Voir infra, p. 185 et suiv
quantité tout à fait négligeable. C'est sous son impulsion surtout, comme nous le verrons, que s'est réalisé — principalement à Madrid — le mouvement d'association ouvrière. Pour ne prendre que la capitale du royaume, les 700 ouvriers associés d'il y a vingt ans sont 30.000 aujourd'hui. L'Union générale des Travailleurs, qui ne comptait pas plus de 27 sections et 3.355 fédérés en 1888, possédait, en mars 1908, 240 sections et 32.612 fédérés. Le rôle personnel — très politique et très sage — joué, ces dernières années, par le leader du' parti, Pablo Iglesias, s'il n'a pas toujours réussi à arrêter les grèves générales, notamment dans la région minière de Bilbao, a contribué cependant à tempérer l'ardeur belliqueuse du prolétariat espagnol : à lui revient, en grande partie, l'honneur d'avoir appelé l'attention des pouvoirs publics sur la condition misérable du prolétariat, et, en ramenant le socialisme marxiste des régions éthérées, où il menaçait de se perdre, sur le terrain pratique, il a rendu un grand service aux classes ouvrières, en fomentant des réformes sociales et en y coopérant même, dans la mesure où il lui était permis de le faire « officiellement ».
A envisager le mouvement ouvrier au sud des Pyrénées, sous le seul aspect des menaces qu'il peut contenir pour la paix sociale, le danger ne m'apparaît point tant du côté du socialisme — ceci résulte
des observations précédentes — que de l'anarchisme ; moins sans doute, sous la forme idéologique qui était encore la sienne, il y a quelques années, et dans les théories platoniques que peuvent encore professer quelques survivants de l'Internationale, et môme dans les attentats individuels d'un petit nombre d'exaltés ou de gens sans aveu, que sous l'aspect nouveau du « syndicalisme révolutionnaire », qui peut lui permettre, comme nous l'avons dit, de se réorganiser.
Tout conspire au succès du syndicalisme importé de France dans les centres industriels de la Péninsule. D'abord — remarque générale — l'influence de notre pays est prépondérante au sud des Pyrénées, aussi bien dans le domaine social qu'à d'autres points de vue. De plus, l'inconstance du caractère des ouvriers français, qui ne se prête pas à des disciplines sévères ni à de sérieux compromis1, se retrouve aussi en Espagne, particulièrement dans la région catalane, dont les habitants sont si voisins, par leur langue et par leur caractère, de nos populations méridionales. Les associations espagnoles sont — autre analogie — aussi pauvres que nos syndicats français.
Enfin, la tradition même des sociétés ouvrières espagnoles les pousse à suivre cette voie. Nées presque toutes à l'époque de la Révolution de Septembre et de l'Internationale, elles n'ont pas de programme bien précis. Les divergences causées par les idées
i. Léon de Seilhac. Les congrès ouvriers, p. 5.
républicaines et le dédoublement de l'Internationale en socialistes et en anarchistes rendit impossible — comme nous l'avons vu, — en ces temps troublés, la constitution d'un grand parti ouvrier de caractère socialiste. La plupart des sociétés ouvrières espagnoles sont indifférentes en matière politique, et la divergence d'orientations, qui s'est surtout signalée chez nous avec la création de la C. G. T. entre les « unifiés » et les syndicalistes, a existé de tout temps au sud des Pyrénées entre ceux qui suivent les inspirations socialistes de la Union gênerai île irnh<ij<idores et les « abstentionnistes » : c'est dans ces derniers que se rangent la grande majorité des « sociétés de résistance » catalanes. Qu'y a-t-il d'étonnant, dès lors, à ce que, sous l'influence d'agitateurs perspicaces, le prolétariat espagnol — principalement à Barcelone — suive la voie où se sont déjà engagés les camarades français de la G. G. T.?
Il y a plus. Le syndicalisme — ainsi qu'on l'a remarqué 1 — se montre beaucoup plus habile que le socialisme et que lanarchisme à cacher ou à voiler ses idées révolutionnaires. Aux yeux du travailleur surpris, il ne se présente, d'abord, que comme la réunion consciente de sociétés naturelles et autonomes qui aspirent uniquement à l'émancipation du prolétariat, sans distinction d'idées politiques et religieuses. Mais cet aspect n'est qu'une feinte, et l'Internationale se montra tout aussi habile,