‹ La question sociale en EspagneChapitre 17 sur 187 · Il commençait par cette strophe · texte numérisé non relu

Il commençait par cette strophe

Fils du peuple, des chaînes t'oppriment : Celte injustice ne peut continuer; Si Ion existence rst un monde de peines, l'iulol qu'être esclave, il ?au| mieux mourir.

Une autre grève générale, en février 190^2, dura trente-six heures. L'origine en fut une grève de travailleurs de la métallurgie. Mais il est assez difficile de dire quel en fut l'instigateur. Dans un meeting tenu, un dimanche, à la Plaza de toros, les ouvriers de tous les métiers décidèrent de se solidariser avec leurs camarades de la métallurgie, et, le lendemain, en un instant, l'activité de cette grande et laborieuse cité se trouva suspendue comme par enchantement. 80.000 prolétaires se virent brusquement jetés dans la rue, morne et endeuillée, la menace à la bouche et prêts à toutes les violences. La faim et la force armée eurent seules raison de cette révolte... Quel motif avait déterminé tous ces malheureux à déserter l'atelier ou l'usine, condamnant ainsi leurs femmes et leurs enfants à la plus effroyable misère et s'exposant eux-mêmes, s'ils échappaient au feu des « mausers » et aux poursuites des tribunaux, à ne retrouver, à la reprise du travail, de place nulle part? Leur esprit de révolte était alimenté par leur foi anarchiste. De leur acte insensé, ils attendaient — si incroyable que cela paraisse — une transformation radicale de la société, conforme à leur idéal vague et chimérique. En dehors de leur Credo bakouniste, ils n'avaient point de programme...

Et le refrain était

Noire puissance Tu ne la rompras pas, Vil bourgeois. . .

Arrière '. Arrière !

L'histoire intérieure du mouvement anarchiste — autant qu'on peut la connaître, car elle demeure nécessairement assez mystérieuse et confuse — n'est pas moins curieuse que la lugubre série de ses terrifiants attentats. Le mot d'anarchisme n'exclut pas, en effet, si paradoxal que cela puisse paraître, toute idée d'organisation ; il fut même un temps — il est vrai, assez court — où le groupement libertaire en Espagne fut remarquable, non seulement par son importance numérique, mais aussi par sa force de cohésion.

Les anarchistes prétendent qu'en dépit des sentences prononcées contre eux et des persécutions gouvernementales, la vieille Internationale, celle de Fanelli et de Bakounine, n'a jamais cessé d'exister. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle profita de l'avènement des libéraux au pouvoir en 1881 et de la liberté relative dont jouit l'Espagne à cette époque, pour se reconstituer au grand jour. Un congrès ouvrier régional réuni le 23 septembre à Barcelone, qui ferma ses portes aux « marxistes », et où 136 délégués représentaient près de 200 sections, décida que l'ancienne association prendrait désormais le nom de Fédération des Travailleurs de la région espagnole. Tous les adhérents, sauf huit autoritaires, se déclarèrent anarchistes-collectivistes1.

1. Le Congrès publia la déclaration suivante : « Notre organisation,

MARVAUD 4

Mais la discorde n'allait pas tarder à porter le brandon au sein de la nouvelle Fédération. Une querelle, qui rappelle celle des « alliancistes » el des <( autoritaires » du temps de l'Internationale, divisa bientôt les anarchistes en deux groupes : les communistes el les collectivistes — sans qu'il faille, celle fois encore, donner à ces mois le sens qu'on leur attache d'ordinaire

Les premiers préconisaient non seulement la possession en commun des instruments du travail, mais aussi la jouissance en commun des produits du travail; tandis que les seconds, tout en proclamant le droit à la vie et l'abolition #de la propriété individuelle de la terre, des grands instruments de travail et de tous les biens de la nature, déclaraient laisser toute liberté aux groupes et aux individus de s'organiser à leur guise pour la jouissance des biens, consacrant ainsi la propriété individuelle du fruit de l'effort de chaque individu.

Mais la différence capitale entre ces deux groupes ennemis était que les communistes répudiaient toute espèce d'organisation, alors que les collectivistes étaient partisans d'une organisation sociale anarchiste, ou, selon leurs expressions. « d'une libre

puremënl économique, est distincte el opposée à celle de tous les parlis politiques bourgeois et ouvriers, qui sonl organisés en vue de La conquête du pouvoir |i<>litii|ue. tandis que nous aous organisons pour Une les États politiques et juridiques actuellement existants soient réduits à des rpnctions simplemeul économiques en établissant à leur place une libre Fédération de libres associations de producteurs libres. On comprend dune que nous s. yons les adversaires de toute politique parlementaire el les champions décidés de la lutte économique. <ie la poli ique destructrice de tous les privilèges et de tous les monopoles dus a I injuste organisation de la société actuelle. »

fédération d'associations libres et de producteurs libres ». L'organe officiel des communistes était Tierra y Libertad, celui des collectivistes El Productor : ces deux journaux se publiaient à Barcelone.

Les idées des collectivistes avaient prévalu en 1881. Leur Fédération réunit près de 50.000 adhérents, selon d'autres, 60.000, c'est-à-dire presque autant que l'Internationale1, et elle tint cinq congrès. Mais au troisième, celui de Valence en 1883, les communistes triomphèrent à leur tour. Le Congrès décida alors de laisser une liberté absolue à tous les membres de la Fédération et d'y admettre tous les individus sans distinction de méthodes el d'écoles. Chaque individu, de même que chaque société, serait libre de professer la sorte d'ami rchisme qu'il préférerait. Si l'on conservait un comité central, c'était seulement en vue de maintenir et de faciliter les communications entre les différents groupes et les individus, mais ce centre ne devait jouir d'aucun pouvoir ni initiative propre.

Les résolutions du Congrès de Valence n'empêchèrent pas un certain nombre de sociétés, où dominaient les « collectivistes », de constituer, en mai

1. D'après le mémoire présenté par la Commission fédérale au Congrès de Séville ONSi1 . la Fédération se Composait de 49.645 individus. dont 30.047 en Andalousie. 689 en Aragon, 13.181 en Catalogne, 1.036 en Vieille-Castille. 515 en Nouvelle-Castille, 26b dans la province de Muriee. 847 en Galice. 710 dans les provinces basques, et 2.355 pour Valence. Ce sont les progrès réalisés par la Fédération régionale, particulièrement en Andalousie, à la suite du mécontentement causé par la famine, qui décidèrent, dikon, certains policiers espagnols à impliquer un certain nombre de membres influents de cette Fédération. Juan Ruiz y Buiz. le maître d'école, délégué de Jerez au Congrès de Séville. Francisco Corbacho, président de la section locale de la Fédération, d'autres encore, dans la ténébreuse all'aire de la Mano Negra...

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1887, une Fédération de résistance au capital ou Pacte d'Union et de Solidarité. Mais il ne semble pas que cette nouvelle Fédération ait joue un rôle important, et Fou peut en dire autant de la Fédération régionale des sociétés ouvrières, constituée au Congrès de Madrid de 1900 « dans le but principal de servir de lien entre la fédération espagnole et les syndicats ou sociétés anglaises et françaises qui défendent l'idée de la grève générale. » ' Elle rassemblait, paraît-il, 257 sociétés, réparties entre plus de 70 villes et 50.000 individus.

L'idée d'organisation était trop discutée dans les milieux libertaires, pour que ces vastes Fédérations, aux liens trop lâches, aient pu jouir de quelque autorité au sein du parti. L'échec de la grève générale de Barcelone de 1902 porta le coup de grâce à l'anàrchisme « collectiviste ». Les réunions devinrent difficiles < les ouvriers montrèrent plus de réserve à s'affilier à la Fédération. La plupart des sociétés existantes fondirent rapidement ou s'émiettèrent en une foule de petits groupements, de quatre ou cinq membres au plus.

1 . Le Congrès déclarait : « Nous proclamons la nécessité urgente et permanente de la révolution sociale, maintenue dans la conscience du prolétaire par la lutte économique. Nous n'aspirons pas à la conquête du pouvoir, parce que tout pouvoir signifie corruption et tyrannie; nous trouvons qu'ils se trompent grossièrement, les travailleurs qui prétendent imposer au monde, au nom de l'égalité économique, le gouvernement du prolétariat. Quand les hommes seront moralement, économiquement et socialement égaux, quand ils se seront émancipés du joug capitaliste, la société ne nécessitera pas d'autres lois que les lois naturelles, pour se développer dans un régime de liberté réglé par la raison et la justice. »

Encore aujourd'hui, cependant, l'anarchisme espagnol ne laisse pas d'être redoutable. Nous parlerons ailleurs de son organisation en Galice l.

En Catalogne, sous l'influence de l'étranger — et à supposer que le Gouvernement et la police lui en laissent le loisir — . il n'est pas impossible que l'ancienne Internationale bakouniste se reconstitue de nouveau. Il suffira pour cela que l'anarchisme mette un frein aux tendances individualistes à l'excès qui ont, ces temps derniers, prévalu dans son sein, qu'il fasse preuve aussi de plus de sens pratique, et qu'il efface notamment de son esprit cette idée, que combattait Reclus dans une lettre adressée, en 1900, aux compagnons de la Corogne, que la révolution sociale peut se faire d'un seul coup, sans préparation et sans détours : « Avant de songer à s'emparer de la terre, des machines et du produit du travail humain — leur écrivait-il — il faut travailler, travailler, travailler... »

« Possédez-vous, ajoutait le géographe libertaire, une Université populaire dans chaque ville? Avezvous constitué une bibliothèque, un lieu de travail dans chaque centre? Vos fils ont-ils le bonheur de faire l'apprentissage d'une vie normale dans quelque école libre?... Profitez de toutes les occasions pour vous grouper solidement en ligue de résistance

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