‹ La question socialeChapitre 7 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Solutions des socialistes possibilistes (Suite). Hypothèses d'organisation.

Exquisse de la société collectiviste de M. Schflffle. — La Quintessence du socialisme. — Les bases du système. — L'application intégrale des principes. — Plus d'échanges, de prêt, de monnaie» etc. — La répartition des richesses. — Toujours le postulation de l'influence radicale du « milieu ». — Solution particulariste d'Henry George. — Progrès et Pauvreté. — Nationalisation du sol. — L'État landlord universel. — Opinion d'Herbert Spencer. — Le socialisme agricole en Europe.

Les solutions dont nous allons nous occuper peuvent-elles être classées dans les solutions dites possibilistes, c'est-à-dire dans les solutions obtenues graduellement par l'évolution sociale tendant au but final : la socialisation des moyens de production ? Peut-être non, en ce qui regarde M. Schâffle. Car l'auteur de la Quintessence du socialisme s'est donné la tâche d'interpréter aussi fidèlement que possible les doctrines de Marx. Or nous avons indiqué plus haut (Liv. II, ch. i), quelle était la méthode de Marx. Aussi M. Schâffle ne se sert-il pas des matériaux de la vieille société, comme le fait César de Paepe, pour construire le milieu collectiviste. 11 opère une

rénovation complète, ne laisse aucune place à l'esprit de concurrence, et crée bien un monde économique diamétralement opposé à l'ancien. Cependant, bien qu'hypothétiques, les conséquences tirées dans la Quintessence du socialisme présentent un système complet d'organisation qui tranche avec la réserve prudente des socialistes purs.

M. Schâffle nous fait entrer, en effet, dans des détails plus précis sur l'organisation collectiviste. Il y a là un peu moins de théories administratives, un peu moins d'engouement pour l'architecture sociale, et beaucoup plus d'économie industrielle proprement dite. C'est en septembre 1874 que César de Paepe présenta son Mémoire sur les services publics au Congrès socialiste de Bruxelles; c'est aussi en 1874 que fut publiée, dans les Deutsche Blâtter, la Quintessence du socialisme. Comme nous l'avons dit plus haut, et comme l'a écrit lui-même M. Schâffle, la Quintessence du socialisme est une œuvre de déduction. L'auteur allemand a tiré les conséquences pratiques des théories exposées, des polémiques et des programmes socialistes. Nous allons essayer de présenter, en faisceau, les corollaires qu'il a établis d'après ces documents. .

Le but du collectivisme est de remplacer le capital privé par le capital collectifs c'est-à-dire de substituer au régime de la concurrence un nouveau mode de production « qui, fondé sur la possession collective de tous les moyens de production par tous les membres de la société, produirait une organisation

plus unifiée, sociale, « collective » du travail national (1) ».

Dans ce système, les parties de la production des richesses qui peuvent être exécutées collectivement seraient placées sous la direction des organisations professionnelles. La répartition ou distribution des produits sociaux serait effectuée « de tous à tous, en raison de la valeur d'usage social du travail de chacun (2) ».

Dans ces conditions, le temps de travail deviendrait le moyen de mesure, pour chaque producteur, de la part qu'il lui reviendrait. Le temps de travail ne servirait pas seulement àt déterminer la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun, mais, en outre, la « part des produits communs individuellement consommables ».

Il n'y aurait plus ni capitaux privés, ni salaires, ni contrat de prestation de travail, ni contrat de crédit ou de location. Le commerce serait entièrement supprimé, avec toutes les institutions qui en dépendent : marchés, bourses du commerce et de finances, etc.

Ces suppressions seraient opérées par la suppression du numéraire, de la monnaie métallique, car si on laissait la monnaie jouer, dans cette organisation,- un rôle, si petit qu'il fût, l'ordre de choses établi, l'économie unitaire socialiste serait bientôt

(1) La Quintes ence du socialisme, traduction française par Benoît Malon, p. 17.

(*) Ibid. y p. 17.

envahie par l'esprit de concurrence. Faisons observer, en passant, que les socialistes s'étudient à refréner chez l'homme le sentiment de la concurrence qu'ils redoutent comme un ferment toujours vivace, bien qu'ils affirment à chaque instant que le « milieu » transformera complètement l'intérêt personnel en un altruisme transcendental.

Les rapports privés de prêt, d'échange étant abolis et rendus — par hypothèse — impossibles, les différents produits seraient livrés par l'administration socialiste contre « des certificats que la comptabilité de l'administration du travail social tirerait sur la comptabilité de l'administration des magasins comme un avoir sur le travail accompli, ou comme une avance sur les gains futurs du travail... ».

« Les administrations de production collective et les consommateurs (possesseurs de bons de travail) devraient régler leur compte entre eux sans le concours de l'argent, d'après le temps et la valeur du temps de travail, par un système de compensation entre les administrations économiques et les maisons de liquidation (Clearinghâuser). Il en est de même entre ces administrations en tant qu'elles acceptent réciproquement leurs produits et entre ces administrations d'une part et les entrepôts publics d'autre part (1). »

Tel est le mécanisme et la comptabilité de la répartition des produits. On voit que là, comme sur

(1) Quintessence du socialisme (Schaffle), traduct. deB.Malon, p. 73.

beaucoup d'autres points, tes théoriciens socialistes se sont inspirés d'institutions purement économiques pour arriver à construire la société collectiviste. Les économistes, en effet, ont démontré les premiers que les produits s'échangeaient contre des produits par l'entremise d'instruments d'échange et de crédit; ils ont poussé, par l'exposé de leurs théories, à l'emploi plus étendu de la lettre de change, à la constitution de banques d'émission, de chambres de compensation, du système des virements de compte à l'usage, des chèques et, dernièrement, des chèques barrés. Néanmoins, fidèles aux principes de liberté, persuadés que la monnaie présentait une utilité incontestable, ils ne la proscrivent pas, comme moyen d'échange, d'autant plus qu'elle est un instrument nécessaire pour mesurer la valeur des produits.

Mais, dans la société collectiviste, le rôle de la monnaie en tant que mesure de la valeur serait remplacé par la moyenne des journées de travail, « d'après laquelle la valeur des produits serait estimée et mise en ligne de compte pour la distribution (1) ».

Entrons plus avant, avec M. Schâffle, dans les détails de cette opération compliquée.

« D'après cette théorie de Marx (que le temps de travail social est la mesure de la valeur), la substance de la valeur des produits est dans le travail socialement nécessaire par lequel le produit se réalise.

« Les produits sont désignés comme travail cristallisé. Mais ce n'est pas le premier travail venu qui peut déterminer, c'est

(1) /ôi<*., p. 73.

seulement le travail socialement nécessaire, c'est-à-dire le travail qui, d'après l'état donné de la technique sociale, en rapport avec une unité des besoins publics, doit être employé en moyenne à la confection du produit dans toute son étendue sociale.

« Quand par exemple, — c'est ainsi qu'on peut rendre l'idée de Marx — un pays a besoin de 20.000 hectolitres de froment et que, pour leur production, il doit employer 100.000 journées de travail (socialement organisé), chaque hectolitre vaudrait

■ * = 5 journées particulières de travail socialement

constitué (1).

Cette valeur aurait cours quand même des individus isolés auraient été assez négligents pour mettre dix ou vingt journées de travail individuel à la production d'un hectolitre de froment.

La production sociale de l'ensemble des besoins publics serait exprimée par la somme de tout le temps nécessaire à cette même production. M. Schâffle suppose — pour donner un exemple — que cette somme soit 300 millions de journées socialement organisées, la journée étant de huit heures. Les richesses, socialement produites, auraient donc pour valeur 300 millions de journées multipliées par 8, soit 2 milliards 400 millions d'heures de travail. C'est le chiffre d'heures de travail qui serait effectué pendant une année de 300 jours par un million de travailleurs. L'heure de travail serait donc repré-

sentée par la fraction • -— ^ ^r^^ du travail social v 2.400.000.000

(1) Quintessence du socialisme, trad. B. Malon, p. 74 et 75.

de ce million d'hommes. Elle serait l'unité nominale de valeur, et servirait à déterminer la part de chacun, sur des bons ou chèques de travail. Les administrations économiques du collectivisme auraient pour mission de fixer cette unité d'après les statistiques — les contributions ou charges sociales déduites — et de passer les écritures suivant les principes que nous avons indiqués pour le mécanisme de la distribution.

Nous n'avons point à réfuter, dans tous ses détails, cette organisation complexe. La critique en est facile. On peut néanmoins signaler les énormes difficultés — pour ne pas dire l'impossibilité — de déterminer clans un grand pays, pour des travaux si divers et si divisés, des statistiques administratives exactes. On peut aussi se demander quels seraient les frais sociaux à défalquer du produit total. Il est très important — au point de vue pur du coût de production des produits — non seulement d'envisager les frais de travail spécial, du travail de fabrication direct, mais en outre les frais dits sociaux. Or une administration qui aurait autant de besogne, avec un contrôle incessant et des étals financiers multiples à établir, arriverait probablement à coûter aussi cher que les capitalistes et entrepreneurs actuels qui jouent ce rôle dans notre société.

Mais pour rester dans la méthode critique que nous avons adoptée, il suffit de montrer qu'en cette circonstance, on ne tient pas compte de la donnée variable et par-dessus tout importante qui est la

variation des besoins des hommes, résultante de leur inégalité physiologique et mentale. Pour satisfaire tous ces besoins, les socialistes admettent par hypothèses : 1° que les richesses produites socialement seront plus que nécessaires pour la consommation de tous : 2° que les excédents de richesses pourront se conserver sans détérioration ; 3° que les individus seront obligatoirement forcés de travailler pour entretenir une accumulation maxima de richesses. On ne voit pas non plus comment ils arriveraient à établir la proportion du travail intégral de chacun, car le temps n'est pas la mesure unique du travail ; d'autres éléments sont nécessaires pour déterminer intégralement l'effort accompli. Il faut donc en arriver, de toute nécessité, pour concevoir ce système pratiquement appliqué, à un communisme étroit où serait réglementée non seulement la production, mais en outre la consommation. Or, si Ton peut, à priori, organiser une réglementation de la production, il paraît presque impossible de faire réussir, sans une formidable tyrannie, une limitation de la consommation. Les socialistes purs le savent bien ; aussi avonsnous vu qu'ils gardaient sur ce sujet une réserve fort prudente. Les socialistes d'ailleurs, quelle que soit l'école à laquelle ils appartiennent, sentent parfaitement que cette inconnue du problème, les inégalités naturelles, sont un obstacle absolu dressé devant les solutions qu'ils adoptent. Aussi l 'éliminent-ils de leurs analyses, par une sorte de réduction hypothétique. Tous ou presque tous attendent de l'influence

du « milieu » une modification complète de l'homme et de sa nature. Et ils introduisent alors dans le problème un individu transformé, altruiste complet. Si Ton admet ce posiulatum, il est certain que les solutions socialistes prennent un caractère de probabilité plus grand; mais, il faut l'admettre — ce qui est. contraire à toutes les données scientifiques actuelles; Cette transformation, du reste, semble, aux yeux des ; socialistes, devoir se faire lentement, même une fois le « milieu » organisé. Leurpréoccupation est d'empêcher en effet les plus forts de dominer les plus faibles, les plus intelligents de surpasser les moins* bien doués sous le rapport mental. C'est dans ce but qu'ils tendent à réglementer étroitement la durée du travail et à la fixer uniformément pour tous..

Ce sont là des systèmes d'ensemble de société socialiste, des solutions générales englobant tous lea phénomènes de la vie économique. Pour les socialistes agraires comme Henry George, la question devient moins complexe. Suivant le célèbre auteur, de Progrès et Pauvreté, la distribution des richesses, se fait de plus en plus inégalement — et de façon injuste — à mesure que croissent ces mêmes richesses. La cause de cette concentration de la fortune entre les mains de quelques-uns au détriment des individus pauvres dont le nombre augmente chaque jour est le monopole du sol, de la terre, que détiennent des propriétaires de moins en moins nombreux. « Car la terre est nécessaire à l'exercice du travail dans la production de la richesse ; être maître

de la terre, c'est être le maître de tous les fruits du travail, sauf de ceux qui permettent au travail d'exister (1). »

Après avoir passé en revue et critiqué comme inefficaces certains remèdes proposés : coopération, associationsouvrières,interventiongouvernementale, etc., Henry George propose comme vrai remède la suppression de la propriété privée du sol. « Pour extirper la pauvreté, pour faire que les salaires soient ce que la justice veut qu'ils soient, c'est-à-dire le gain complet du travailleur, nous devons donc substituer à la propriété individuelle de la terre la propriété commune. Aucun autre moyen n'atteindra la cause du mal, aucun autre ne laisse aucun espoir (2). »

Tel est le principe. Il repose et sur la théorie de la rente du sol exposée par Ricardo et sur la proposition émise par les physiocrates, que la terre est la source de toute richesse. Le réformateur américain a pris en les exagérant ces deux idées absolues, sans trop s'occuper des analyses auxquelles elles ont donné lieu et des critiques qu'elles ont suscitées chez les économistes. Aussi, fidèle à son système, logique jusqu'au bout, il en arrive à l'impôt unique sur les valeurs foncières, suivant encore dans l'application la théorie physiocratique (3). « Je ne propose, dit-il,

(1) Progrès et Pauvre' é, traduction française de P.-L. Le Monnier, p. 281.

(2) Ibid., p. 313.

(3) Henry George assure cependant, p. 402, qu'avant ses

ni d'acheter ni de confisquer la propriété privée de la terre. L'un serait injuste ; l'autre serait inutile. Que les individus qui maintenant possèdent, conservent, si cela leur est nécessaire, la possession de ce qu'ils appellent leur terre; qu'ils continuent à l'appeler leur terre; qu'ils l'achètent ou qu'ils la vendent, qu'ils la lèguent ou la divisent, nous pourrons leur laisser l'enveloppe si nous prenons l'amande . // n'est pas nécessaire de confisquer la terre ; il est seulement nécessaire de confisquer la rente (1). »

Mais Henry George ne veut point d'une administration spéciale pour présider à cette transformation et à la perception des nouvelles taxes. Il craint le favoritisme, la connivence et la corruption. Il est, d'ailleurs, dans un milieu politique où il a vu, depuis une vingtaine d'années, croître ces fleurs du mai social. Il n'y aurait donc point de locations par l'État. L'État qui déjà prend par l'impôt une partie minime de la rente, la prendrait tout entière, en opérant quelques changements dans les modes de taxation. L'État deviendrait ainsi le landlord universel.

Henry George nous donne lui-même les conséquences, véritablement prodigieuses, de ce qu'il appelle son « remède simple mais souverain ».

« Ce remède, dit-il, élèvera les salaires, augmentera les profits du capital, détruira le paupérisme,

travaux il n'a rien connu de Quesnay et de ses doctrines ; mais il a étudié Ricardo.

[X) Progrès et Pauvreté, p. 384.

abolira la pauvreté, donnera un emploi rémunérateur à celui que le désirera, donnera libre carrière aux facultés humaines, diminuera le crime, élèvera la morale, le goût et l'intelligence, purifiera le gouvernement et portera la civilisation à des hauteurs plus nobles encore (1). »

On voit que George, comme les socialistes marxistes ou possibilistes qui poursuivent l'expropriation générale de tous les moyens de production, compte sur le « milieu », sur la terre devenue propriété commune pour faire de l'homme un être parfait. La solution est cependant moins logique que celle des partisans de la socialisation de tous les moyens de production. Il laisse en effet, datis la société qu'il modifie, des causes nombreuses d'inégalité. Il ne supprime pas radicalement l'échange, ainsi que les disciples de Marx ou de B. Malon; il a même sur les échanges des idées communes avec les économistes; il les voudrait aussi libres que possible. Mais précisément parce qu'il ne supprime pas l'échange, il introduit un ferment de concurrence qui permettra aux inégalités de s'accentuer encore dans des proportions considérables. Son erreur vient évidemment de l'idée que la terre seule est la source de toute richesse. II faut cependant remarquer que l'auteur de Progrès et Pauvreté, qui a fait de la loi de la rente la pierre angulaire de son système, a forcément étudié la loi de la population et en a tenu

(1) Progrès et Pauvreté, p. 385.

compte, tout en interprétant à sa façon les conséquences multiples qu'elle présente (1).

Les socialistes européens se sont aussi tout particulièrement occupés de la socialisation du soL Malgré leurs affirmations absolues lorsqu'ils exposent leurs théories générales, ils semblent bien avoir adopté des moyens particuliers de « collectivisation » en ce qui regarde la terre. Deux ans avant que Henry George publiât ses premiers travaux (Francisco,

(1) Herbert Spencer qui, dans un ouvrage paru en 1850, La Statique sociale, s'était prononcé pour la nationalisation du sol, est revenu depuis sur cette première opinion trop hâtivement donnée. Il écrit, en effet, dans Justice: « Un revirement des agissements iniques accomplis durant des milliers d'années fùt-il possible, et un nouvel arrangement équitable pût-il être réalisé in abstracto sur la base d'un système de compensation des titres et des revendications tant du présent que du passé, je suis convaincu que l'état des choses qui en résulterait serait pire que celui qui existe. Négligeant toutes les objections financières qui s'adressent au projet de nationalisation du sol, — elles prouvent qu'il est impraticable, puisque l'opération, si elle se faisait équitablement, laisserait une perte — il suffit de se rappeler que l'administration publique est inférieure à l'administration privée pour se convaincre que le système de propriété par l'État fonctionnerait d'une manière déplorable » (Édit. française, p. 319; append. B). Cette opinion du philosophe anglais n'est pas à dédaigner, d'autant plus que les socialistes le réclament encore souvent comme un des leurs. Comme exemple de l'injustice qui serait commise par une nationalisation du sol, H. Spencer dit que les propriétaires anglais ont payé, en impôts, pour les pauvres, depuis trois siècles: 734 000000 liv. sterl., soit 18 milliards 350 millions de fr., de telle sorte qu'aux revendications des nonpropriétaires, les propriétaires pourraient opposer une demande reconventionnelle plus élevée.

1871), César de Paepe lisait, en 1869, au congrès socialiste de Bâle, une étude intitulée De la propriété collective. Dans la seconde partie de cette étude : « Principes, Voies et moyens de la transformation collectiviste de la propriété », il présentait un programme qui contenait les principes émis par Henry George quelques années plus tard.

Après avoir déclaré que la propriété foncière individuelle était abolie et que le sol, désormais inaliénable, appartenait à la collectivité sociale, César de Paepe ajoute : « Les cultivateurs-fermiers paieront dorénavant à l'État la rente qu'ils payaient ci-devant au propriétaire ; cette rente tiendra lieu d'impôt et servira au paiement des services publics tels qu'instruction, assurances, etc. »

A l'égard des propriétaires cultivant eux-mêmes, le théoricien socialiste proposait des ménagements, des mesures de transition. « Il est admis, dit-il, que les petits propriétaires qui exploitent leur terre par leur travail personnel, pourront rester leur vie durant possesseurs de cette terre sans payement de fermage ; à leur décès, l'impôt foncier de leur terre sera majoré jusqu'au prorata de la rente des autres terres de même valeur, et sera par conséquent transformé en rente foncière. »

Depuis, les congrès socialistes de Roanne (1882), de Roubaix (1884) et de Marseille (1892) n'ont fait que reproduire cette conception. « Au paysan le parti ouvrier vainqueur apportera — déclarait-on à Roanne — l'annulation de toutes les dettes non

hypothécaires, la réduction de moitié des dettes hypothécaires, confisquées au profit de la collectivité, la suppression de l'impôt foncier, la faculté de paiement en nature pour leur part de contribution aux charges sociales, la distribution gratuite de semences et d'engrais. Seules les grandes propriétés seront expropriées. »

Sauf le paiement en nature — réminiscence de la dîme en nature de Vauban — et les mots « charges sociales » remplaçant les mots « impôt foncier », l'idée est au fond la même.

Reste à savoir comment les paysans, demeurés propriétaires, useront des richesses qu'ils auront produites. Si l'on s'en fie aux conséquences logiques tirées par M. Schàffle des principes collectivistes, il semble que le petit cultivateur propriétaire devrait, lui aussi, déposer ses produits dans les magasins généraux et recevoir un bon ou un certificat libellé en unités d'heures sociales de travail. Cette condition omise, il faut admettre, ou qu'il consomme tous ses produits et qu'ils lui suffisent — hypothèse peu réalisable en pratique, — ou qu'il les échange. Or, avec l'échange, la cause d'inégalité subsiste quand bien même interviendraient des lois de maximum des prix, car la monnaie, microbe capitaliste, demeurerait, détraquant tout le système.

Telles sont les solutions d'ordre général, celles qui indiquent surtout les tendances et le but poursuivi. Ce sont les solutions définitives seules véritablement admises par les socialistes collectivistes de

toutes les écoles. Cependantnous avons vu que, parmi eux, les possibilistes, plus confiants dans l'évolution pacifique, usent volontiers de moyens transitoires. Ils ne craignent pas, même dans le milieu actuel, de préluder à la transformation radicale qu'ils rêvent, en faisant services publics certains services privés, en employant les différentes formes d'association pour grouper plus étroitement leurs partisans, non seulement afin de préparer la solution définitive du problème social, mais aussi dans l'intention d'améliorer le sort actuel des ouvriers. Ils sont, en outre, grands partisans des mesures de réglementation du travail, des institutions d'État, de la protection sous toutes ses formes. C'est par là qu'ils se soudent aux socialistes d'État dont nous allons essayer d'exposer les solutions (1).

(1) Faisons remarquer que les socialistes scientifiques se refusent en général à toute compromission avec les socialistes d'État.

Page 1