‹ La question sociale en EspagneChapitre 13 sur 187 · F. Mora, op. cil., p · texte numérisé non relu

F. Mora, op. cil., p

MARVAUU

Les décisions prises à Barcelone, puis à la conférence de Valence (1871), attestent que la section de cette ville s'était mise en relations directes avec Bakoùnine et avait adhéré secrètement à Y Alliance de la Démocratie socialiste fondée par lui. Un mtain nombre d'anciens fédérés refusèrent d'accepter les résolutions du Congrès : on les appela les « autoritaires ». Au nouveau Congrès « national » qui fut tenu, peu après, à Saragosse (avril 187:2 , les autoritaires furent de nouveau battus.

Ainsi, l'Internationale espagnole était à peine née que de graves discussions surgissaient dans son sein. Ses progrès furent tels, cependant, qu'elle arriva à être numériquement plus puissante que dans aucun autre pays, et qu'elle inquiéta même le Gouvernement de Madrid. Son existence fut mise en cause aux Cortès ; d'illustres orateurs. Castelar, Zorrilla, Pi y Margall, Salmeron prirent sa défense (octobre et novembre 1871).

Les paroles de Salmeron méritent d'être mentionnées, car elles témoignent de l'étroite union qui subsistait à cette époque entre certains républicains et les socialistes : « Le parti républicain, déclarat-il, — je parle ici pour mon compte i Castelar s'était déclaré individualiste) — n'est pas uniquement un parti politique ; il n'est pas seulement un parti doctrinaire, organe des classes moyennes, ayant à discuter uniquement la forme de gouvernement, l'organisation des pouvoirs de l'Etat et la gestion administrative ; mais il favorise une tendance sociale pour servir à la complète émancipation du quatrième

état et préparer le libre organisme de l'égalité qui doit affirmer pour toujours l'empire de la justice entre les hommes. »

Ces éloquentes paroles n'empêchèrent pas Sagasta de dissoudre l'Internationale (17 janvier 1872) ' ; il est vrai que le Gouvernement ne tint pas la main à l'exécution de cet arrêt.

L'Internationale subsista, mais il ne paraît point que le commun danger qui les menaçait ait décidé ses membres à plus d'union et d'entente. Jamais, au contraire, la lutte n'avait été plus acharnée entre les autoritaires et leurs adversaires, qui s'intitulaient « collectivistes ». Les autoritaires en minorité fondèrent la Nouvelle fédération madrilène, à laquelle coopéra Paul Lafargue, exilé en Espagne à la suite des événements de la Commune. Le Conseil fédéral de l'Internationale ayant refusé de les admettre, ils en appelèrent au Conseil général qui les reconnut. Le Congrès de La Haye (septembre ÎST^ leur donna, à son tour, raison. La rupture entre Marx etBakounine eut son contre-coup au Sud des Pyrénées : le fossé entre autoritaires et anti-autoritaires s'en trouva élargi. Ces derniers, qui se recrutaient principalement parmi les fédéralistes, croyaient voir leur père

1. Peu de temps après, le 0 février, le ministre des Affaires étrangères du roi Amédée proposa même aux puissances, par l'intermédiaire de ses agents diplomatiques, une action commune contre l'Internationale. Mais lonl Granville s'y opposa, en objectant le droit d'asile admis par les lois anglaises, et ce projet de croisade n'eut pas de suite (De Laveleye, op. cit., p. 211).

intellectuel dans Proudhon, dont Pi y Margall et l'économiste et député R. de la Sagra avaient propagé les théories en Espagne, tandisque les premiers . recevaient leur enseignement directement de Lafargue. Chaque groupe |>ossédait son organe : celui des marxistes s'appelait La Emancipation; les anti-autoritaires ou « bakounistes » intitulaient le leur El Condenado, dont le programme se résumait dans ces trois mots : atheismo, anarchia, colectivismo.

Au Congrès régional de Cordoue (décembre 1872), où étaient représentées 236 sociétés groupant u20. 000 membres, ils terminaient ainsi le manifeste qu'ils adressaient à leurs frères du monde entier : « Vive la liquidation sociale ! Vive l'Internationale ! Santé, solidarité, anarchie et collectivisme ! »

Les anti-autoritaires se disaient anarchistes, parce que, avec Bakounine, ils niaient l'Etat et le Gouvernement, parce qu'ils rêvaient « de bâtir, sur les ruines de l'unité nationale, les municipes \ libres et indépendants, liés seulement par des pactes fédéraux, destinés à se garantir mutuellement les services publics, les échanges et communications, etc.» Contrairement à leurs adversaires, qui préconisaient la possession du pouvoir politique par la classe travailleuse,ils déclaraient rester en dehors des partis, « tout en s'organisant eux-mêmes fortement, afin de profiter de tout mouvement politique et accroître

1. « Il ne s'agit pas, dit Malato, du municipe politique écrasé par l'Etat ou gouverné despotiquement par un conseil municipal. Le municipe, dont nous parlons, est l'ensemble des groupements existants sur une certaine portion du territoire : ce sera un organisme direct intermédiaire entre le groupement et la fédération régionale. » Philosophie de Vanarchisme, 1897.

leurs forces jusqu'au jour où elles leur permettraient de lever l'étendard de la Révolution sociale ». Enfin, ils s'intitulaient collectivistes, uniquement par opposition à Marx et à ses partisans autoritaires, qui se qualifiaient de communistes, parce que leur idéal était « la transformation de la propriété individuelle en propriété collective », et que leur formule économique était non pas « la prise au tas », mais « à chacun le produit intégral de son travail »... « Depuis, il y eut un chassé-croisé : les marxistes, qui admettent en fin de compte, tout à fait dans le lointain, la disparition de l'Etat, expression des classes dirigeantes, mais qui veulent, dans la période intérimaire, une autorité répartitive de la production, se qualifient aujourd'hui plus justement de collectivistes ; les libertaires, arrivant à cette constatation qu'il est impossible, dans l'état actuel d'industrialisme et de division du travail, de discerner et d'apprécier exactement l'effort de chacun, en sont venus à cette conception plus large, plus fraternelle, mais qui demande évidemment pour se réaliser une production surabondante : « la prise au tas », et ils sont devenus pour la plupart des communistes... ' »

La proclamation de la République espagnole, le 11 février 1873, après l'abdication d'Amédée, calma un peu l'excitation ouvrière. Marxistes et bakou-

Page 1