Rovira, op. cit., p
Ce livre était près d'être achevé, lorsquéclatèrent, au mois de juillet dernier, les troubles de Barcelone, qui ont gagné même un certain nombre d'autres villes ou bourgades de la Catalogne. La censure rigoureuse établie par le gouvernement espagnol a permis aux bruits les plus fantaisistes de se propager et de s'accréditer à l'étranger.
On a tout naturellement parlé de séparatisme, car il est coutume d'attacher en France aux idées et aux discours des « nationalistes » catalans beaucoup plus d'importance qu'ils n'en méritent en vérité. Je ne puis examiner ici cette épineuse et complexe question du « catalanisme ». Qu'il me suffise de dire que le bas peuple, et en particulier le prolétariat industriel de Catalogne reste étranger, d'ordinaire, à ce mouvement, qui est principalement défendu par les classes aisées et le clergé. Cela est si vrai qu'aux dernières élections législatives, M. Lerroux, le républicain radical révolutionnaire — qui a su se constituer, comme nous l'avons vu, une si importante clientèle dans la « cité comtale » — a pu se poser, en face des bourgeois catalanistes, en défenseur du drapeau et de l'unité nationale.
M.VRVAun 26
La dernière émeute a pu être provoquée par laqueslion de la loi militaire ; elle a été une protestation contre la guerre du Maroc et surtout contre le système de recrutement singulièrement archaïque et antidémocratique, demeuré en vigueur chez nos voisins'. Elle n'en a pas moins, croyons-nous, des causes profondes qui se rattachent directement à la question sociale, telle que nous l'avons exposée.
La manière brusque et brutale dont la grève générale a été proclamée à Barcelone, pour gagner ensuite les autres villes de Catalogne, ne doit pas non plus nous étonner. Ce n'est pas chose nouvelle pour qui songe aux grèves de 1855, de 1890 et de 1902. Elle nous est une preuve aussi du travail souterrain — que nous avons déjà signalé — qui se fait dans le prolétariat de la « cité comtale » ; les débris des anciennes associations anarchistes, ont été enré-
1. La loi espagnole des 11 juillet 1885-4 décembre 1901 proclame bien le principe du service universtl obligatoire, depuis l'âge de vingt et un ans, pour uue durée de douze ans, dont trois dans l'active, trois dans la première réserve et six dans la seconde réserve. Mais elle admet le rachat du service actif, contre le paiement de 1.500 pesetas. Il en résulte qu'il n'y a guère que les pauvres gens qui soient incorporés. De plus, il est de tradition, depuis nombre d'années, de licencier, par raison d'économie, une partie des recrues dès leur entrée à la caserne : c'est ainsi qu'en 1907, sur un contingent annuel de 48.000 hommes, 35.500 seulement ont été incorporés. Ceci explique qu'au moment de l'expédition du Maroc, le gouvernement se soit trouvé dans la nécessité de faire appel aux réservistes. Ces malheureux, pères de famille pour la plupart, ont été arrachés brusquement à leurs foyers pour aller combattre dans les montagnes du Rif. Les régiments de Barcelone furent parmi les premiers que l'on appela à partir, après avoir comblé leurs effectifs, non pas, comme on l'a dit, pour chercher noise aux Catalans (ce serait méconnaître la politique suivie à leur égard par le gouvernement madrilène), mais à cause des facilités exceptionnelles que présentait leur embarquement. On comprend, après cela, la tempête qui agita la « cité comtale », d'autant que l'imprudence avec laquelle on la dégarnissait de ses troupes faisait le jeu des révolutionnaires, plus nombreux dans cette ville qu'en aucun autre point de la Péninsule !
gïmentés dans des groupements nouveaux : qu'ils s'appellent la Casa del Pueblo, foyer du « Lerrouxisme », ou la Solidaridad obrera, reconstitution de l'ancienne Fédération régionale sous la forme du syndicalisme révolutionnaire.
C'est ce dernier groupement qui — conformément à nos prévisions — a joué le rôle principal dans la préparation de la dernière grève : le « comité de la grève générale » comprenait, d'abord, paraîtil, deux membres de la Solidarité, tous deux anarchistes ; il s'y adjoignit ensuite un socialiste1. Le comité délégua un certain nombre de compagnons dans la province...
Les autorités ne surent rien prévoir ni rien empêcher. La « grève générale » fut proclamée le 26 juillet, et en six heures, toute l'activité de la grande cité se trouva suspendue. Les compagnies étrangères, comme celle des tramways, qui voulurent continuer leur exploitation, furent contraintes par la force d'arrêter le travail : les pouvoirs publics se déclaraient impuissants à les protéger. La circulation dans les rues fut interrompue, les voies de chemins de fer barrées, les lignes télégraphiques et téléphoniques coupées, les couvents et les églises incendiés, avant même que les autorités fussent sorties de leur étonnement et de leur torpeur. L'apparition de la guardia civil ou gendarmerie, corps éminemment impopulaire en Espagne, loin
■1 . Voir Le Mouvement de Barcelone, par M. V. Moreno, « membre de la Confédération générale du travail en Catalogne » dans, les Documents du Progrès, novembre 1909.
de calmer les esprits, les surexcita davantage. De simple protestation contre la guerre et contre la conduite adoptée par le gouvernement à l'égard des réservistes, le mouvement prit vite les allures d'une révolution. Le gouverneur civil dut céder ses pouvoirs au lieutenant-général qui décréta la loi martiale et suspendit les garanties constitutionnelles. Défense fut faite aux habitants de sortir de chez eux, après neuf heures du matin. Un silence de mort plana sur la grande ville, seulement entrecoupé par les coups de feu isolés et les décharges régulières de l'infanterie et de l'artillerie. Dans certains quartiers, la force armée dut engager de véritables batailles pour enlever les barricades et venir à bout des émeutiers. Enfin, le 31 juillet, après cinq longs jours de guerre civile, le calme se rétablit dans Barcelone et dans le reste de la Catalogne...
De la capitale, en effet, la révolte n'avait pas tardé à s'étendre à toute la province. La grève générale fut proclamée un peu partout, le 27 : à Reus, Figueras, Villanova, Sabadell, Tarassa, Manresa, Tarragone, Gérone, Lérida, dans les régions manufacturières du Ter et du Llobregat. Mais si le signal était parti, comme d'ordinaire, de Barcelone, le mouvement prit dans ces petites villes et dans les campagnes un caractère assez surprenant d'archaïsme et de romantisme. On se serait cru transporté à l'époque de l'éphémère république de 1873 et de l'insurrection « cantonaliste ». En plusieurs points, la souveraineté populaire et la République
furent proclamées avec une bonne foi et une ingénuité admirables.
Sabadell eut, pendant huit heures, un gouvernement provisoire, présidé par un maçon.
A Mataro, le curé de Féglise paroissiale reçut la lettre suivante, d'un pittoresque exquis : « Monsieur, le Comité de la Junte révolutionnaire constitutionnelle, chargé de maintenir l'ordre dans les circonstances actuelles, considérant que l'établissement que vous dirigez n'est pas de première nécessité, a décidé que vous le fermiez demain et les jours suivants... »
En d'autres localités, les « comités révolutionnaires » délivrèrent des passeports et procédèrent à la répartition des charges publiques...
A Barcelone même, l'émeute eut un caractère moins politique que social. Si elle fut, on peut le dire, spontanée, elle manqua de direction, en dépit du comité de la solidarité, dont j'ai parlé. Les insurgés, s'ils avaient eu vraiment un plan concerté à l'avance, eussent pu devenir les maîtres de la situation. Mais ils ne cherchèrent à s'emparer ni du gouvernement civil, ni d'une caserne, ni d'une banque, ni même à proclamer la République et à constituer un gouvernement provisoire, comme à Sabadell et à Mataro. Au lieu de cela, ils s'acharnèrent après les églises et les maisons religieuses, obsédés sans doute par le souvenir de la crema dels convents de 1835, dont ces jours étaient l'anniversaire, et on a assisté à des scènes où le comique s'allie à l'horrible et qui font étonnamment songer à la Casa de locos et aux autres estampes de Goya, conservées au
Musée de Madrid... VA ce fut fort heureux pour le gouvernement.
11 se peut, d'ailleurs, que les ouvriers, qui ont commencé le mouvement, ne soient pas les auteurs responsables des crimes, des incendies et de tous les actes inqualifiables qui ont été commis. Ces moments de trouble servent trop bien les intérêts de la lie de la population — repris de justice, pillards et assassins, comme il s'en trouve dans toutes les grandes agglomérations — pour qu'ils n'en aient pas profité. Ce qui est plus pénible à constater, c'est le grand nombre de femmes et d'enfants qui ont pris part aux derniers troubles et qui n'étaient pas, paraît-il, les moins acharnés. Tel couvent de religieuses fut mis à sac, sous le prétexte qu'il faisait aux ouvrières, par ses travaux d'aiguille, une déloyale et ruineuse concurrence. Ce côté « économique » de la dernière émeute explique ainsi, en partie, le caractère nettement anticlérical et même antireligieux qu'elle a revêtu.
Mais il faut ajouter que le peuple de Barcelone, dans son ensemble, rend surtout responsable de sa misère les ordres religieux et le clergé.
Il n'est pas douteux qu'il existe en Espagne une question religieuse, à côté d'une question politique et d'une question sociale. Ainsi que le remarquait un rapport officiel, est-il admissible que dans le budget des ministères « de grâce et de justice », on n'inscrive que 14 millions pour la justice, en regard de 41 millions pour le clergé : alors que dans les prisons règne encore un régime de promiscuité dé-
plorable?... ' » La visite que j'ai faite, il y a quelques années, au presidip de Burgos est une des plus pénibles impressions que j'ai rapportées de mes voyages au sud des Pyrénées. Le service pénitentiaire est un de ceux qui appellent les plus urgentes réformes : suivant les termes du rapport, auquel je faisais allusion, il est « à l'état d'anarchie...2»
La sauvegarde des droits de l'État vis-à-vis de l'Église, la prépondérance du pouvoir civil sur le pouvoir ecclésiastique, la sécularisation des services publics et la réglementation des ordres réguliers, par un accord avec le Saint-Siège, constituent, dans le programme du parti libéral et radical, un minimum de réformes qu'il serait désirable de voir aboutir le plus tôt possible.
C'est à la réforme politique, au contraire, que le parti conservateur, hier encore au pouvoir, a surtout prêté son attention. La loi relative à la procédure électorale, déjà votée, a pour but d'apporter plus de régularité et de sincérité dans les opérations de scrutin et de restreindre le rôle excessif, tandis que le projet dit de réforme d'administration locale, soumis par M. Maura à l'approbation des Cortès, vise à limiter encore l'action politique des Alcades et des secrétaires de mairie, en même temps qu'il accorde une satisfaction partielle aux
1 et 2. Datos para el estudio de la propriedad immuehle en Espaha (190ii, introduction).
revendications autonomistes de plusieurs provinces du royaume, particulièrement de la Catalogne.
La Constitution de 1876, qui suivit la Restauration alphonsine, a sanctionné toutes les grandes libertés politiques proclamées par les Cortès de 1869 : liberté de la presse, liberté de renseignement, droit de réunion, droit d'association et liberté de conscience. Mais s'ils sont inscrits dans un acte solennel, ces droits publics restent le plus souvent lettre morte, car il est au pouvoir des autorités, en cas de troubles et de difficultés intérieures, de « suspendre — c'est le terme consacré — les garanties constitutionnelles ». Et, comme on sait, les autorités ne se font pas faute d'user largement de cette faculté...
Le régime actuel accorde aussi le droit de suffrage à tous les citoyens. C'est là, au dire de certains, une des plus glorieuses conquêtes de la Révolution de Septembre. Mais il ne semble pas qu'elle ait eu d'autre effet que d'encourager le « caciquisme », cet état pathologique de la vie publique au sud des Pyrénées, auquel nous avons fait déjà si souvent allusion. Il n'est pas besoin, à la vérité, d'aller en Espagne pour se faire une idée du caciquisme ; il existe, malheureusement, d'ans tous les pays où fonctionne encore de façon imparfaite le suffrage universel. Comme l'a écrit — avec un peu d'exagération — la comtesse de Pardo Bazan, « l'oligarchie des notables est le fruit naturel du système parlementaire ». Cependant il n'est pas de pays où il ait produit des résultats aussi désastreux qu'en Espagne, où il a été élevé presque à la hauteur d'une institution. Ses or-
ganes sont permanents, ses rouages parfaits, réguliers, "et prêts à fonctionner au premier signal parti de Madrid.
Au-dessus des caciques importants, dont l'influence s'étend parfois à toute une région, il y a dans les villes et jusque dans les moindres villages de ces tyranneaux — îiranos chieos — qui, en échange du concours inavouable qu'ils prêtent au gouvernement, jouissent de privilèges scandaleux. Le tirano cltico — lit-on quelque part — « convertit en terres irriguées les champs desséchés de ses partisans et il prive d'eau les terres irriguées de ses ennemis. Il s'empare peu à peu des propriétés contiguës à ses propres domaines, il se sert pour les travaux à effectuer dans ses fermes de la prestation vicinale ; lui-même ne paie pas d'impôts, bien qu'il possède les meilleures terres ; ses troupeaux paissent librement dans les domaines du voisin... Sauf ses créatures, qui occupent les places de juge municipal, d'alcade ou de syndic, tous ont à craindre ses rigueurs et son courroux... » ' L'éminent professeur Azcàrate a pu qualifier le caciquisme de « féodalisme d'un nouveau genre, cent fois plus répugnant que le féodalisme guerrier du moyen âge ».
Le mal tient, sans doute, à la situation générale du pays, et la question politique est étroitement liée à la question sociale, dont elle dépend, peut-on dire. Tant que l'Espagne n'aura pas le bien-être et l'instruction, qui seuls assureront l'indépendance de
1. Crônica Méridional de Ahneria. 4 octobre 1900 (cité par J. Costa. Oligarquia y-caciquismo, 1900).
410 l\ QUESTION SOCIALE EN ESPAGNE
ses habitants, elle sera nécessairement la proie du caciquisme. Mais l'Etat, c'est-à-dire les gouvernants, les classes dirigeantes ont, dans cet état de choses, une grosse part de responsabilité.
L'omnipotence du « cacique » placé au-dessus des juges, des gouvernants et des lois, est pour les basses classes de la société un exemple permanent et désastreux de démoralisation et d'anarchie. Le châtiment d'un certain nombre de caciques imprudents vaudrait mieux, assurément, que la promulgation de lois nouvelles, qui risquent fort de rester lettre morte.
Ce qui importe avant tout, c'est d'améliorer la condition du travailleur. A quoi lui servirait-il de posséder toutes les libertés politiques et d'avoir la possibilité de prendre une part directe et effective à la direction des affaires publiques, s'il est condamné à mourir de faim? La misère — on ne saurait trop le répéter — est la principale cause des maux dont souffre l'Espagne, et, comme le remarquait déjà Florez Estrada, les réformes sociales doivent précéder toute réforme politique.
Sans doute, le peuple espagnol possède, plus qu'au- * cun autre, des qualités d'endurance et de résignation religieuse, qui faisaient l'admiration de Le Play. Mais, comme en toutes choses, il faut ici considérer l'envers : cette résignation indolente rappelle trop la passivité et le fatalisme des peuplades orientales.
CONCLUSION ill
La sobriété bien connue des Espagnols est condamnable, aussi bien au point de vue économique qu'au point de vue social : celui qui dépense à peine pour sa nourriture et son habillement peut se contenter de travailler trois jours, pour subvenir à ses besoins pendant la semaine tout entière. La charité même — qui est bien la vertu chrétienne, par excellence — contribue à entretenir la paresse au sud des Pyrénées, car pour un malheureux qu'elle secoure, elle encourage quatre paresseux. Ces prétendues qualités sont donc cause qu'un régime désastreux, condamné depuis des siècles par les économistes clairvoyants, se soit maintenu jusqu'à nos jours.
Ces trente dernières années, on ne peut dire que la situation sociale se soit améliorée ; elle est loin, en tout cas, de correspondre aux progrès réalisés par l'Espagne au point de vue économique. La production industrielle a pu tripler, la production minière plus que doubler, la richesse imposable s'accroître de 136 à liO millions, le commerce extérieur augmenter de 40 pesetas par an et par tête d'habitant. En revanche, en dépit de l'élévation des salaires et de la diminution de la journée de travail, la vie de l'ouvrier a augmenté, en moyenne, de 20 à 25 p. 100, et l'émigration s'est accrue de 110 p. 100, tandis que la proportion des illettrés ne diminuait que de 7 p. 100. La pauvreté est plus mal supportée dans les villes conquises déjà par le socialisme ou les théories révolutionnaires. Mais l'esprit de révolte gagne aussi les campagnes, où la
misère augmente, à mesure que s'achève, au profit surtout du caciquisme, le « désamortissement » des terres du jouissance commune, et que disparaissent les derniers vertiges de la société patriarcale et servile de moyen âge, qui, si elle était peu conforme à la dignité de l'individu, lui assurait, en revanche, un plus grand bien-être matériel.
Si indolents et si patients soient-ils, les habitants de la Péninsule n'en sont pas moins capables, nous l'avons vu, de réveils subits et violents. Sous la pression des circonstances où à la faveur des événements, des crises éclatent çà et là, qui démontrent le malaise général. Les « journées » de Barcelone n'ont pas eu de suite, grâce à une répression énergique, et aussi parce que, comme tous les mouvements anarchiques, celui-ci a manqué d'organisation et de direction. L'émeute n'a pas gagné le reste du pays, comme on eut pu le craindre un moment. Mais demain, à la suite d'une mauvaise récolte, des troubles peuvent se produire en Andalousie ; ou bien, ce seront les ouvriers de Bilbao ou de la Corogne qui proclameront la grève générale ; ou on assistera à des agitations agraires, comme cela a été le cas, à diverses reprises, non seulement dans le midi de l'Espagne, mais aussi en Castille, en Catalogne, dans la région du Levant, en Navarre...
Il importe donc que les pouvoirs publics, s'ils ne veulent pas être débordés par une révolution d'en bas, prennent eux-mêmes l'initiative d'une révolulution de haut (révolution desde arriba), selon un mot de M. Maura, que son gouvernement n'a mal-
heureusement pas justifié... Ce ne sont pas, en effet, quelques exécutions qui suffiront à guérir le pays du cancer social qui le ronge : elles ne servent, au contraire, qu'à surexciter davantage les haines de classes et à attiser les ressentissements du prolétariat...
Une politique de réformes s'impose donc, et cela est si bien compris de l'opinion publique, qu'en dehors de ceux qui prétendent faire la révolution pour la révolution, des idéologues qui sacrifient tout à leur chimère et des fauteurs de troubles, nous avons vu qu'un triple mouvement de réformes, avec des tendances diverses, mais répondant, jusqu'à un certain point, à un but commun, s'était manifesté, ces dernières années au sud des Pyrénées :1e mouvement socialiste, le mouvement catholico-social, et le mouvement étatiste.
Le socialisme — la plus ancienne de ces trois tendances — (il n'a pourtant guère plus de trente ans !) s'est fait remarquer, en général, au sud des Pyrénées, par son esprit de modération et de sagesse. 11 le doit à la prudence de ses chefs, qui n'ont pas refusé d'être des collaborateurs dans l'œuvre de réformes pratiques réalisées par l'Etat, et dont il a été le principal inspirateur. Que cette conduite doive toujours être suivie par le parti ouvrier, c'est ce que nous ne prétendons pas. Mais le marxisme proprement dit, comme nous l'avons
observé, n'a jamais eu de grand succès chez nos \oisins : pris entre les socialistes révolutionnaires, qui forment une masse imposante, inquiétante mais peu coordonnée, dune part, et les étatistes d'autre part, les amis de Pablo Iglesias se rapprocheront nécessairement, et de plus en plus de ces derniers, sans toutefois arriver à se confondre avec eux. Ils formeront plutôt comme l'aile gauche ou, si Ton veut, l'extrême -gauche des « étatistes ».
Sous ce nom d'étatistes, je désigne tous ceux qui, en dehors de toute idée de confession ou de dogme social, attendent de l'intervention de l'État une amélioration de la situation sociale actuelle et ne reculent pas devant des mesures autoritaires et même révolutionnaires légales. Dans ce groupe, il faut ranger la plupart des collaborateurs de l'Institut de Réformes sociales et tous ceux qui sont animés, en général, de l'esprit de réforme. Il y a évidemment parmi eux des nuances très sensibles — toute la distance qui sépare M. Moret ou M. Besada, de M. Melquiades Alvarez, en passant par MM. Canalejas et Azcarate. Mais on comprend très bien que tous ces hommes puissent s'entendre sur un programme commun de réformes radicales, jugées indispensables pour le salut de la nation.
Enfin, le mouvement catholico-social est le plus récent, mais ses progrès ont été remarquables, et cela n'a rien de surprenant, comme nous l'avons dit, dans un pays tel que l'Espagne, où le peuple est resté, en grande partie, tidèle à ses croyances et
où le clergé jouit d'une autorité considérable. Catholiques sociaux et socialistes se rapprochent, d'ailleurs, en protestant contre l'esprit individualiste de la Révolution française et en préconisant le groupement des travailleurs, que ce soit sous la forme des anciennes corporations ressuscitées et mises à la mode du jour, ou sous la forme de syndicats. Les uns et les autres préconisent, en même temps, l'intervention de l'Etat.
Mais on ne saurait pousser plus loin l'analogie. S'ils ont également en vue l'amélioration du sort de la classe ouvrière, socialistes et catholiques sociaux obéissent, naturellement, à un idéal différent ; les premiers combattent pour l'idéal marxiste, les seconds veulent opérer la transformation de toute la société, sur une base chrétienne. Les socialistes sont naturellement les adversaires déclarés de l'Eglise, tandis que le mouvement catholique-social a justement son origine dans le désir de lutter contre le socialisme et d'arrêter sa propagande dans le monde prolétaire. Beaucoup de catholiques se figurent même — nous l'avons vu — que les syndicats doivent être nécessairement confessionnels.
Des conflits sont à prévoir entre ces deux tendances rivales, qui sont de nature à mettre en jeu la tranquillité même du pays, si on les laisse seules face à face. On comprend donc la nécessité pour l'Etat dune politique active d'intervention, qui cherche à satisfaire aux aspirations des deux tendances précédentes, lorsqu'elles concordent entre elles et avec l'intérêt général, mais qui les contre-
carre, au contraire, et qui les oppose l'une à l'autre, quand elles risquent de faire dévier leur propagande et leur action au profit exclusif de leurs idées particulières, confessionnelles ou dogmatiques, réactionnaires ou révolutionnaires.
En se cantonnant dans ce rôle de neutralité, audessus des luttes des partis, l'État doit obéir surtout à deux règles de conduite : d'abord, empêcher l'exploitation de l'ouvrier, au nom même de l'intérêt de la race. Et c'est à cela que correspondent toutes les lois relatives au travail, au salaire, à l'alimentation, dont quelques-unes ont déjà été votées, et aussi tous les remèdes préconisés pour remédier à la question agraire, qui semble malheureusement bien loin encore d'être résolue.
Il importe, en second lieu, que l'Etat encourage l'association. Et c'est pourquoi il doit voir, d'un œil favorable, les deux tendances — la socialiste et la catholique — qui sont une réaction contre l'esprit individualiste, plus ancré en Espagne que partout ailleurs. La politique d'association, loin d'être en contradiction avec la politique interventionniste, la complète de façon nécessaire. En Espagne — et ceci est tout naturel — c'est seulement là où les groupements ouvriers sont puissants, que les lois sociales sont appliquées. Au contraire, là où les ouvriers restent isolés, les lois leur restent inconnues ou sont impunément violées par les patrons \
Mais avant de réformer la société. l'État, nous l'avons dit, doit commencer par se réformer lui-même,