfants mis pour leur entretien à la charge de la société représentée par l'État et par la Commune ;

7° Mise à la charge de la société des vieillards et des invalidés du travail ;

8° Suppression de toute immixtion des employeurs dans l'administration des caisses ouvrières de secours mutuels, de prévoyance, restituées à la gestion exclusive des ouvriers ;

9° Responsabilité des patrons en matière d'accidents, ga* rantie par un cautionnement versé par l'employeur, et pro* portionné au nombre des ouvriers employés et aux dangers que présente l'industrie ;

10° Intervention des ouvriers dans les règlements spéciaux des divers ateliers ; suppression du droit usurpé par les patrons de frapper d'une pénalité quelconque leurs ouvriers sous forme d'amende ou de retenue sur les salaires (décret de la Commune, 27 avril 1871) ; •

11* Annulation de tous les contrats ayant aliéné la propriété publique (banques, chemins de fer, mines, etc.), et l'exploitation de tous les ateliers de l'État confiée aux ouvriers qui y travaillent; ',

12° Abolition de tous les impôts indirects et transformation de tous les impôts directs en un impôt progressif sur les revenus dépassant 3000 francs. Suppression de l'héritage en ligne collatérale et de tout héritage en ligne directe, dépassant 20.0^0 francs.

Page 1