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CHAPITRE II

Les solutions des socialistes possibilistes. —Idées générales. — Hypothèses d'organisation.

Conceptions philosophiques des socialistes possibilistes. — Leur méthode. — Différence avec les marxistes. — Les services publics étendus. — Hypothèses sur l'organisation de la société socialiste future. — Essais de César de Paepe. — Son éclectisme. — La difficulté de supprimer les causes d'inégalité. — La comptabilité des besoins.

L'école des socialistes possibilistes — école éclectique par excellence — est la plus nombreuse. Elle comprend un assez grand nombre de groupes qui, bien que professant des idées communes sur le but à atteindre, diffèrent quelque peu cependant sur la politique qu'il convient de suivre pour résoudre le grand problème. Elle n'est point presque exclusivement économique comme l'école de Marx et se réclame volontiers de la sociologie. Les influences morales surtout, l'évolution de tous les autres facteurs sociaux, l'esthétique même ne la laissent pas indifférente; et l'un de ses chefs les plus connus, Benoît Malon, a formulé dans le Socialisme intégral une sorte de panthéisme socialiste où il harmonise toutes les tendances vers l'égalité absolue, qu'elles viennent de Platon,

de Babœuf , de Saint-Simon, de Colins ou de Marx . Le socialisme humanitaire et sentimental de J848, essentiellement français, y domine, quoiqu'il ait fait siennes les critiques économiques de l'auteur du Capital, ce maître railleur des pleurnicheries littéraires, grand contempteur des idées métaphysiques sur la justice et la fraternité.

Mais si les socialistes possibilistes croient, eux aussi, 1-évolution fatalement orientée versle communisme nouveau, elle ne leur paraît point se développer suivant la loi brutale indiquée par Marx. Ils pensent que les étapes à parcourir seront plus nombreuses et qu'à chacune d'elles s'ajoutera une amélioration. Cette façon d'envisager l'évolution leur impose une méthode qu'ils ont suivie, dans la position de la question sociale.

Quelques-uns d'entre eux sont entrés, d'abord dans les assemblés communales, et ensuite au Parlement ; et là, au contact journalier des affaires administratives, ils sont devenus, facilement, sans abandonner leurs principes sur la suppression de la propriété individuelle^ des socialistes d'un nouveau genre, touchant de très près aux socialistes d'État, des socialistes « petits bourgeois », ainsi que les appelle dédaigneusement Engels.

Non seulement ils prétendent ainsi hâter la marche de la société vers le collectivisme, mais encore ils estiment qu'ils résolvent partiellement la question sociale, envisagée comme question actuelle, lorsqu'ils s'efforcent de rendre services communaux ou d'État

les entreprises jusque-là placées sous le régime de la concurrence.

Au point de vue pratique, ils font valoir les raisons que donnent tous les socialistes d'État. Avec ce système, les ouvriers et employés, devenus ouvriers et employés de services publics, n'ont plus à craindre les chômages et voientleurs salaires assurés. En outre, les possibilistes affirment que les services publics coûtent moins cher à ceux qui en usent que si ces services étaient privés. Ils tendent même à les rendre gratuits, et ne se privent pas de proposer des impôts sur les capitalistes pour y pourvoir. C'est déjà un commencement d'expropriation.

Au point de vue théorique, cette socialisation progressive de tous les services qui, par leur nature, touchent aux services publics proprement dits, prépare peu à peu la socialisation de tous les autres services, celle des grandes industries, et facilite ainsi l'évolution vers le collectivisme.

Les partisans de ce système voudraient donc, comme les socialistes d'État, la main mise de l'État sur les mines, les chemins de fer, la Banque de France.

Ils poussent, en outre, à l'exploitation, par les communes, de l'éclairage public, des transports urbains (omnibus, tramways, chemins de fer métropolitains, etc.). Certains d'entre eux, et en particulier M. Paul Brousse, ne dédaigneraient point de faire intervenir l'intérêt personnel — si honni des socialistes — dans le but d'assurer la bonne marche des servi-

ces municipaux. « Je reconnais, écrit-il (1), que dans l'organisation actuelle des services municipaux, on n'accorde pas aux chefs une assez large initiative ; le règlement de comptabilité les étreint trop, et, eu somme, le devoir n'est pas un suffisant propulseur; il faudrait y joindre quelque intérêt matériel à bien faire, comme une part dans les bénéfices. » Il est probable que le devoir, qui n'est pas actuellement un « suffisant propulseur » pour les socialistes évolutionnistes, deviendra, lorsque le « milieu » collectiviste sera pleinement réalisé, la pierre angulaire du système. C'est toujours la théorie de l'adaptation au milieu.

Mais cette méthode n'est pas acceptée par ceux des socialistes, élèves de Marx, qui n'admettent que la socialisation complète des moyens de production, socialisation préparée, affirment-ils, en dehors de l'État, par les capitalistes eux-mêmes, dans les grandes usines, les grands magasins et les grosses maisons de crédit. Cette centralisation des capitaux et de la production sur des points déterminés s'opère seule, sous l'influence des nécessités de l'art industriel et de l'extension des débouchés, de telle sorte qu'il suffira, le jour de la Révolution, d'un décret de quelques lignes pour nationaliser chemins de fer, mines, manufactures, usines, etc. Dans ces conditions, le système d'absorption progressive par l'État ou la Commune des services privés, ne leur paraît nulle-

(1) Petite République, 15 novembre 1893.

ment utile pour aider à l'évolution vers le collectivisme. Cette politique leur semblerait même plutôt dangereuse.

« D'abord, écrit M. Jules Guesde (1), il n'est pas vrai qu'une propriété publique résulte des industries privées, annexées par l'État bourgeois. Des charges publiques? oui, puisque c'est aux risques des contribuables que les chemins de fer des Charentes et de la Vendée, par exemple, sont repris et administrés par l'État qui comble leur déficit avec l'impôt. De même pour les postes et les télégraphes, dont l'excédent des dépenses sur les recettes, s'il arrivait à se produire, serait supporté par le Trésor, c'est-à-dire par nous. Mais en rentrant à l'État actuel, les industries ne perdent pas leur caractère de propriété capitaliste, c'est-à-dire de propriété dont la classe ouvrière est exclue. De propriété de tel ou tel capitaliste, c'est-à-dire de propriété bénéficiant exclusivement à X ou à Y, elles deviennent propriété de la classe capitaliste tout entière sans distinction d'X, d'Y ou de Z. Mais voilà tout. Quant à la collectivité prolétarienne, quant à la société des salariés, elle ne jouit pas davantage de l'outillage étatisé que de l'outillage individualisé. »

La solution partielle de la question sociale, en ce qui regarde l'amélioration du sort des ouvriers qui deviennent, dans le service public, employés ou fonctionnaires, ne trouve pas grâce devant les adversaires de cette méthode. Ils montrent d'abord que les employés de l'État — fabriques d'armes, fabriques d'allumettes, etc. — ne sont pas des fonctionnaires, mais bien des salariés; ils ajoutent que le fonctionnaire lui-même est un salarié hiérarchisé, et que dans cette hiérarchie, les plus bas emplois sont le

(1) Services publics et Socialisme, p. 24.

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lot de la classe prolétarienne. L'extension des services d'État ne se produit-elle pas d'ailleurs dans les pays de monarchie absolue ou très autoritaire, comme en Russie et en Allemagne ?

« Les services publics, conclut M. Jules Guesde (1), sont dans une certaine mesure l'ennemi, parce qu'ils fortifient l'ennemi : la bourgeoisie ou la classe capitaliste, et qu'ils affaiblissent la classe ouvrière dont ils paralysent les mouvements. »

César de Paepe n'est pas aussi exclusif. Il estime que la méthode évolutionnisle et la méthode révolutionnaire « qui, toutes deux, ont joué leur rôle dans l'histoire, loin de se contrarier, souvent se complètent ou se suppléent (2) », suivant les temps et les milieux. Il ne s'est pas, il est vrai, étendu longuement sur cette question. L'on peut voir, pourtant, par l'exposé qu'il a fait d'une organisation collectiviste — devenue nécessaire après la victoire définitive du prolétariat, — qu'il admet implicitement le système de l'expropriation progressive par l'absorption des entreprises privées dans les services de la Commune ou dans ceux de l'État.

Car, ainsi que nous l'avons déjà dit, la plupart des socialistes n'ont point gardé la discrétion des marxistes purs à l'endroit de l'organisation de la société collectiviste. Nous allons donc indiquer les solutions

(1) Set vices publics et Socialisme, p. 27.

(2) Mémoire sur V organisation des services publics dans la société future, présenté au sixième congrès de l'Association internationale des travailleurs tenu à Bruxelles en 1874.

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pratiques formulées par un socialiste très franchement collectiviste : César de Paepe. Par ses tendanôes, cet écrivain, qui fut laborieux, se rapproche beaucoup de l'école éclectique de Benoît Malon. Il a pris part à des congrès importants et a précisément étudié l'organisation des services publics dans la société future au congrès de Y Internationale, tenu à Bruxelles (1) en 1874.

Nous montrerons, dans le chapitre suivant, les déductions que M. Schâfûe s'est efforcé, dans la Quintessence du socialisme, de tirer des œuvres collectivistes et, en particulier, de celles de Lassalle et de Marx, sur le mécanisme du système collectiviste pleinement appliqué.

Enfin nous donnerons les idées principales résumant les projets de nationalisation du sol présentés par certains auteurs socialistes et spécialement par Henry George.

Ce sont là des solutions absolues, bien qu'hypothétiques, de la question sociale. Elles nous transportent, en effet, sous l'action Imaginative des inventeurs, dans un milieu où il n'y aura plus ni riches ni pauvres, où l'égalité des conditions, établie désormais, assurera le règne complet et définitif de la justice sociale.

César de Paepe ne se dissimule pas combien son essai de programme est difficile. Il croit que les progrès dans les sciences, et dans les arts industriels,

(1) Mémoire, loc. cit.

Vigitizedby G00gle

que les modifications dans les besoins des honïmes, pourront bouleverser, de fond en comble, ses conclusions. Malgré cela, il pense qu'il ne faut pas « toujours marcher à tâtons, au jour le jour, sans jamais se demander où Ton va, vers quelle situation Ton tend et quels pourraient bien, selon toute probabilité, être les formes et les procédés de cette situation future ». Et alors il se place dans l'hypothèse « d'une brusque intervention du prolétariat conscient et organisé, devenu tout à coup, soit par une révolution soit par l'usage du droit de vote, détenteur des pouvoirs publics ».

Cette étude touche un peu à tout et l'analyse n'est pas menée en ces matières complexes avec la rigoureuse quoique souple logique d'un Karl Marx.

L'auteur y traite des sujets à côté, comme la théorie de l'État, qui noient un peu les idées principales dans le développement d'idées connues mais secondaires.

Voici, autant qu'ils peuvent être précisés et résumés, les principes de son organisation :

Si le prolétariat est arrivé au pouvoir, c'est qu'il est « conscient et organisé ». Or tout fait prévoir qu'il serait organisé en unions de métiers. Cette organisation « spontanée » de la classe ouvrière doit donc servir de base au groupement social nouveau. Ces groupes reliés par l'esprit de solidarité créeront des fédérations locales, puis régionales et, enfin, internationales. Ce n'est là qu'une indication et même une classification. César de Paepe ne nous

explique pas la vie intime, la vie économique de ces collectivités. Il semble bien qu'il entende parler d'un collectivisme corporatif. En tout cas, la production et la consommation seraient réglées par l'État au moyen d'un service de statistique. C'est du moins ce qu'il dit en parlant des services publics attribués à l'État. « A l'État incombe aussi le très important service de la statistique générale de la région, statistique qui est appelée, dans une société bien organisée, au rôle de régulatrice des phénomènes sociaux, et notamment à fournir les données nécessaires pour régler la production sur les besoins de consommation et réaliser l'équilibre entre la population et les subsistances. »

Il n'y a plus vente et achat, du moins pour les objets de première utilité et de consommation courante. La Commune répartit les produits sous forme de distribution réelle. Le commerce proprement dit n'est toléré que pour les objets d'agrément « qui peuvent ne pas être du goût de tout le monde ».

Mais ce qui préoccupe le plus César de Paepe ce sont les services publics. D'après la classification adoptée, ces services se divisent en services communaux, services d'État, services internationaux assurés par la grande fédération humaine. Si la Commune doit pourvoir à l'éclairage, aux transports urbains, présider en un mot au ménage local, l'État, modifié dans son essence, et devenu l'expression même de la justice, doit s'occuper de la grande voirie, des chemins de fer, canaux, postes et télé-

graphes. Il doit assurer, en outre, le service du défrichement, du drainage, de l'irrigation, etc. L'hygiène sociale, l'organisation médicale, etc., doivent aussi se trouver dans ses attributions, et à côté — chose à laquelle on ne s'attendait guère — l'État est chargé des assurances générales contre les risques et périls de tout genre. On ne comprend pas quelle utilité pourront avoir, dans une société organisée de cette façon, des assurances « contre les risques et périls de tout genre ». Il y a certainement là une vague réminiscence de mutuellisme, quoique César de Paepe se soit élevé en maint endroit de ses écrits contre cette conception sociale.

Quant aux services internationaux, ils seraient dirigés par la Confédération internationale et comprendraient l'émigration, les travaux publics d'utilité générale, les mesures d'hygiène, etc.

Cette organisation est assurément une organisation hybride. Elle tient par les services publics du socialisme d'État et par les collectivités ouvrières d'un collectivisme bâtard. Elle ne présente pas la forme franchement déterminée du communisme tel qu'il est ordinairement présenté dans ses grandes lignes par les socialistes scientifiques. La condition faite aux ouvriers et employés des services publics n'est pas la même que celle des ouvriers appartenant aux groupes ou collectivités corporatifs. César de Paepe se tire de cette difficulté en indiquant que, en ce qui regarde l'entretien des routes, l'éclairage public, les hauts fourneaux, les usines métallurgiques, etc.,

« l'État ou la Commune devant être ici propriétaire du matériel et livrer les matières premières, le système de l'entreprise de ces travaux par les collectivités ouvrières s'impose de lui-môme ». Et il ajoute :

« Arrivés à ce point, nous voyons de plus en plus disparaître la différence entre la condition faite aux ouvriers des travaux publics, mines, usines et chantiers de l'État et de la Commune, et celle faite aux ouvriers des autres grandes industries collectives, et nous voyons s'éteindre la faible nuance qui, à ce point de vue, distinguait le collectivisme restreint et corporatif d'avec le communisme ou collectivisme plus général. Dans l'un comme dans l'autre cas, le travailleur n'est pas le maître absolu de disposer comme il l'entend des instruments de travail et du matériel ; dans l'un comme dans l'autre cas, le salariat individuel disparaît et c'est le groupe lui-même qui paie au travailleur le juste salaire que mérite son travail et dont le travailleur dispose comme il l'entend. Et de plus en plus, comme nous le disions plus haut, la propriété corporative elle-même se transforme en propriété sociale, »

L'auteur de ce plan social ne semble pas avoir tenu compte des inégalités originelles de l'homme et de sa tendance continue à concurrencer ses semblables. Les groupes paieront « le juste salaire » à chaque travailleur; mais si ce juste salaire est plus élevé pour certains d'entre eux que celui des autres et s'ils peuvent le conserver, rien n'empêche à ces privilégiés de se reposer, de vivre sans s'astreindre à un travail régulier. C'est un coin placé au défaut de cette organisation et qui doit la faire éclater un beau jour. Puis quels rapports auront les sociétés corporatives entre elles? La concurrence ne les poussera-

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t-elle pas à se faire la guerre ? César de Paepe a entrevu ce danger lorsqu'il a examiné comment seraient exploitées les industries et en particulier les industries minières. Il repousse les concessions de chemins de fer, de mines, etc., aux compagnies ouvrières, parce que « propriétaires d'un vaste matériel perfectionné, disposant d'un monopole naturel ou artificiel que la société leur aurait abandonné, elles ne tarderaient pas à dominer toute la situation économique, comme leurs aînées les compagnies financières ».

Le moyen de remédiera cet inconvénient serait, toujours suivant César de Paepe, d'attribuer à la société (représentée par la Commune, la province, l'État) la propriété non seulement de la mine mais aussi du matériel de production. Alors il n'y aurait plus de compagnies concessionnaires, mais des entrepreneurs associés, qui exécuteraient certains services publics pour le compte de la société.

Ce ne sont là que des idées générales trop vaguement formulées pour servir de base nettement définie à une organisation sociale. On voit bien la concurrence supprimée, ou tout au moins fort réduite, mais on ne sait pas au juste qui remplira son rôle, qui est de régler la production et la consommation. Pour ce problème, toujours renaissant avec lés variations infinies de ses données : l'équilibre des besoins et de la puissance productive, les faiseurs de sociétés s'en remettent, assez légèrement d'ailleurs, aux bureaux de statistique* La statistique

pourvoira facilement à tout, prévoira tout. Elle sera l'administration fondamentale, maîtresse du nouveau régime, sa tâche sera immense, indéfinie. Elle devra mesurer la quantité des produits, apprécier les besoins probables, régler les rapports entre eux des groupes de production, tenir un compte détaillé, en partie double, de la vie de chaque individu, de chaque famille, de chaque groupe. Ou elle prendra en considération les inégalités, les différenciations si variables, si changeantes, et sera dès lors impuissante à régler la vie sociale, ou, pour simplifier, elle emploiera la méthode suivie dans les couvents et les casernes, nivellera tout et ne sera qu'une administration communiste tout simplement égalitaire.

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