PETIT DEJEUNER
DEJEUNER
3 pastilles de
Viande . .
chocolat . .
Pain. . . .
Un petit pain .
Pois, lard,
légumes .
Un œuf . .
Viande ou Morue. 0,50
Pommes de terre. 0,1 5
Huile 0,20
Pain 0.20
Vinaigre et sel . . 0.05
Charbon .... 0,30
Brasier 0,10
Pétrole etbougies. 0.20
Soit un total de 3,02 pesetas par jour. Il reste donc à ce « prolétaire en soutane » 48 centimes pour subvenir aux mille choses nécessaires dans une maison, si misérable soit-elle. Une faute quelconque, à laquelle l'aura poussé la faim, l'expose à tomber sous la terrible ex in formata consciencia qui condamne sans permettre qu'on se défende...
Arrêtons ici cette pénible enquête. Ne démontre-t-elle pas suffisamment qu'à côté de la misère, que tout le monde connaît, il en est une autre
plus timide, moins apparente, mais non moins réelle ?
Cela — en Espagne, comme ailleurs, — tout le monde le sait, mais on en parle rarement.
Infortunée classe moyenne î Elle supporte sans protester la situation qui lui est faite, et, bien qu'elle soit très nombreuse en Espagne, elle n'a joué aucun rôle dans le mouvement social de ces soixante dernières années.
Ceci n'empêche pas qu'on lui reproche parfois — à cause de son existence même — d'être une entrave au progrès, parce qu'elle masque l'inégalité excessive qui existe entre les classes extrêmes de la société, les riches et les pauvres!...
Au contraire, Le Play se félicitait de ce que. grâce à l'importance numérique de cette « petite bourgeoisie », la ligne de démarcation entre la classe ouvrière et les classes supérieures de la société fût moins tranchée dans la Péninsule que dans les autres parties de l'Europe '. Ce résultat serait dû aussi, selon lui, à la communauté de foi religieuse et au sentiment d'égalité « qui règne en Espagne comme en Russie ». « Ici (au sud des Pyrénées) — écrit-il — la religion liait réellement en un seul faisceau toutes les classes de la société, à une époque où elle commençait seulement à adoucir, dans les autres
i. Op. cit., p. 273.
pa^s chrétiens, les relations fies conquérants et des vaincus... » Et Le Play ajoutait : « Le détail de mœurs qui distingue le plus l'Espagne aux yeux des étrangers est la parfaite concordance des rapports sociaux. Chacun a le sentiment de la dignité humaine et la respecte dans autrui. Le riche protège sans morgue ceux qui sont placés sous son patronage. La déférence accordée par l'ouvrier ou par l'indigent à ceux qui assurent l'existence de sa famille est à la fois bien sentie et exempte de servilité... »
Il s'en faut que ces remarques soient aussi vraies aujourd'hui. Si l'on peut remarquer encore entre les classes une « liberté de rapports » cordiale et naturelle, qui laisse supposer l'existence d'un véritable sentiment « démocratique », il s'en faut cependant que l'exercice du patronage soit aussi facile que le disait Le Play. Si la lutte de classes s'est moins généralisée qu'ailleurs au sud des Pyrénées, elle y a donné lieu cependant à des excès et à des troubles particulièrement inquiétants, et ceci est dû sans doute à ce que les idées qui se disputent encore aujourd'hui, avec des forces inégales, l'opinion espagnole, procèdent des deux pôles, des deux point les plus extrêmes de la pensée. Une. opinion intermédiaire, un parti moyen et modéré, à égal chemin de la réaction et de la révolution, fait à peu près défaut chez nos voisins. Et ceci n'est, certes, pas fait pour atténuer l'acuité des conflits sociaux.
Enfin, si lent soit-il à s'organiser, le prolétariat prend de plus en plus conscience de la siiuation injuste qui lui est faite Force est aux pouvoirs
publics de tenir compte de ses revendications et d'entrer eux-mêmes dans la voie des réformes, sous peine de voir gravement compromise la paix sociale. Ce n'est pas tant le sentiment humanitaire ou religieux qui les guide, que la nécessité de maintenir Tordre public : mais cette remarque n'est évidemment pas particulière a l'Espagne.
Le Val-André, 10 septembre 4909.